La tragédie des siècles

Chapitre 11

La protestation des princes

L’une des plus nobles manifestations en faveur de la Réforme fut la protestation des princes chrétiens d‘Allemagne à la diète de Spire, en 1529. Le courage, la foi et la fermeté de ces hommes de Dieu ont assuré la liberté de conscience aux siècles suivants. Cette protestation mémorable, dont les principes constituent « l’essence même du protestantisme », donna son nom aux adhérents de la Réforme dans le monde entier.

Malgré l’édit de Worms déclarant Luther hors la loi et prohibant sa doctrine, le régime de la tolérance religieuse avait jusque-là prévalu dans l’empire. La divine Providence avait tenu en échec les forces opposées à la vérité. Chaque fois que Charles Quint, bien déterminé à étouffer la Réforme, étendait la main, le coup était détourné. À plusieurs reprises déjà, la perte de ceux qui osaient résister à Rome avait paru imminente; mais, au moment critique, une diversion survenait : ou bien c’étaient les armées turques qui faisaient leur apparition sur la frontière orientale; ou bien c’étaient le roi de France et le pape lui-même qui, jaloux de la puissance croissante de l’empereur, lui faisaient la guerre. Les luttes et les complications internationales donnaient ainsi à la Réforme le temps de se consolider et de s’étendre.

Le moment vint pourtant où les rois catholiques s’entendirent pour faire cause commune contre la Réforme. La première diète de Spire, en 1526, avait laissé à chaque état pleine liberté en matière religieuse jusqu’à la convocation d’un concile général. Mais dès que le danger qui lui avait arraché cette concession fut passé, l’empereur s’empressa de convoquer à Spire, en 1529, une seconde diète dont le but était d’extirper l’hérésie. Il fallait tâcher d’engager les princes à se liguer à l’amiable pour étouffer l’hérésie; si ce plan échouait, Charles Quint était prêt à tirer l’épée.

Grande était la joie des partisans de Rome. Ils vinrent en grand nombre à Spire en 1529, manifestant ouvertement leur hostilité contre les Réformés et leurs protecteurs. « Nous sommes l’exécration et la balayure du monde, disait Mélanchthon, mais Jésus-Christ surveille Son pauvre peuple et le sauvera. « On alla jusqu’à défendre aux princes réformés présents à la diète de faire prêcher l’Évangile dans leur domicile particulier. Mais la population de Spire avait soif d’entendre la Parole de Dieu et, en dépit de cette interdiction, des milliers d’auditeurs accouraient aux services qui avaient lieu dans la chapelle de l’électeur de Saxe.

Cela suffit pour précipiter la crise. Un message impérial annonça à la diète que la résolution assurant la liberté religieuse ayant été l’occasion de grands désordres, l’empereur en exigeait l’annulation. Cet acte arbitraire jeta l’indignation et l’alarme parmi les princes évangéliques. L’un d’eux s’écria : « Le Christ est de nouveau tombé entre les mains de Caïphe et de Pilate. » Le langage des romanistes redoublait de violence. « Les Turcs valent mieux que les Luthériens, disait Faber; car les Turcs observent les jeûnes et les Luthériens les violent. S’il faut choisir entre les saintes Écritures de Dieu et les vieilles erreurs de l’Église, ce sont les premières qu’il faut rejeter. » « Chaque jour, en pleine assemblée, écrivait Mélanchthon, Faber nous lance quelque nouveau projectile. »

La tolérance religieuse avait été légalement reconnue, les États évangéliques étaient résolus à défendre leurs droits. Luther, qui se trouvait encore sous le coup de l’édit de Worms, ne put paraître à Spire; mais il y était remplacé par ses collaborateurs et par des princes que Dieu avait suscités pour soutenir sa cause en cette occurrence. Le noble Frédéric de Saxe, protecteur de Luther, était mort; mais le duc Jean, son frère et successeur, avait joyeusement accueilli la Réforme; et, bien que pacifique, il déployait une grande énergie et un grand courage quand il s’agissait des intérêts de la foi.

Les prélats exigeaient que les États réformés se soumissent implicitement à la juridiction romaine. Quant aux réformateurs, ils se réclamaient de la liberté qui leur avait été octroyée. Ils ne pouvaient admettre que les États qui avaient embrassé la Parole de Dieu avec enthousiasme fussent de nouveau placés sous le joug de Rome.

