Patriarches et Prophètes

Chapitre 48

Le partage de Canaan

La victoire de Beth-Horon eut pour résultat la conquête rapide de la Palestine méridionale. « Josué frappa donc tout le pays, la montagne, le Midi, la plaine et les coteaux et tous leurs rois. ... Josué prit, en une seule fois, tous ces rois et leurs pays, parce que l’Éternel, le Dieu d’Israël, combattait pour Israël. Puis Josué, avec tout Israël, retourna au camp de Guilgal. » (Voir Josué 10:40-43, chapitre 11)

Terrifiées à l’ouïe des succès qui accompagnaient les armées d’Israël, les tribus occupant le nord du pays se liguèrent entre elles. A la tête de cette fédération était Jabin, roi de Hatsor, dont le territoire se trouvait à l’ouest du lac Mérom. « Ils sortirent, avec toutes leurs armées, formant un peuple innombrable comme le sable qui est sur le bord de la mer, avec des chevaux et des chars en fort grand nombre. Tous ces rois, s’étant donné rendez-vous, campèrent ensemble près des eaux de Mérom, pour combattre contre Israël. » C’était la plus puissante armée que les Israélites aient affrontée en Canaan. Ici encore, Josué reçut un encouragement d’en haut: « Ne les crains point, car demain, à cette heure-ci, je les livrerai tous blessés à mort devant Israël. »

Tombant à l’improviste sur le camp des alliés, près du lac Mérom, Josué le mit en déroute. « L’Éternel les livra entre les mains d’Israël. Ils les battirent et les poursuivirent ... au point de n’en laisser échapper aucun. » Mais Dieu ne voulut pas que les chars et les chevaux qui avaient fait l’orgueil des Cananéens restassent entre les mains des Israélites, qui auraient pu mettre en eux leur confiance et oublier leur vrai chef. Il ordonna de brûler les chars et de couper les jarrets des chevaux, afin de les rendre impropres à la guerre.

L’une après l’autre, les villes capitulèrent, et Hatsor, la citadelle de la fédération, fut livrée aux flammes. La guerre continua plusieurs années; mais à la fin des hostilités Josué était maître de Canaan. « Alors le pays fut tranquille et sans guerre. »

Bien que subjugués, les Cananéens n’étaient cependant pas entièrement dépossédés. A l’ouest, le long de la mer, les Philistins occupaient encore une plaine fertile, et au nord de ceux-ci, également au bord de la mer, vivaient les Sidoniens, maîtres du Liban. Le sud, sur la frontière de l’Égypte, était de même encore aux mains des ennemis d’Israël.

Mais Josué ne devait pas continuer la guerre. Avant d’abandonner le commandement, il avait une autre tâche à accomplir. Il fallait que tout le pays, conquis ou à conquérir, fût partagé entre les tribus. Cela fait, chaque tribu resterait chargée de soumettre sa terre respective. Les Israélites avaient la promesse que, s’ils étaient fidèles, Dieu chasserait leurs ennemis devant eux. En outre, s’ils restaient attachés à son alliance, ils étendraient leurs possessions plus loin encore.

L’emplacement de chaque tribu fut déterminé par le sort, la distribution du pays confiée à Josué, à Éléazar, le grand prêtre, et aux chefs des tribus. Moïse avait lui-même fixé les limites du territoire à partager et désigné le chef de chaque tribu responsable de la répartition. La tribu de Lévi, consacrée au service du sanctuaire, et non comprise dans la répartition, recevait en héritage quarante-huit villes choisies dans les différentes parties du pays.

Avant qu’on eût commencé le partage, Caleb se rendit auprès de Josué, accompagné des chefs des tribus. Il était, après le fils de Nun, l’homme le plus âgé d’Israël. Il lui rappela la promesse qui lui avait été faite en récompense de sa fidélité lorsque, avec Josué, il avait été le seul des douze espions à faire du pays un rapport favorable et à encourager le peuple à en prendre possession au nom de l’Éternel.

