Patriarches et Prophètes

Chapitre 53

Les premiers juges

Une fois installées en Canaan, les tribus d’Israël ne firent plus guère de tentatives pour achever la conquête du pays. Satisfaites du territoire acquis, leur zèle se ralentit, puis la guerre prit fin. « Quand Israël fut devenu fort, il rendit les Cananéens tributaires, mais il ne les déposséda point. » (Juges 1:28)

Les promesses de Dieu s’étaient fidèlement accomplies. Josué avait mis fin à la domination des Cananéens et distribué le territoire entre les tribus. Il ne restait plus à ces dernières, appuyées sur le secours d’en haut, qu’à achever la conquête du pays. Contrairement au commandement de Dieu, les Hébreux s’unirent aux Cananéens et violèrent ainsi les conditions requises pour posséder le pays promis.

Dès le Sinaï, Dieu les mit en garde contre l’idolâtrie et, aussitôt après la proclamation de la loi, Moïse leur communiqua ce message: « Tu ne te prosterneras pas devant leurs dieux et tu ne les serviras point. Tu n’imiteras pas leur conduite, mais tu les détruiras complètement. Tu briseras leurs pierres sacrées. Vous servirez l’Éternel, votre Dieu; il bénira votre nourriture et votre boisson, et j’éloignerai la maladie du milieu de vous. » (Exode 23:24, 25) Puis Dieu promit qu’aussi longtemps qu’ils seraient fidèles, ils vaincraient leurs ennemis:

« J’enverrai ma terreur devant toi; je mettrai en déroute tout peuple chez lequel tu arriveras, et je mettrai tous tes ennemis en fuite devant toi. J’enverrai devant toi les frelons, qui chasseront devant ta face les Héviens, les Cananéens et les Héthiens. Je ne les chasserai pas loin de toi en une seule année, de peur que le pays ne devienne un désert, et que les bêtes sauvages ne se multiplient à tes dépens. Je les chasserai peu à peu loin de toi, jusqu’à ce que tu croisses en nombre, et que tu puisses prendre possession du pays. ... Je livrerai entre vos mains les habitants de ce pays, et vous les chasserez devant vous. Tu ne feras alliance ni avec eux ni avec leurs dieux. Ils n’habiteront pas dans ton pays, de peur qu’ils ne t’entraînent à pécher contre moi, car tu servirais leurs dieux, et ce serait un piège pour toi. » (Exode 23:27-33) Ces directives furent répétées par Moïse de la façon la plus solennelle peu avant sa mort, puis encore par Josué.

Dieu avait placé son peuple en Canaan pour en faire une digue puissante contre le flot de l’iniquité qui menaçait de submerger le monde. Il se proposait de le conduire de conquête en conquête et de livrer entre ses mains des nations plus grandes et plus puissantes que lui. Voici cette promesse: « Si vous observez avec soin tous ces commandements que je vous ordonne de mettre en pratique, aimant l’Éternel, votre Dieu, marchant dans toutes ses voies et vous attachant à lui, l’Éternel chassera devant vous toutes ces nations, et vous vous rendrez maîtres de nations plus grandes et plus puissantes que vous. Tout lieu que foulera la plante de votre pied vous appartiendra. Votre frontière s’étendra depuis le désert jusqu’au Liban, et depuis le fleuve, le fleuve de l’Euphrate, jusqu’à la mer occidentale. Nul ne pourra subsister devant vous; l’Éternel votre Dieu répandra devant vous la terreur et l’effroi dans tous les pays où vous porterez vos pas, ainsi qu’il vous l’a déclaré. » (Deutéronome 11:22-25)

Indifférents à leur haute destinée, les Israélites préférèrent une vie d’aise et de facilité. Ils laissèrent s’envoler les occasions d’achever la conquête du pays, pour se voir, durant bien des générations, harcelés par les restes de ces populations idolâtres, qui furent, ainsi que le prophète le leur avait prédit, « comme des épines dans leurs yeux et comme des aiguillons dans leurs côtés » (Nombres 33:55). Se mélangeant avec les idolâtres, ils « apprirent à faire comme eux » (Psaumes 106:34-38, 40), et le résultat en fut l’idolâtrie qui se répandit dans le pays comme une gangrène. Le Psalmiste en parle en ces termes:

Ils servirent leurs idoles,
Qui furent pour eux un piège,
Et ils sacrifièrent aux démons leurs fils,
Ainsi que leurs filles. ...
Et le pays fut profané par ces meurtres. ...
Le courroux de l’Éternel s’enflamma contre son peuple;
Il prit en aversion son héritage.
(Psaumes 106:34-38, 40)
Pendant la génération qui avait entendu les instructions de Josué, l’idolâtrie fit peu de progrès. Mais les parents avaient donné le mauvais exemple à leurs enfants. L’abandon de la conquête fut une semence néfaste qui produisit des fruits amers durant bien des générations. La vie simple des Hébreux leur avait procuré une santé physique remarquable; mais leurs rapports avec les païens les entraînèrent à des voluptés qui affaiblirent chez eux la vigueur corporelle et mentale. Leurs péchés les ayant séparés de Dieu et privés de sa protection, ils furent subjugués par les nations mêmes qu’ils auraient dû anéantir.» Ils abandonnèrent l’Éternel, le Dieu de leurs pères, qui les avait fait sortir d’Égypte », et « les avait conduits comme un troupeau à travers le désert. ... Ils l’irritèrent par le culte des hauts lieux, et ils excitèrent sa jalousie par leurs idoles. » C’est pourquoi,
Il abandonna le tabernacle de Silo,
La tente dont il avait fait sa demeure parmi les hommes.
Il laissa emmener en captivité le siège de sa puissance;
Il livra sa gloire aux mains de l’ennemi.
(Juges 2:11, 12; Psaumes 78:52, 58, 60, 61)
Dieu n’oublia cependant pas complètement son peuple, au sein duquel se trouvait toujours une minorité de fidèles. De temps à autre, il suscitait des hommes vaillants et pieux qui détournaient Israël de l’idolâtrie et le délivraient de ses ennemis. Mais après la mort du libérateur, le peuple, privé de son autorité, retournait à ses idoles. C’est ainsi qu’Israël parcourut, maintes et maintes fois, au cours de son histoire, les quatre périodes de ce cycle lamentable: apostasie et châtiments, puis repentir et délivrance.

Le roi de Mésopotamie, le roi de Moab, et après eux les Philistins et les Cananéens de Hatsor, conduits par Sisera, devinrent tour à tour les oppresseurs d’Israël. Othniel, Samgar et Ehud, puis Débora et Barac furent suscités pour délivrer leurs frères. Mais de nouveau « les enfants d’Israël firent ce qui est mal aux yeux de l’Éternel et l’Éternel les livra entre les mains des Madianites. » (Voir Juges 6 à 8)

Jusque-là, le joug de l’oppresseur ne s’était fait que légèrement sentir sur les tribus qui occupaient la rive orientale du Jourdain. Mais cette fois ce furent elles qui souffrirent les premières. Les Amalécites, qui habitaient au sud de Canaan, comme les Madianites, à l’est, étaient depuis toujours les ennemis implacables d’Israël. Le second de ces deux peuples avait été à peu près détruit sous Moïse. Mais depuis lors, il s’était considérablement accru et fortifié. Altéré de vengeance, il pensa que le moment était arrivé d’assouvir sa haine contre Israël. Dieu ayant retiré sa protection, tout le pays, aussi bien que les tribus à l’est du Jourdain, souffrirent de leurs déprédations. Ces farouches habitants du désert envahissaient Israël « comme une nuée de sauterelles » (Juges 6:5). Accompagnés de leurs troupeaux comme un fléau dévastateur, ils se répandaient sur toute la surface du pays, depuis le Jourdain jusqu’à la plaine des Philistins.

Aussitôt que les moissons commençaient à blanchir, ils inondaient le pays, cueillaient les fruits, ravageaient les champs, pillaient et maltraitaient les habitants. Puis ils retournaient dans leurs déserts. Les Israélites habitant la campagne abandonnaient leurs maisons et se réfugiaient dans les villes fortifiées, les forteresses, les cavernes des montagnes et jusque dans les rochers inaccessibles. Cette oppression durait depuis sept ans lorsque enfin, dans sa détresse, le peuple reconnut et confessa son péché. Alors le Seigneur lui suscita un libérateur.