On finit par proposer le compromis suivant : là où la Réforme n’avait pas été établie, l’édit de Worms devait être rigoureusement appliqué; mais « là où l’on ne pourrait l’imposer sans risque de révolte, on ne devait introduire aucune réforme, ni toucher à aucun point controversé; la célébration de la messe devait être tolérée, mais on ne permettrait à aucun catholique d’embrasser le luthéranisme ". Ces mesures furent adoptées par la diète à la grande satisfaction du clergé catholique.

Si cet édit était entré en vigueur, « la Réforme n’eût pu ni s’établir dans les lieux où elle n’avait pas encore pénétré, ni s’édifier sur de solides fondements dans ceux où elle existait déjà; la restauration de la hiérarchie romaine... y eût infailliblement ramené les anciens abus. La moindre infraction faite à une ordonnance aussi vexatoire eût fourni aux papistes un prétexte pour achever de détruire une oeuvre déjà fortement ébranlée. La liberté de la parole eût été supprimée. Toute conversion nouvelle allait devenir un crime. Et l’on demandait aux amis de la Réforme de souscrire immédiatement à toutes ces restrictions et prohibitions. » Les espérances du monde semblaient être sur le point de s’écrouler.

Réunis en consultation, les membres du parti évangélique se regardaient avec stupeur. Ils se demandaient, l’un à l’autre : « Que faire? » De très graves intérêts étaient en jeu pour le monde. « Les chefs de la Réforme se soumettront-ils? Accepteront-ils cet édit? Il serait facile, à cette heure de crise, de faire un faux pas. Que de bonnes raisons, que de prétextes plausibles n’eût-on pas pu trouver pour se soumettre! On assurait aux princes luthériens le libre exercice de leur religion. Le même droit était accordé à tous ceux de leurs sujets qui avaient adopté la Réforme avant l’édit. Cela ne devait-il pas les satisfaire? Combien de périls la soumission n’épargnerait-elle pas? En revanche, à quels dangers et à quels hasards la résistance ne devait-elle pas les exposer! Qui sait les avantages que l’avenir peut nous apporter? Acceptons la paix; emparons-nous du rameau d’olivier que Rome nous tend; et pansons ainsi les plaies de l’Allemagne. C’est par de semblables raisonnements que les réformateurs eussent pu justifier une ligne de conduite qui eût assuré, à brève échéance, la ruine de la cause protestante.

« Fort heureusement, ils ne perdirent pas de vue le principe mis à la base de l’accord proposé. Quel était ce principe? C’était, pour Rome, le droit de contraindre les consciences et d’interdire le libre examen. La liberté de conscience était bien assurée aux princes réformés et à leurs sujets, mais comme une faveur spéciale et non pas comme un droit. À part ceux qui étaient compris dans cette exception, tous restaient sous le joug de l’autorité; Rome continuait à être le juge infaillible de la foi. La conscience était éliminée. Accepter le compromis proposé, c’était admettre que la liberté de conscience n’était légitime que dans la Saxe réformée et que, pour le reste de la chrétienté, le libre examen et la profession de la foi réformée étaient des crimes dignes de la prison et du bûcher. Pouvait-on donner des limites géographiques à la liberté religieuse? Allait-on admettre que la Réforme avait fait son dernier converti, qu’elle avait conquis son dernier arpent, et que, partout ailleurs, l’empire de Rome devait être éternel? Les réformateurs allaient-ils devenir complices de la mort de centaines et de milliers de gens qui, au terme de cette convention, devaient être immolés dans tous les pays soumis à l’Église romaine? Allaient-ils, à cette heure suprême, trahir la cause de l’Évangile et les libertés de la chrétienté? » (Wylie, liv. IX, chap. xv.) « Non! Plutôt tout endurer, tout sacrifier, jusqu’à leurs États, leur couronne et leur vie! »

« Rejetons cet arrêté, dirent les princes; dans les questions de conscience, la majorité n’a aucun pouvoir. » « C’est au décret de 1526, ajoutèrent les villes, que l’on doit la paix dont jouit l’empire; l’abolir, c’est jeter l’Allemagne dans le trouble et la division. Jusqu’au concile, la diète n’a d’autre compétence que de maintenir la liberté religieuse. « Protéger la liberté de conscience, voilà le devoir de l’État et la limite de son autorité en matière religieuse. Tout gouvernement civil qui, aujourd’hui, tente de régler ou d’imposer des observances religieuses abolit le principe pour lequel les chrétiens évangéliques ont si noblement combattu.