Cette promesse était celle-ci: « La terre que ton pied a foulée sera à jamais un héritage pour toi et pour tes enfants, parce que tu as suivi fidèlement l’Éternel! » (Josué 14:9) Caleb réclamait pour lui la terre d’Hébron, qui avait été, pendant de nombreuses années, la demeure d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. C’est là que se trouvait la caverne de Macpéla, où ils étaient enterrés. Hébron était alors le siège des Anakim si redoutés, dont l’aspect avait terrifié les espions et, par ceux-ci, anéanti le courage de tout Israël. Tel était le site que Caleb, confiant en la puissance divine, préférait à tout autre pour héritage. Il ajoutait:

« Et voici, maintenant, l’Éternel m’a conservé la vie, comme il l’avait dit. Il y a quarante-cinq ans que l’Éternel adressa cette parole à Moïse. ... Me voici âgé aujourd’hui de quatre-vingt-cinq ans; je suis encore maintenant aussi vigoureux que le jour où Moïse m’envoya; j’ai autant de force que j’en avais alors, soit pour la guerre, soit pour aller et venir. Ainsi donc, accorde-moi cette montagne, dont l’Éternel a parlé en ce jour-là. Car tu as appris alors qu’il s’y trouve des Anakim, et qu’il y a de grandes villes fortes. Peut-être l’Éternel sera-t-il avec moi, et les déposséderai-je, ainsi que l’Éternel l’a dit. »

Caleb représentait la tribu de Juda pour le partage du pays. Il avait jugé à propos de s’associer les principaux de cette tribu afin d’éviter tout soupçon de s’être servi de son autorité dans des vues intéressées. Cette requête, appuyée par ses associés, lui fut immédiatement accordée. On ne pouvait confier en des mains plus sûres la conquête de la citadelle des géants. « Alors Josué le bénit et donna Hébron, en héritage, à Caleb, fils de Jephunné, ... parce qu’il avait fidèlement servi l’Éternel, le Dieu d’Israël. »

La foi de Caleb ne varia pas depuis l’époque où il contredit le témoignage incrédule des espions. Il crut à la promesse que Dieu avait faite à son peuple de le mettre en possession du pays de Canaan, et il en suivit pas à pas l’accomplissement. Avec son peuple, il endura les longs voyages; il participa aux déceptions et aux peines des coupables. Il partagea les privations, les périls et les fléaux, comme aussi les années de guerre qui suivirent. Mais loin de se plaindre, il glorifia la miséricorde de Dieu qui lui avait conservé la vie, alors que ses frères avaient péri dans le désert. Agé de plus de quatre-vingts ans, il n’avait rien perdu de sa vigueur. Aussi, loin de réclamer pour lui un pays déjà conquis, il demanda le territoire que les espions avaient jugé imprenable entre tous.

Avec le secours de Dieu, il se proposait d’arracher cette forteresse aux géants mêmes dont la puissance avait terrorisé Israël. Mais ce n’était pas le désir des honneurs ou d’un avancement personnel qui motivait sa requête. Ce vaillant guerrier, blanchi sous les armes, voulait donner à Israël un exemple qui fût tout à l’honneur de Dieu et qui servît à encourager les tribus à achever une tâche qu’elles avaient jugée impossible: la conquête du pays de Canaan.

Après avoir reçu pour héritage le site où il avait placé son cœur durant quarante ans, Caleb, avec le secours de Dieu, « déposséda d’Hébron les trois fils d’Anak » (Josué 15:14). Pourvu d’un patrimoine pour lui et sa famille, il ne ralentit pas son zèle. Il continua la conquête au profit de la nation et à la gloire de Dieu.