Parmi les nombreux clans de la tribu de Manassé, un des plus pauvres était celui qui descendait d’Abiézer, fils de Galaad, dont l’une des familles, celle de Joas, jouait un rôle considérable. La bravoure de ses fils leur avait valu la réputation d’avoir « chacun la taille d’un fils de roi » (Juges 8:18). Sauf un, tous avaient perdu la vie dans des combats contre les Madianites, et le dernier survivant, Gédéon, s’était rendu redoutable aux envahisseurs. C’est à lui que Dieu fit appel pour délivrer son peuple. Pour battre une petite quantité de blé qui avait échappé aux pillards, il s’était retiré auprès du pressoir, où il ne risquait pas d’être aperçu, la vendange étant encore éloignée.

Alors que, silencieux et solitaire, il se livre à cette besogne, Gédéon réfléchit à la triste situation de son peuple et se demande comment le joug de l’oppresseur pourrait bien être brisé. Soudain, « l’ange de l’Éternel lui apparut et lui dit: Vaillant guerrier, l’Éternel est avec toi! » Gédéon répondit: « Hélas! mon Seigneur, si l’Éternel est avec nous, pourquoi donc tous ces malheurs nous sont-ils arrivés? Où sont toutes ces merveilles que nos pères nous ont racontées, en disant: L’Éternel ne nous a-t-il pas fait sortir de l’Égypte? Car maintenant l’Éternel nous a abandonnés et nous a livrés entre les mains des Madianites. » L’ange reprit: « Va avec cette force que tu as, et délivre Israël de la main des Madianites. N’est-ce pas moi qui t’envoie? »

Gédéon demande alors un signe lui prouvant que celui qui lui parle est bien l’ange de l’Éternel qui, dans le passé, a délivré Israël. Et, se rappelant que les anges venus un jour conférer avec Abraham avaient accepté son hospitalité, il invite le divin messager à prendre quelque nourriture. Il court à sa tente et tire, de ses minces provisions, un chevreau de lait et des gâteaux sans levain qu’il apporte à son hôte. L’ange lui dit: « Prends la viande et les gâteaux sans levain; dépose-les sur ce rocher, et répands le jus. » Gédéon obéit, et il voit alors le signe demandé: l’ange touche ces mets du bout de son bâton; une flamme sort du rocher, consume le repas, puis l’auguste visiteur disparaît.

Joas, père de Gédéon, qui participait à l’apostasie de ses compatriotes, avait élevé à Ophra, son lieu de résidence, un grand autel à Baal, devant lequel les gens de la ville venaient adorer ce dieu. Gédéon reçoit l’ordre d’abattre cet autel, d’en élever un autre à sa place, sur le rocher même où son offrande a été consumée, et d’y offrir un holocauste à l’Éternel. Il fallait que la délivrance d’Israël fût précédée d’une protestation solennelle contre le culte de Baal. Or, l’auteur de la loi des sacrifices avait le droit d’autoriser le fils de Joas, qui n’appartenait pas au sacerdoce, à offrir ce sacrifice.

Gédéon exécute fidèlement les ordres donnés. Mais, s’il le fait en plein jour, il devra affronter une vive opposition; il opère donc en secret. Aidé de ses serviteurs, il accomplit tout en une nuit. Au matin, quand les hommes d’Ophra viennent faire leurs dévotions à Baal, leur fureur est telle qu’ils veulent mettre à mort Gédéon. Mais Joas, auquel on avait raconté la visite de l’ange, prend la défense de son fils: « Est-ce à vous, dit-il, de prendre parti pour Baal? Est-ce à vous de lui porter secours? Quiconque prendra parti pour Baal sera mis à mort aujourd’hui même. » Le rude vieillard ajoute: « S’il est dieu, qu’il plaide sa cause lui-même, puisqu’on a démoli son autel! » Si Baal ne pouvait défendre son autel, comment aurait-il pu protéger ses adorateurs?

Toute idée de représailles contre Gédéon étant abandonnée, ce dernier sonne la trompette de guerre et rallie tout d’abord sous son étendard les gens d’Ophra. Des messagers sont envoyés dans la tribu de Manassé comme dans celles d’Aser, de Zabulon et de Nephtali et toutes répondent à l’appel.