Déterminés à briser ce qu’ils appelaient « une audacieuse opiniâtreté », les papistes commencèrent par semer la division parmi les partisans de la Réforme, en intimidant ceux qui ne s’étaient pas encore ouvertement déclarés en sa faveur. Les représentants des villes libres, appelés à comparaître devant la diète, et mis en demeure de déclarer s’ils acceptaient les termes de l’arrêt, demandèrent en vain un délai. Le vote prouva que près de la moitié d’entre eux étaient pour la Réforme. Ceux qui se refusaient ainsi à sacrifier la liberté de conscience et les droits du libre-examen ne se dissimulaient pas qu’ils s’exposaient aux critiques, à la condamnation et à la persécution. « Il faudra, dit l’un d’eux, ou renier la Parole de Dieu, ou... être brûlés. »

Le roi Ferdinand, représentant de l’empereur à la diète, comprit que, s’il ne réussissait pas à amener les princes à accepter et à soutenir le décret, celui-ci occasionnerait de sérieuses divisions. Et se doutant bien qu’user de la contrainte avec de tels hommes, c’était les rendre plus déterminés encore, il tenta de les persuader, et « supplia les princes d’accepter le décret, les assurant que l’empereur leur en saurait un gré infini ». Ces hommes courageux, s’inclinant devant une autorité supérieure à celle des rois de la terre, répondirent avec calme : « Nous obéirons à l’empereur dans tout ce qui peut contribuer au maintien de la paix et à l’honneur de Dieu. »

Sans tenir compte de cette déclaration, le roi annonça enfin, en pleine diète, « que l’édit allait être rédigé sous forme de décret impérial ». Puis il annonça à l’électeur de Saxe et à ses amis qu’ « il ne leur restait plus qu’à se soumettre à la majorité ». Cela dit, il se retira de l’assemblée, sans donner aux réformateurs l’occasion de lui répondre. En vain, ils lui envoyèrent une députation pour le prier de revenir. « C’est une affaire réglée, répondit le roi, il n’y a plus qu’à se soumettre. »

Bien que le parti impérial sût que les princes chrétiens étaient déterminés à considérer les saintes Écritures comme supérieures aux doctrines et aux lois humaines, et que là où ce principe était reconnu l’autorité du pape serait tôt ou tard abolie, il croyait que la cause de l’empereur et du pape était la plus forte. Si les réformateurs avaient compté sur le seul secours de l’homme, ils eussent été aussi impuissants que les partisans du pape le supposaient. Mais leur force allait se révéler. Ils en appelèrent « du décret de la diète à la Parole de Dieu, et de l’empereur Charles à Jésus-Christ, le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs ».

Sans tenir compte de l’absence de Ferdinand qui n’avait pas respecté leur liberté de conscience, ils rédigèrent et présentèrent sans délai devant l’assemblée nationale la solennelle déclaration suivante :

« Nous PROTESTONS par les présentes, devant Dieu, notre unique Créateur, Conservateur, Rédempteur et Sauveur, qui un jour sera notre Juge, ainsi que devant tous les hommes et toutes les créatures, que, pour nous et pour les nôtres, nous ne consentons ni n’adhérons en aucune manière au décret proposé, dans la mesure où il est contraire à Dieu, à sa sainte Parole, à notre bonne conscience et au salut de nos âmes. Quoi! nous déclarerions, en adhérant à cet édit, que si le Dieu tout-puissant appelle un homme à sa connaissance, cet homme n’est pas libre de la recevoir!... »