Les deux espions fidèles mangèrent des raisins d’Escol, alors que les dix qui avaient été lâches et rebelles périrent dans le désert. Chacun reçut selon sa foi. Les incrédules, en ce qui les concernait, virent leurs craintes s’accomplir. Malgré les promesses de Dieu, ils déclarèrent impossible la conquête de Canaan et n’y entrèrent pas. Ceux, en revanche, qui s’étaient confiés en leur Libérateur plutôt que de regarder aux difficultés du chemin, avaient pris possession de la terre promise. « C’est par la foi ... qu’ils avaient conquis des royaumes, ... échappé au tranchant de l’épée, triomphé de la maladie, montré leur vaillance à la guerre, mis en fuite des armées ennemies. » « La victoire par laquelle le monde a été vaincu, c’est notre foi. » (Hébreux 11:33, 34; 1 Jean 5:4)

Une autre requête présentée à Josué, relative à la répartition du territoire, manifestait un esprit bien différent de celui de Caleb. Elle émanait de la tribu d’Ephraïm et de la demi-tribu de Manassé. Les descendants de Joseph, étant donné leur nombreuse population, demandaient une double portion de territoire. Celui qui leur avait été assigné était le plus riche du pays et renfermait la vallée de Saron. Mais un bon nombre des principales villes de cette vallée étaient encore aux mains des Cananéens. Or, Ephraïm et Manassé, qui reculaient devant les fatigues et les périls d’une conquête, demandaient un deuxième lot dans le territoire déjà conquis. La tribu d’Ephraïm à laquelle appartenait Josué, étant une des plus nombreuses en Israël, se considérait comme ayant droit à des faveurs. Les enfants de Joseph dirent donc à Josué: « Pourquoi nous as-tu donné en héritage un seul lot, une seule part, à nous qui formons une population nombreuse? » (Josué 17:14)

Ils ne purent obtenir de l’incorruptible Josué qu’il s’écartât de la stricte justice. Il leur dit: « Si vous êtes tellement nombreux, montez à la forêt, et défrichez-la, pour vous faire une place dans le pays des Phérésiens et des Rephaïm, puisque la montagne d’Éphraïm est trop étroite pour vous. » Leur réplique révéla le mobile de leur plainte: ils manquaient de foi et de courage pour chasser les Cananéens: « La montagne ne nous suffira pas, dirent-ils. Quant à la région de la plaine, il y a des chars de fer chez tous les Cananéens qui l’habitent. »

Si les Éphraïmites avaient eu le courage et la foi d’un Caleb, aucun ennemi n’aurait pu subsister devant eux. Loin d’approuver leur pusillanimité en face des rigueurs et des dangers de l’entreprise, Josué reprit: « Tu es un peuple nombreux, et tu as une grande force; tu n’auras pas un simple lot. Mais tu auras la montagne; puisque c’est une forêt, tu la défricheras, et ses abords t’appartiendront; car tu déposséderas les Cananéens, malgré leurs chars de fer et toute leur puissance. » De leur propre aveu, ils étaient « un grand peuple », donc à même, en comptant sur Dieu, de se tirer d’embarras comme leurs frères. Leurs arguments se retournaient donc contre eux.

Jusque-là, Guilgal avait été le quartier général de la nation israélite et le siège du tabernacle. Le moment était venu de transférer ce dernier à sa résidence permanente, à Silo, petite ville du territoire d’Éphraïm, située vers le centre du pays, et d’un accès facile à toutes les tribus. Pour que les adorateurs ne fussent pas molestés, la région avait été soigneusement nettoyée de tous les ennemis qui s’y trouvaient. « Toute l’assemblée des enfants d’Israël se réunit à Silo, et ils y placèrent la tente d’assignation. » (Josué 18:1-10) Les tribus qui, à ce moment-là, campaient encore, suivirent le tabernacle à Silo et y dressèrent leurs tentes jusqu’au moment où elles purent s’installer dans leurs patrimoines respectifs.