Avant de se mettre à la tête de son armée, Gédéon tient cependant à s’assurer encore que l’appel vient de Dieu. Il fait donc cette prière: « Si tu veux délivrer Israël par ma main, comme tu l’as dit, eh bien! je mettrai une toison dans l’aire; si la rosée se pose sur la toison seule et que la terre reste sèche, je connaîtrai que tu délivreras Israël par ma main, comme tu l’as promis. » Au matin, Gédéon trouve la toison humide, alors que la terre est sèche. Mais un doute s’élève encore dans l’esprit du guerrier: l’épreuve peut n’être pas décisive, puisque la laine absorbe tout naturellement l’humidité de l’air. Il demande alors au Seigneur de lui donner la preuve inverse, tout en le suppliant de ne pas prendre en mauvaise part son extrême prudence. Sa requête lui est accordée, et, fort de cet encouragement, Gédéon, suivi de sa troupe, se met en marche contre les envahisseurs.

Or, « tous les Amalécites, les Madianites et les fils de l’Orient se rassemblèrent; ils passèrent le Jourdain et campèrent dans la vallée de Jizréel ».Gédéon n’avait que trente-deux mille hommes à opposer à une immense armée. Et cependant, il entend de l’Éternel cette étrange parole: « Le peuple qui est avec toi est trop nombreux pour que je livre les Madianites entre ses mains. Israël s’attribuerait la gloire qui m’appartient, en disant: C’est ma main qui m’a délivré. Maintenant donc, fais publier aux oreilles du peuple cet avis: Que celui qui a peur et qui tremble s’en retourne et se retire de la montagne de Galaad. »

Il était évident que ceux qui craignaient d’affronter le danger ou les privations, ou étaient attachés à des intérêts matériels constituaient plutôt un élément de faiblesse pour l’armée d’Israël. En outre, une loi exigeait qu’avant le départ d’une armée pour la guerre, on lût cette proclamation: « Qui parmi vous a bâti une maison neuve, sans en avoir encore pris possession? Que celui-là s’en aille et retourne chez lui, de peur qu’il ne meure dans la bataille, et qu’un autre n’entre en possession de cette maison. Si quelqu’un d’entre vous a planté une vigne, et n’en a pas encore cueilli les fruits, qu’il s’en aille et retourne chez lui, de peur qu’il ne meure dans la bataille, et qu’un autre n’en recueille les fruits. Si quelqu’un s’est fiancé avec une femme, et ne l’a pas encore épousée, qu’il s’en aille et retourne chez lui, de peur qu’il ne meure dans la bataille, et qu’un autre ne l’épouse. » Les officiers devaient ajouter: « S’il est ici un homme qui ait peur et qui sente son cœur faiblir, qu’il s’en aille et qu’il retourne chez lui, de peur que le cœur de ses frères ne vienne à défaillir comme le sien. » (Deutéronome 20:5-8)

En raison du nombre infime de ses hommes comparés à l’armée ennemie, Gédéon avait omis la proclamation usuelle. Quel ne fut pas son étonnement, quand il entendit que son armée était trop considérable! Dans le cœur de ces soldats, Dieu lisait à la fois de l’orgueil et un manque de foi. Remués par les émouvants appels de Gédéon, ils s’étaient promptement enrôlés; mais en voyant la multitude des Madianites, ils avaient été saisis de frayeur. Et cependant, en cas de triomphe, ces mêmes hommes se seraient attribués la gloire qui revenait à Dieu.

Gédéon obéit à la parole de l’Éternel, mais le cœur lui manqua en voyant vingt-deux mille hommes, soit plus des deux tiers de son armée, le quitter pour rentrer à la maison. « L’Éternel dit à Gédéon: le peuple est encore trop nombreux; fais-le descendre au bord de l’eau, et là j’en ferai le triage. Celui que je désignerai pour aller avec toi te suivra et celui que je ne désignerai pas restera. » La petite armée, qui s’attendait à passer immédiatement à l’attaque, fut conduite au bord de l’eau. Quelques hommes se baissèrent, prirent lestement un peu d’eau dans leur main et la portèrent à leurs lèvres, tout en continuant leur marche. Tout le reste de la troupe mit genou en terre pour boire à longs traits dans la rivière. Ceux qui s’étaient contentés de prendre un peu d’eau avec la main étaient au nombre de trois cents. Ce sont ceux-là qui furent choisis. Tous les autres reçurent la permission de s’en aller.