Ils ajoutaient: « Il n’est de doctrine certaine que celle qui est conforme à la Parole de Dieu;... le Seigneur défend d’en enseigner une autre;... chaque texte de la sainte Écriture devant être expliqué par d’autres textes plus clairs, ce saint Livre est, dans toutes les choses nécessaires au chrétien, facile et propre à dissiper les ténèbres. Nous sommes donc résolus, avec la grâce de Dieu, à maintenir la prédication pure et exclusive de sa seule Parole, telle qu’elle est contenue dans les livres bibliques de l’Ancien et du Nouveau Testament, sans rien ajouter qui lui soit contraire. Cette Parole est la seule vérité; elle est la norme assurée de toute doctrine et de toute vie, et ne peut jamais ni faillir ni se tromper. Celui qui bâtit sur ce fondement résistera à toutes les puissances de l’enfer, tandis que toutes les vanités humaines qu’on lui oppose tomberont devant la face de Dieu.

» Voilà pourquoi nous rejetons le joug qu’on nous impose... En même temps, nous nous flattons que sa Majesté impériale se comportera à notre égard comme un prince chrétien qui aime Dieu par-dessus toutes choses; et nous nous déclarons prêts à lui rendre, ainsi qu’à vous tous, gracieux seigneurs, toute l’affection et toute l’obéissance qui sont notre juste et légitime devoir. »

Cette lecture produisit une vive impression sur la diète. La hardiesse des protestataires étonna et alarma la majorité. L’avenir leur apparut sombre et orageux. Les dissensions, les conflits et l’effusion de sang paraissaient inévitables. Les réformateurs, au contraire, certains de la justice de leur cause, et se reposant sur le bras du Tout-Puissant, étaient remplis d’un courage inébranlable.

« Les principes contenus dans cette célèbre Protestation... constituent l’essence même du protestantisme. Elle s’élève contre deux abus de l’homme dans les choses de la foi : l’intrusion du magistrat civil et l’autorité arbitraire du clergé. À la place de ces deux abus, le protestantisme établit, en face du magistrat, le pouvoir de la conscience; et en face du clergé, l’autorité de la Parole de Dieu. D’abord, il récuse le pouvoir civil dans les choses divines et dit, comme les apôtres et les prophètes : Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Sans porter atteinte à la couronne de Charles Quint, il maintient la couronne de Jésus-Christ. Mais il va plus loin: il établit que tout enseignement humain doit être subordonné aux oracles de Dieu. « Les protestataires ne prétendaient pas seulement au droit de croire et de pratiquer leur foi, mais aussi à celui d’exprimer librement ce qu’ils estimaient être la vérité; et ils contestaient aux prêtres et aux magistrats le droit de les en priver. La protestation de Spire s’élevait solennellement contre l’intolérance religieuse et affirmait catégoriquement le droit de tout homme à servir Dieu selon sa conscience.

Cette déclaration, bientôt gravée dans des milliers de mémoires, fut enregistrée dans les livres du ciel, d’où aucun effort humain ne pouvait l’effacer. Toute l’Allemagne évangélique adopta la protestation comme l’expression de sa foi. Dans ce manifeste, chacun voyait le présage d’une ère nouvelle et meilleure. L’un des princes dit aux signataires de Spire : « Que le Dieu tout-puissant qui vous a fait la grâce de le confesser publiquement, librement et sans aucune crainte vous conserve dans cette fermeté chrétienne jusqu’au jour de l’éternité. »

Si, après avoir obtenu un certain succès, la Réforme avait consenti à temporiser pour obtenir la faveur du monde, elle eût été infidèle à Dieu et à elle-même, et eût ainsi préparé sa ruine. L’histoire de ces nobles réformateurs contient un enseignement pour tous les siècles à venir. La tactique de Satan contre Dieu et contre Sa Parole n’a pas changé; il est tout aussi opposé aujourd’hui qu’au seizième siècle à ce que la Parole de Dieu soit la règle de la foi et de la vie. Il existe, de nos jours, une forte tendance à s’éloigner de la saine doctrine; il est donc nécessaire de revenir au grand principe protestant : les Écritures seule règle de la foi et de la vie. La puissance antichrétienne rejetée par les protestataires de Spire travaille avec une énergie accrue à reconquérir sa suprématie perdue. Un attachement indéfectible à la Parole de Dieu, tel celui dont firent preuve les réformateurs, est, à cette heure de crise, la seule espérance de toute oeuvre de réforme.