L’arche séjourna à Silo trois cents ans, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle tombât aux mains des Philistins et que Silo fût saccagée à cause de la vie désordonnée des deux fils d’Héli. Jusqu’à son installation dans le temple de Jérusalem, l’arche ne revint plus à Silo, qui devint une localité insignifiante. Son emplacement n’est marqué aujourd’hui que par quelques anciennes ruines, qui servirent autrefois d’avertissement à Jérusalem: « Allez à mon ancienne demeure de Silo, où je fis d’abord résider mon nom, dit l’Éternel par le prophète Jérémie, et voyez ce que j’ai fait, à cause de la méchanceté de mon peuple d’Israël. ... Je traiterai cette maison sur laquelle mon nom est invoqué et dans laquelle vous placez votre confiance, ce lieu que je vous ai donné, à vous et à vos pères, comme j’ai traité Silo. » (Jérémie 7:12, 14)

« Quand on eut achevé de partager le pays », et que chaque tribu eut reçu son héritage, Josué demanda aussi son lot. Comme Caleb, il bénéficiait d’une promesse spéciale; mais il ne demanda pas un vaste territoire: il se contenta d’une seule ville. « Ils lui donnèrent la ville qu’il demanda. ... Il rebâtit la ville et y habita. » (Josué 19:49, 50) Le nom qu’il lui donna fut Timnath-Sérach, qui signifie: « portion de reste », et qui devait perpétuer le souvenir du caractère noble et désintéressé du conquérant hébreu. Celui-ci, loin de prendre le premier sa part du butin, attendit que les plus humbles du peuple eussent été servis.

Parmi les villes assignées aux Lévites, on en choisit six — trois de chaque côté du Jourdain — comme cités de refuge où un meurtrier pût mettre sa vie à l’abri. Moïse avait ordonné la mise à part de ces villes, « où pourra se retirer le meurtrier qui aura tué quelqu’un par mégarde ». « Ces villes, disait-il, vous serviront de refuge contre le vengeur du sang, afin que le meurtrier ne soit point mis à mort avant d’avoir comparu en jugement devant l’assemblée. » (Nombres 35:11, 12) Cette disposition miséricordieuse était rendue nécessaire par l’ancienne coutume de la vengeance privée, en vertu de laquelle le châtiment d’un meurtrier incombait au plus proche parent ou au premier héritier de la victime. Dieu ne jugeant pas à propos d’abolir cette coutume à ce moment-là, il fournit ainsi un moyen de sûreté personnelle à ceux qui, dans l’avenir, deviendraient homicides involontaires. Dans les cas où le mobile du meurtre était clair, on ne jugeait pas qu’il fût nécessaire d’attendre la décision du magistrat. Le vengeur du sang pouvait poursuivre l’agresseur et le mettre à mort où qu’il le trouvât.

Les villes de refuge étaient à une demi-journée de marche de tous les coins du pays. Les routes qui y conduisaient devaient être maintenues en bon état. Au long du parcours, afin d’éviter toute perte de temps au fugitif, on devait placer des poteaux indicateurs portant en gros caractères l’inscription « Refuge ». Chacun pouvait profiter de ces mesures de sécurité, qu’il fût hébreu, étranger de passage ou étranger en séjour. Si l’innocent ne devait pas être mis à mort brutalement, le coupable, d’autre part, ne pouvait échapper à son juste châtiment. Le cas de l’inculpé devait être examiné impartialement par les autorités compétentes, et il ne jouissait de la protection de la ville de refuge que s’il n’était pas coupable de meurtre intentionnel. Coupable, il fallait le livrer au vengeur du sang. Celui qui avait droit à la protection n’en jouissait qu’à condition de demeurer dans la ville de refuge. S’il s’aventurait en dehors des limites fixées et que le vengeur du sang le trouvât, il devait payer de sa vie cette infraction à l’ordre du Seigneur. Enfin, à la mort du grand prêtre, tous ceux qui avaient demandé la sécurité d’une ville de refuge pouvaient retourner chez eux.