Les moyens les plus simples servent souvent à éprouver les caractères. Les hommes qui, à cette heure de péril, avaient été si prompts à se désaltérer, n’étaient pas de ceux auxquels on pouvait se confier. Dans l’œuvre de Dieu, il n’est pas de place pour les douillets et les indolents. Les hommes qui furent choisis plaçaient le devoir avant le confort. Ce n’étaient pas seulement des hommes de courage et de sang-froid, mais aussi des hommes de foi. Purs de toute souillure idolâtre, ils seront soutenus d’en haut et, par eux, Israël sera sauvé. Le succès ne dépend pas du nombre, mais du caractère. Dieu délivre par quelques hommes aussi bien que par une grande armée.

Les Israélites campèrent au sommet d’une colline dominant la vallée occupée par les envahisseurs. « Or les Madianites, les Amalécites et tous les fils de l’Orient étaient répandus dans la vallée aussi nombreux que des sauterelles, et leurs chameaux étaient innombrables comme le sable qui est sur le bord de la mer. » (Juges 7:12) Devant cette multitude et en songeant à la lutte qui va s’engager le lendemain, Gédéon sent son cœur se glacer. Mais pendant la nuit Dieu l’invite à se rendre, avec Pura son écuyer, au camp des Madianites où il entendra des choses qui seront de nature à l’encourager. Arrivés là, les deux Israélites écoutent un soldat ennemi raconter à son compagnon un songe qu’il venait de faire. « Voici, j’ai fait un songe, disait-il. Je voyais un gâteau de pain d’orge rouler dans le camp des Madianites: il roula jusqu’à la tente, la heurta et la fit tomber. » La réponse de son compagnon remua profondément ceux qui les écoutaient: « Ce n’est pas autre chose que l’épée de Gédéon, fils de Joas, homme d’Israël. Dieu a livré les Madianites et tout le camp entre ses mains. » Reconnaissant la voix de Dieu dans l’entretien des deux Madianites, Gédéon retourne vers sa poignée d’hommes et leur dit: « Levez-vous; car l’Éternel a livré entre vos mains le camp de Madian. »

Il mit immédiatement à exécution un plan d’attaque qui lui avait été divinement suggéré, et il divisa ses hommes en trois compagnies. Après avoir remis à chacun d’eux une trompette et une torche cachée dans une cruche, il disposa les trois escouades de façon à aborder le camp ennemi de différents côtés. Au milieu du silence de la nuit, à un signal donné par le cor de Gédéon, les trois compagnies se mettent à sonner de la trompette; puis, brisant leurs cruches et brandissant leurs torches enflammées, les trois cents hommes se précipitent sur l’ennemi en poussant ce cri terrible: « L’épée de l’Éternel et de Gédéon! »

L’armée de Madian qui dormait se réveille brusquement et se voit de tous côtés entourée de torches flamboyantes, tandis que retentit le son de la trompette et le cri strident des assaillants. Prise de panique, elle se croit aux prises avec des troupes innombrables et fuit en tous sens, en poussant des cris d’épouvante. Prenant, dans leur affolement, leurs propres compagnons d’armes pour des ennemis, les Madianites s’entre-tuent.

La nouvelle de la victoire se répand, et des milliers de guerriers israélites congédiés reviennent et se joignent à leurs frères dans la poursuite de l’ennemi. Celui-ci se dirige en toute hâte vers le Jourdain, pour regagner son pays sur la rive opposée. Mais des messagers envoyés par Gédéon pressent les hommes d’Éphraïm d’intercepter le passage des gués méridionaux. Pendant ce temps, les trois cents hommes, exténués mais indomptables, se mettent à la poursuite de ceux qui ont gagné l’autre rive. Parmi ceux-ci, Oreb et Zéeb, les chefs de l’invasion, sont rejoints, faits prisonniers et mis à mort, tandis que les quinze mille hommes de troupe qui les accompagnent sont complètement dispersés.

Au cours de cette grande défaite, les envahisseurs n’avaient pas perdu moins de cent vingt mille hommes. La puissance de Madian fut à tel point anéantie que cette nation ne fut plus jamais à même de faire la guerre à Israël. La nouvelle que le Dieu d’Israël avait de nouveau combattu pour son peuple se répandit comme l’éclair. Une terreur panique s’empara des nations environnantes quand elles apprirent comment Israël avait triomphé d’un peuple aussi redoutable.