Divers indices faisaient craindre pour la sécurité des protestants; certains faits, en revanche, montraient que la main de Dieu était prête à les protéger. Vers ce temps-là, « Mélanchthon conduisait précipitamment vers le Rhin, à travers les rues de Spire, son ami Simon Grynéus, le pressant de traverser le fleuve. Comme celui-ci s’étonnait d’une telle hâte, Mélanchthon lui dit : 'Un vieillard d’une apparence grave et solennelle, mais qui m’est inconnu, vient de se présenter à moi et m’a dit : Dans un instant, des archers, envoyés par Ferdinand, vont arrêter Simon Grynéus.' »

Ce même jour, Grynéus, scandalisé par un sermon de Faber, l’un des principaux docteurs catholiques, s’était rendu chez lui et l’avait supplié de ne plus faire la guerre à la vérité. Faber avait dissimulé sa colère, mais s’était aussitôt rendu chez le roi et il avait obtenu des ordres contre l’importun professeur de Heidelberg. Mélanchthon ne doutait pas que Dieu avait sauvé son ami par l’envoi d’un de ses saints anges. « Immobile au bord du Rhin, il attendait que les eaux du fleuve eussent dérobé Grynéus à ses persécuteurs. Enfin, s’écria-t-il, en le voyant sur l’autre bord, le voilà arraché aux dents cruelles de ceux qui boivent le sang innocent. » De retour dans sa maison, Mélanchthon apprit que des archers venaient de fouiller sa demeure, à la recherche de Grynéus.

La Réforme devait, d’une manière plus pressante encore, s’imposer à l’attention des grands de la terre. Le roi Ferdinand ayant refusé une audience aux princes évangéliques, ces derniers devaient avoir l’occasion de présenter leur cause devant l’empereur et les dignitaires de l’Église et de l’État réunis. Pour apaiser les dissensions qui troublaient l’empire un an après la protestation de Spire, Charles Quint convoqua à Augsbourg une diète qu’il voulut présider en personne. Les chefs protestants y furent convoqués.

De grands dangers menaçaient la Réforme, mais ses amis et ses défenseurs remettaient leur cause entre les mains de Dieu et s'engageaient à tenir ferme pour l’Évangile. L’entourage de l’électeur de Saxe lui conseillait de ne pas s’y rendre. L’empereur, lui disait-on, convoque les princes pour leur tendre un piège. « N’est-ce pas courir un trop grand risque, disaient-ils, que d’aller s’enfermer dans les murs d’une ville avec un puissant ennemi? » D’autres lui disaient, pleins d’une noble confiance : « Que les princes se comportent seulement avec courage, et la cause de Dieu sera sauvée! » « Dieu est fidèle, et il ne nous abandonnera pas », disait Luther. Accompagné de sa suite, l’électeur se mit en route pour Augsbourg. Tous connaissaient le péril que courait ce prince, et beaucoup se rendaient à la diète le coeur troublé par de sombres pressentiments. Mais Luther, qui les accompagna jusqu’à Cobourg, ranima leur foi par le chant du fameux cantique : « C’est un rempart que notre Dieu », écrit en cours de route. Maint lugubre présage fut dissipé, et maint coeur accablé fut soulagé à l’ouïe de ces strophes immortelles.

Les princes réformés avaient décidé de présenter à la diète un exposé systématique de leur foi, avec les passages des saintes Écritures à l’appui. Cette confession, rédigée par Luther, Mélanchthon et leurs collaborateurs, fut adoptée comme l’exposé de leurs convictions religieuses par les protestants réunis, qui apposèrent leurs signatures sur cet important document. C’était un moment solennel et critique. Les réformateurs désiraient surtout ne pas mêler leur cause à la politique. Ils étaient convaincus que la Réforme ne devait pas exercer d’influence étrangère à celle de la Parole de Dieu.