Dans une inculpation de meurtre, il ne fallait pas condamner un accusé sur le témoignage d’un seul témoin, alors même que les preuves circonstancielles étaient contre lui. Le statut divin disait: « On fera périr le meurtrier sur la déposition de témoins; mais un seul témoin ne suffira pas pour faire condamner à mort un autre homme. » (Nombres 35:30) C’était le Fils de Dieu qui avait transmis ces dispositions à Israël par Moïse. Quand il fut personnellement sur la terre et qu’il instruisit ses disciples sur la manière d’agir envers les accusés, il leur réitéra cette recommandation. Les opinions et manières de voir d’un seul homme ne suffisent pas pour trancher une matière controversée. Dans tous les cas de ce genre, deux ou trois personnes doivent partager en commun la responsabilité de la décision, « afin que toute l’affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins » (Matthieu 18:16).

Quand un homme inculpé de meurtre était reconnu coupable, aucune expiation ni rançon ne pouvait le racheter. Le principe était formel: « Celui qui répandra le sang de l’homme, le sang du meurtrier sera aussi répandu. » « Vous n’accepterez point de rançon pour la vie d’un meurtrier qui est coupable et digne de mort; car il doit mourir. » « Tu l’arracheras même de mon autel, afin de le faire mourir. » « Le sang qui aura été répandu ne pourra être expié, pour ce pays, que par le sang de celui qui l’aura fait couler. » (Genèse 9:6; Nombres 35:31, 33; Exode 21:14) La sécurité et l’honneur de la nation exigeaient que le meurtre fût sévèrement puni. La vie humaine, que Dieu seul peut donner, devait être considérée comme sacrée.

Les villes de refuge instituées pour l’ancien peuple de Dieu étaient un symbole du refuge qui nous est offert en Jésus-Christ. Par l’effusion de son propre sang, le Sauveur qui avait donné à Israël des villes de refuge contre le danger d’une mort temporaire, a procuré aux transgresseurs de la loi de Dieu une sûre retraite contre la seconde mort. Aucune puissance ne saurait lui ravir celui qui lui demande l’expiation de ses fautes. « Il n’y a maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ. » « Qui condamnera? Jésus-Christ est celui qui est mort; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, et il intercède pour nous, » « afin que nous trouvions un puissant encouragement, nous, dont le seul refuge a été de saisir l’espérance qui nous étaitproposée » (Romains 8:1, 34; Hébreux 6:18).

Celui qui devait fuir vers une ville de refuge n’avait pas un instant à perdre. Il lui fallait abandonner sans délai sa famille et ses occupations. Il n’avait pas même le temps de prendre congé de ceux qu’il aimait. Sa vie étant en danger, toute autre considération devait s’effacer devant le seul espoir qui lui restait: atteindre un lieu de sûreté. Ni fatigue ni obstacles ne devaient le retenir. Il n’osait même pas ralentir sa course un instant avant d’avoir pénétré à l’intérieur des murs protecteurs.

C’est un emblème frappant du pécheur exposé à la mort éternelle aussi longtemps qu’il n’a pas trouvé un abri en Jésus. De même que l’insouciance ou le moindre retard pouvait coûter la vie au fugitif israélite, de même toute indifférence, tout délai apporté par nous dans le salut de notre âme peut devenir fatal. Notre grand adversaire a l’œil fixé sur le transgresseur de la loi de Dieu; tout pécheur qui ne voit pas le danger qu’il court et ne s’occupe pas sérieusement de trouver un abri est poursuivi par lui et sera sûrement frappé mortellement.