L’homme dont Dieu s’était servi pour accomplir cette délivrance n’occupait aucune situation importante en Israël. Ni gouverneur, ni prêtre, ni Lévite, il se considérait lui-même comme le plus humble de la maison de son père. Mais il était courageux, intègre, se défiant de ses propres forces et disposé à suivre les directives du Seigneur. Les meilleurs serviteurs de Dieu ne sont pas ceux qui possèdent les plus grands talents, mais ceux qui, convaincus de leur propre insuffisance, s’appuient totalement sur lui. Lorsqu’ils unissent leur faiblesse à la force du Très-Haut et leur ignorance à sa sagesse, il les rend vainqueurs. « L’humilité précède la gloire. » (Proverbes 15:33)

Pour anéantir la puissance des ennemis d’Israël, à Jéricho, Dieu avait fait sonner la trompette par l’armée de Josué. Autour du camp madianite, ce fut par la petite troupe de Gédéon. Privés de la puissance et de la sagesse, les plans les mieux établis échouent, tandis que les plus médiocres, accompagnés d’humilité et de foi, réussissent.

Si son peuple possédait une véritable humilité, Dieu pourrait opérer en sa faveur d’une façon prodigieuse. Mais ils sont peu nombreux ceux auxquels il peut donner de grandes responsabilités et des succès remarquables sans qu’ils deviennent orgueilleux et suffisants. Voilà pourquoi, en choisissant des instruments pour son œuvre, Dieu laisse de côté les hommes que le monde estime grands et dont il admire les talents. La confiance en Dieu et l’obéissance à la volonté divine sont essentielles dans les luttes spirituelles du chrétien comme dans les batailles. Dieu est tout aussi disposé aujourd’hui que dans le passé à collaborer avec son peuple et à faire de grandes choses par de faibles instruments. Tout le ciel est prêt à répondre aux appels adressés à la sagesse et à la force d’en haut et à « faire infiniment au-delà de tout ce que nous demandons et pensons. » (Éphésiens 3:20)

Gédéon revint de la poursuite de l’ennemi pour recevoir des reproches de ses compatriotes. Lorsque, à son appel, les hommes d’Israël avaient rebroussé chemin pour poursuivre les Madianites, les Éphraïmites, par crainte du danger, étaient restés en arrière et s’excusaient du fait que Gédéon ne leur avait pas envoyé de sommation particulière. Mais lorsqu’ils apprirent la nouvelle du triomphe d’Israël, ils furent vexés de n’y avoir point participé. Ils avaient cependant, sur l’ordre de Gédéon, gardé les gués du Jourdain, arrêté les fuyards, tué un grand nombre d’ennemis, notamment les deux chefs, Oreb et Zéeb, et, par là, contribué à la victoire. Non contents de cela, bien que chargés de trophées, jaloux de Gédéon et irrités contre lui, ils l’apostrophèrent brutalement en ces termes: « Pourquoi as-tu agi ainsi à notre égard? Pourquoi ne nous as-tu pas appelés quand tu es allé faire la guerre contre les Madianites? » Sans tenir compte de l’intervention divine, ils parlaient comme si Gédéon avait agi de son propre chef. Ce fait, à lui seul, démontrait qu’ils n’étaient pas dignes d’être choisis comme instruments du Seigneur.

Gédéon leur répondit: « Qu’ai-je fait en comparaison de vous? Les grapillages d’Éphraïm ne valent-ils pas mieux que la vendange d’Abiézer? Dieu a livré entre vos mains les chefs des Madianites, Oreb et Zéeb. Qu’ai-je donc pu faire en comparaison de vous? » La jalousie d’Éphraïm aurait pu facilement engendrer une querelle suivie de violences. Mais la modeste réponse de l’homme de Dieu apaisa leur fureur, et ils s’en retournèrent chez eux satisfaits. Ferme et intransigeant lorsqu’il s’agissait de principes, ce « vaillant guerrier » manifesta en cette occasion un rare esprit de conciliation.

De retour de cette brillante victoire, les Israélites reconnaissants offrirent la royauté à Gédéon et à sa famille. Cette proposition se heurtait aux principes de la théocratie israélite et impliquait le rejet de Dieu comme roi d’Israël. La réponse de Gédéon montre la pureté de ses principes et la noblesse de ses mobiles: « Je ne régnerai pas sur vous, dit-il, et mon fils ne régnera point sur vous. »

Mais un autre piège l’attendait, dans lequel il tomba. Une période d’inactivité succédant à de grandes luttes est souvent plus dangereuse que la bataille. Lorsque le peuple de Dieu a remporté une grande victoire, Satan s’acharne contre lui. Telle est l’explication des projets imprudents qui montèrent à l’esprit de Gédéon. Jusque-là, il s’était contenté de mettre à exécution les ordres du Seigneur. Poussé par une humeur remuante et impatiente, au lieu de se laisser conduire, il se mit à forger des plans pour lui-même.