Aussi, comme les princes s’avançaient pour signer la confession, Mélanchthon s’interposa en disant : « Ceci regarde les théologiens et les ministres; réservons d’autres questions à l’autorité des grands de la terre. À Dieu ne plaise que vous m’excluiez! rétorqua l’électeur Jean de Saxe; je suis prêt à faire mon devoir sans m’inquiéter de ma couronne; je veux confesser le Seigneur. Mon chapeau électoral et mon hermine ne valent pas pour moi la croix de Jésus-Christ. Je laisserai sur la terre ces insignes de ma grandeur, mais la croix de mon Maître m’accompagnera jusqu’aux étoiles! » Cela dit, il apposa sa signature. Un autre dit : « Si l’honneur de Jésus-Christ, mon Seigneur, le requiert, je suis prêt à laisser derrière moi mes biens et ma vie.... Plutôt renoncer à mes sujets et à mes États, plutôt partir du pays de mes pères un bâton à la main, plutôt gagner ma vie en ôtant la poussière des souliers de l’étranger, que de recevoir une doctrine différente de celle qui est contenue dans cette confession! » Telles étaient la foi et l’intrépidité de ces hommes de Dieu.

Le moment de comparaître devant l’empereur arriva enfin. Charles Quint, assis sur son trône, et entouré des électeurs et des princes, accorda audience aux réformateurs protestants. Ces derniers donnèrent lecture de leur confession de foi. L’auguste assemblée entendit un clair exposé de la vérité évangélique et l’énumération des erreurs de l’Église papale. C’est à juste titre que l’on a appelé cette journée, « le plus grand jour de la Réforme, et l’un des plus beaux de l’histoire du christianisme et de celle de l’humanité ».

Quelques courtes années seulement s’étaient écoulées depuis que le moine de Wittenberg avait dû se présenter seul devant la diète de Worms. Maintenant, à sa place, comparaissaient les princes les plus nobles et les plus puissants de l’empire. Luther n’avait pas été autorisé à se rendre à Augsbourg, mais il s’y trouvait par ses prières et par ses paroles : « Je tressaille de joie, disait-il, de ce qu’il m’est donné de vivre à une époque où Jésus-Christ est publiquement exalté par de si illustres confesseurs, et dans une si glorieuse assemblée. » Ainsi s’accomplit cette déclaration de l’Écriture : « Je parlerai de tes préceptes devant les rois, et je ne rougirai point. » (Psaume 119.46 )

Au temps de l’apôtre Paul, et grâce à sa captivité, l’Évangile avait été porté dans la ville impériale et jusqu’à la cour. De même, en ce jour mémorable, le message que l’empereur avait défendu de prêcher du haut de la chaire était annoncé dans son palais. Les paroles que plusieurs avaient considérées comme malséantes devant les serviteurs, étaient écoutées avec étonnement par les maîtres de la terre. Rois et grands seigneurs formaient l’auditoire; des princes couronnés jouaient le rôle de prédicateurs, et le sermon était consacré à la vie éternelle. « Depuis le temps des apôtres, disait-on, il n’a pas eu d’oeuvre plus grande, ni de confession plus magnifique. »

« Tout ce que les Luthériens ont dit est vrai, s’écriait l’évêque d’Augsbourg; nous ne pouvons le nier. » « Pouvez-vous, avec de bonnes raisons, réfuter la confession de foi établie par l’électeur et ses alliés? demandait-on au docteur Eck.. Avec les écrits des apôtres et des prophètes, non...; mais avec ceux des Pères et des conciles, oui! Je comprends, reprit vivement son interlocuteur; selon vous, les luthériens sont dans l’Écriture, et nous en dehors. »

Quelques princes allemands furent gagnés à la foi réformée. L’empereur lui-même déclara que les articles protestants exprimaient réellement la vérité. La confession fut traduite en plusieurs langues et répandue dans toute l’Europe; elle a été, depuis, et jusqu’à nos jours, acceptée comme l’expression de leur foi par des millions de croyants.

Les fidèles serviteurs de Dieu ne travaillaient pas seuls. Alors que les « dominations, les autorités, les princes de ce monde de ténèbres et les esprits méchants dans les lieux célestes » se liguaient contre eux, le Seigneur ne les oubliait pas. Si leurs yeux avaient été ouverts, ils auraient vu, de même que le prophète Élisée, des preuves manifestes de la présence et du secours de Dieu. Quand son serviteur lui montrait les armées ennemies qui les entouraient et rendaient inutile toute tentative de fuite, le prophète, s’adressant à Dieu, avait prié : « Éternel, ouvre ses yeux, pour qu’il voie. » (2 Rois 6.17) Et voici, la montagne était « pleine de chevaux et de chars de feu » tout autour d’Élisée. Les cohortes célestes étaient là pour protéger l’homme de Dieu. C’est ainsi que les anges veillaient sur les ouvriers de la Réforme.