Celui qui se hasardait à sortir de la cité de refuge était abandonné au vengeur du sang. De même, il ne suffit pas au pécheur de croire en Jésus-Christ et d’obtenir son pardon; il faut encore demeurer en lui. Car « si nous péchons volontairement, après avoir reçu la connaissance de la vérité, il ne reste plus de sacrifice pour les péchés, mais seulement la terrible attente du jugement, et le feu ardent qui doit dévorer les rebelles. » (Hébreux 10:26, 27)

Deux des tribus d’Israël, celles de Gad et de Ruben, ainsi que la moitié de celle de Manassé, avaient reçu leur héritage avant de passer le Jourdain. Pour ce peuple de bergers, les larges plateaux et les riches forêts de Galaad et de Basan, ainsi que leurs vastes pâturages, avaient plus d’intérêt que le pays de Canaan proprement dit. Mais elles s’étaient engagées à fournir à leurs frères un certain nombre d’hommes armés jusqu’à la fin de la conquête. A cet effet, lors de l’entrée en Canaan, un contingent de « quarante mille hommes équipés pour la guerre » avaient « passé en armes devant le peuple ... pour combattre, dans les plaines de Jéricho » (Josué 4:12, 13). Ces soldats ne rentrèrent dans leurs foyers qu’après avoir vaillamment combattu avec leurs frères pendant des années. Ayant pris part aux luttes, ils se partagèrent le butin et s’en retournèrent « dans leurs tentes avec de grandes richesses, avec des troupeaux fort nombreux et avec de l’argent, de l’or, de l’airain, du fer, des vêtements en grande abondance », qu’ils furent invités à « partager avec leurs frères » restés avec les familles et les troupeaux (Voir Josué 22).

Leur installation dans une région éloignée du sanctuaire ne laissa pas de causer une vive anxiété à Josué, qui savait combien ils seraient tentés, dans leur isolement et leur vie nomade, d’adopter les coutumes des tribus païennes entourant leurs frontières. Son esprit et celui de quelques autres chefs étaient encore en proie à ces sombres pressentiments, lorsqu’une étrange nouvelle leur parvint. Sur les bords du Jourdain, près de l’endroit où avait eu lieu le passage miraculeux, les deux tribus et demie avaient dressé un grand autel tout semblable à l’autel des sacrifices de Silo. Or, il était sévèrement interdit, par la loi de Dieu, d’instituer un autre culte que celui du sanctuaire. Si tel eût été l’objet de cet autel, il aurait éloigné le peuple de la vraie foi.

Dans la chaleur de leur émotion et de leur indignation, les représentants du peuple, assemblés à Silo, proposèrent que ces mécréants fussent immédiatement passés par les armes. Grâce à l’intervention d’esprits plus pondérés, on décida de leur envoyer une députation chargée de demander aux deux tribus et demie une explication de leur conduite. A cet effet, on choisit dix chefs, un par tribu, ayant à leur tête Phinées, le prêtre qui s’était distingué dans l’affaire de Péor.

Persuadés que leurs frères étaient coupables, les ambassadeurs leur adressèrent une sévère remontrance: ils les accusèrent de s’être rebellés contre Dieu et les invitèrent à se souvenir comment il avait châtié Israël à Baal-Péor. Au nom de tout Israël, Phinées offrit généreusement aux enfants de Gad et de Ruben, au cas où il leur paraîtrait dur d’habiter un pays privé de l’autel des holocaustes, de partager avec leurs frères les territoires de l’autre côté du fleuve, où ils pourraient jouir des mêmes privilèges.

Les deux tribus et demie avaient commis une erreur en se permettant, sans explication préalable, un acte prêtant à de graves soupçons et sur les motifs duquel on s’était complètement mépris. Mais les accusés expliquèrent que leur autel n’était pas érigé pour y offrir des sacrifices. Séparés de leurs frères par le Jourdain, ils voulaient simplement manifester qu’ils n’avaient pas d’autre culte et qu’ils professaient la même foi qu’eux. Ils craignaient aussi de se voir, à l’avenir, eux et leurs enfants, exclus du tabernacle sous le prétexte qu’ils ne faisaient point partie d’Israël. Cet autel, construit sur le modèle de celui de l’Éternel à Silo, avait donc uniquement pour but de prouver que ceux qui l’avaient érigé étaient, eux aussi, adorateurs du Dieu vivant.