Il se souvint de l’ordre qui lui avait été donné d’offrir un sacrifice sur le rocher d’Ophra, et conclut qu’il avait été appelé à exercer la prêtrise. Sans attendre aucune instruction divine, il prépara un lieu pour y célébrer un culte analogue à celui du tabernacle. Grâce à la faveur populaire, il n’eut aucune peine à mener son plan à bonne fin. Comme part du butin pris aux Madianites, il réclama toutes les boucles d’or. En outre, le peuple ajouta des objets de grand prix et les riches vêtements des rois de Madian. En possession de ces dons, Gédéon se fit un éphod et un pectoral sur le modèle de ceux que portait le grand prêtre. Cet acte inconsidéré eut des conséquences funestes pour lui, sa famille et tout Israël. Ce culte illégal induisit un bon nombre d’Israélites à abandonner Dieu et à adorer des idoles. Après la mort de Gédéon, l’apostasie se généralisa et envahit même sa famille. L’homme qui avait abattu l’idolâtrie finit par la ramener au sein de son peuple.

Peu de personnes se font une juste idée de la portée de leurs actes et de leurs paroles. Seul l’avenir dira l’influence exercée par les erreurs des parents sur leurs enfants et petits-enfants, dont ils devront rendre compte. Il y a plus: nos paroles et nos actes produisent sur nous-mêmes des réactions bienfaisantes ou déplorables. Cette pensée donne à la vie présente une solennité redoutable et doit nous pousser à demander à Dieu de nous guider.

Les hommes occupant de très hautes situations peuvent nous égarer. Les plus sages sont sujets à l’erreur et les plus forts peuvent trébucher. Il nous faut constamment recevoir la lumière d’en haut. Notre sécurité consiste à mettre toute notre confiance en celui qui a dit: « Suis-moi. »

Après la mort de Gédéon, « les enfants d’Israël ... ne se souvinrent pas de l’Éternel, leur Dieu, qui les avait délivrés de la main de tous les ennemis d’alentour; et ils ne témoignèrent aucune gratitude à la maison de Jérubbaal-Gédéon, pour tout le bien qu’il avait fait à Israël ». Le peuple oublia ce qu’il devait à son chef et libérateur, et choisit comme roi son fils naturel Abimélec qui, pour affermir son trône, assassina tous les fils légitimes de son père, sauf un seul. Les hommes qui abandonnent la crainte de Dieu s’éloignent rapidement des voies de l’honneur et de la vertu. Mais le sentiment de la miséricorde divine porte à la reconnaissance envers ceux qui, comme Gédéon, ont été des instruments de bénédiction pour leurs contemporains. Aussi la cruauté d’Israël envers la famille de Gédéon n’a-t-elle rien d’étonnant de la part d’un peuple qui manifestait envers Dieu une si noire ingratitude.

Après la mort d’Abimélec, sous l’administration de juges craignant Dieu, les progrès de l’idolâtrie cessèrent pour un temps. Mais Israël retomba bientôt dans les pratiques des peuples d’alentour. Dans les tribus du nord, les dieux de Tyr et de Sidon avaient beaucoup d’adorateurs. Dans le sud-ouest, on s’attachait aux idoles des Philistins, et dans l’est, à celles de Moab et d’Ammon, qui avaient détourné du vrai Dieu le cœur de leurs pères. Mais l’apostasie ne tarda pas à apporter avec elle son châtiment. Les Ammonites soumirent les tribus orientales, puis, traversant le Jourdain, ils envahirent le territoire de Juda et d’Éphraïm, tandis qu’à l’ouest, montant de leur plaine maritime, les Philistins pillaient et incendiaient la partie occidentale du pays.