Luther avait pour principe de ne pas recourir à la puissance séculière ni aux armes pour défendre la cause de Dieu. Il se réjouissait de voir l’Évangile confessé par les princes de l’empire; mais quand ces derniers proposèrent de faire une alliance défensive, il déclara que « la doctrine de l’Évangile devait être défendue par Dieu seul ». Il « croyait que moins les hommes s’en mêleraient, plus l’intervention divine serait éclatante ». Toutes les précautions humaines envisagées lui semblaient dictées par un coupable manque de foi.

Quand des ennemis puissants s’unissaient pour renverser la foi, quand des milliers d’épées semblaient prêtes à sortir du fourreau pour la faire disparaître, Luther écrivait : « Satan fait éclater sa fureur; des pontifes impies conspirent; et l’on nous menace de la guerre. Exhortez le peuple à combattre vaillamment devant le trône du Seigneur par la foi et par la prière, afin que nos ennemis, vaincus par l’Esprit de Dieu, soient contraints à la paix. Le premier besoin, le premier travail, c’est la prière; que le peuple sache qu’il est maintenant exposé aux tranchants des épées et aux fureurs du diable, et qu’il se mette à prier. »

Plus tard encore, faisant allusion à l’alliance projetée par les États évangéliques, Luther disait que « l’épée de l’Esprit » était la seule arme qu’il fallait employer dans cette guerre. Il écrivait, à l’électeur de Saxe : « Nous ne pouvons en conscience approuver l’alliance qu’on nous propose. Plutôt mourir dix fois que de voir notre Évangile faire couler une seule goutte de sang! Nous devons accepter d’être comme des brebis menées à la boucherie. La croix du Christ doit être portée. Que votre Altesse soit sans aucune crainte. Nous ferons plus par nos prières que nos ennemis par leurs fanfaronnades. Surtout, que vos mains ne se souillent pas du sang de vos adversaires. Si l’empereur exige qu’on nous livre à ses tribunaux, nous sommes prêts à comparaître. Vous ne pouvez pas défendre notre foi. C’est à ses risques et périls que chacun doit croire. »

La puissance qui ébranla le monde au temps de la Réforme provenait du sanctuaire de la prière. Dans une sainte assurance, les serviteurs de Dieu posèrent leur pied sur le rocher des promesses divines. Pendant la diète d’Augsbourg, Luther ne passa pas un jour sans consacrer à la prière trois des meilleures heures de la journée. Dans le secret de son cabinet de travail, il répandait son âme devant Dieu en paroles pleines d’adoration mêlées d’expressions de crainte et d’espérance. « Je sais que tu es notre Père et notre Dieu », disait le réformateur, « et que tu dissiperas les persécuteurs de tes enfants; car tu es toi-même en danger avec nous. Toute cette affaire est la tienne, et ce n’est que contraints par toi que nous y avons mis la main. Défends-nous donc, ô Père! »

Il écrivait à Mélanchthon, que rongeait l’inquiétude : « Grâce et paix par Jésus-Christ! Par Jésus-Christ, dis-je, et non par le monde! Amen. Je hais d’une haine véhémente ces soucis extrêmes qui te consument. Si la cause est injuste, abandonnons-la; si elle est juste, pourquoi ferions-nous mentir les promesses de celui qui nous commande de dormir sans crainte! Le Christ ne fera pas défaut à l’oeuvre de la justice et de la vérité. Il vit, il règne : par quelle crainte pouvons-nous être troublés? »

Dieu entendit les cris de Ses serviteurs. Il donna aux princes et aux ministres grâce et courage pour soutenir la vérité contre le prince des ténèbres de ce siècle. « Voici, je mets en Sion une pierre angulaire, choisie, précieuse; et celui qui croit en elle ne sera point confus. » (1 Pierre 2.6) Les réformateurs protestants avaient édifié sur Jésus-Christ, et les portes de l’enfer ne prévalurent point sur eux.