Lorsqu’il se vit livré entre les mains d’ennemis implacables, Israël se souvint à nouveau de celui qu’il avait abandonné. « Alors, les enfants d’Israël crièrent à l’Éternel, en disant: Nous avons péché contre toi; car nous avons abandonné notre Dieu, et nous avons servi les Baals. » (Voir Juges 10:10-16) Mais ce repentir, arraché par le malheur, n’était pas réel. Le peuple déplorait que le péché lui eût attiré de si grands maux, mais non d’avoir déshonoré Dieu et désobéi à sa loi. La vraie conversion est plus que la douleur d’avoir péché: c’est une volte-face complète à l’égard du mal.

Cette dernière parole, qui dut frapper de terreur, reporte la pensée à une scène encore future: celle du jour du jugement où devront répondre tous ceux qui auront repoussé la miséricorde de Dieu et méprisé sa grâce. C’est devant ce tribunal que comparaîtront ceux qui auront mis les talents dont Dieu les avait gratifiés — temps, fortune, intelligence — au service des dieux de ce monde. Les hommes qui auront abandonné leur ami fidèle pour jouir du bien-être et du plaisir et qui, tout en se proposant de retourner à Dieu un jour, se sont laissé entraîner par les folies, les divertissements et les frivolités du monde, par les vanités de la mode ou les excès de table; les hommes qui, sourds à la voix de la vérité, ont endurci leur cœur, endormi la voix de leur conscience et trahi leur devoir; qui, en un mot, ont fait fi des choses éternelles et du sacrifice de celui qui s’est donné pour l’homme perdu, récolteront ce qu’ils ont semé. Ils entendront un jour ces paroles solennelles:

Puisque j’ai crié et que vous avez refusé d’entendre;
Que j’ai étendu ma main, et que personne n’y prend garde;
Puisque vous avez rejeté tous mes conseils,
Et que vous ne voulez pas de mes remontrances,
Je me rirai, moi aussi, de votre malheur. ...
Quand la détresse et l’angoisse tomberont sur vous.
Alors, ils crieront vers moi, mais je ne répondrai pas;
Ils me chercheront de grand matin, mais ils ne me trouveront point.

Parce qu’ils ont haï la connaissance,
Et qu’ils n’ont pas choisi la crainte de l’Éternel,
Qu’ils n’ont pas pris plaisir à mes conseils,
Et qu’ils ont dédaigné toutes mes remontrances,
Ils savoureront les fruits de leur conduite,
Et ils se rassasieront de leurs propres conseils! ...

Mais celui qui m’écoute habitera en sûreté,
Il sera tranquille, sans crainte d’aucun mal.
(Proverbes 1:24-31, 33)
Les enfants d’Israël s’humilièrent devant Dieu. « Ils ôtèrent du milieu d’eux les dieux étrangers, et ils servirent l’Éternel, qui ne put supporter plus longtemps l’affliction d’Israël! » Tels sont la miséricorde incompréhensible et le patient amour de notre Dieu. Les Hébreux n’avaient pas plus tôt banni les péchés qui les séparaient de lui qu’il exauça leurs prières et opéra en leur faveur. Il suscita un libérateur en la personne de Jephté le Galaadite, qui déclara la guerre aux Ammonites et mit fin à leur tyrannie, après dix-huit ans d’oppression. Cette douloureuse leçon fut, hélas! bien vite oubliée, elle aussi.

Le peuple se livra de nouveau au mal, et Dieu permit une fois de plus à leur puissant voisin, les Philistins, de les opprimer. Les Israélites s’étaient mêlés à ces idolâtres; ils participaient à leurs fêtes et à leurs cultes au point qu’ils paraissaient s’être entièrement assimilés à eux d’esprit et de cœur. Mais, brusquement, ces prétendus amis devinrent leurs plus implacables ennemis et cherchèrent à les exterminer par tous les moyens possibles. Durant bien des années, ils furent cruellement opprimés et par moments écrasés par cette nation belliqueuse.

Comme à Israël, il arrive trop souvent aux chrétiens de vouloir gagner les bonnes grâces du monde en se conformant à ses coutumes. Mais ils finissent toujours par s’apercevoir que ces prétendus amis sont de très dangereux ennemis. Pour priver le peuple de Dieu de la protection divine et l’entraîner dans le péché et la perdition, Satan se sert de l’attrait des infidèles. Or, la Bible enseigne positivement qu’il ne saurait y avoir aucun accord entre le peuple de Dieu et le monde. « Mes frères, ne vous étonnez pas si le monde vous hait », écrit un apôtre. Jésus avait déjà dit: « Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant vous. » (1 Jean 3:13; Jean 15:18)