Pleins de joie, les députés de Canaan acceptèrent cette explication et ils s’en allèrent immédiatement porter cette bonne nouvelle à ceux qui les avaient envoyés, et chez qui tout sentiment belliqueux fit place à des actions de grâces et à des réjouissances. Pour prévenir tout genre de tentation et tout futur malentendu, les enfants de Gad et de Ruben placèrent sur leur autel cette inscription qui en indiquait l’usage et le but: « Cet autel est témoin entre nous que l’Éternel seul est Dieu. »

Combien de querelles naissent de simples malentendus, même entre personnes animées des meilleures intentions! Et quelles conséquences graves et même fatales elles engendreraient si l’on perdait de vue la courtoisie et la bienveillance! Les dix tribus, qui se rappelaient leur manque de vigilance et de promptitude à propos d’Acan, avaient voulu agir, cette fois, avec plus d’énergie et de rapidité. Malheureusement, en voulant éviter une erreur, elles étaient tombées dans l’erreur opposée. Au lieu de se livrer d’abord à une enquête courtoise, leurs délégués avaient abordé leurs frères avec des paroles de censure et de condamnation. Si les gens de Gad et de Ruben avaient rétorqué dans le même esprit, la guerre eût éclaté. Il est donc tout aussi important de se garder d’impétueuses réprimandes et de soupçons sans fondement que d’éviter une lâche indolence lorsqu’il s’agit de réprimer le mal.

Beaucoup de gens très sensibles aux avertissements qui leur sont adressés se permettent une sévérité excessive envers ceux qu’ils supposent être dans l’erreur. On ne ramène jamais personne dans la bonne voie par des reproches. Cette méthode a, au contraire, poussé bien des âmes plus loin dans leur égarement. Ce n’est que dans un esprit de bonté, d’affabilité et de miséricorde que l’on peut sauver celui qui s’égare, et « couvrir ainsi une multitude de péchés ».

La sagesse dont firent preuve les Rubénites et leurs frères est digne d’être imitée. Méconnus et durement pris à partie, alors qu’ils s’efforçaient de servir la bonne cause, ils ne manifestèrent aucune trace de ressentiment. Avant de chercher à se disculper, ils écoutèrent les accusations de leurs frères avec autant de patience que de courtoisie. Puis, expliquant en détail leurs motifs, ils mirent leur innocence en plein jour. Grâce à eux fut réglé à l’amiable un incident qui eût pu avoir les plus graves conséquences.

Ceux qui ont le droit pour eux peuvent rester calmes et impassibles devant des accusations injustes. Les choses sur lesquelles les hommes se méprennent à notre sujet étant connues de Dieu, nous pouvons lui remettre avec confiance le soin de ce qui nous concerne. Tout aussi sûrement qu’il dévoila le péché d’Acan, le Seigneur défendra la cause de ceux qui s’attendent à lui. Ceux qui ont l’Esprit du Sauveur posséderont cet amour, qui est patient et plein de bonté.

Dieu désire voir régner au sein de son peuple l’union et l’amour fraternel. Peu avant sa crucifixion, Jésus, dans sa prière, demandait que ses disciples fussent un comme il est lui-même un avec le Père, afin de faire connaître au monde que Dieu l’avait envoyé. Cette prière si touchante qui a traversé les siècles est aussi pour nous. Jésus ajoute, en effet: « Ce n’est pas seulement pour eux que je prie, mais aussi pour ceux qui croiront en moi par leur parole. » (Jean 17:20) Sans sacrifier jamais un seul principe de la vérité, nous devons tendre avec constance vers cette unité qui prouve que nous sommes disciples du Maître. « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres, dit encore Jésus, que tous connaîtront que vous êtes mes disciples. » (Jean 13:35) Et voici l’exhortation que l’apôtre Pierre adresse à l’Église: « Soyez tous d’un même sentiment, pleins de compassion et d’amour fraternel, miséricordieux et humbles. Ne rendez pas le mal pour le mal, ni l’injure pour l’injure; au contraire, bénissez, car c’est à cela que vous avez été appelés, pour hériter vous-mêmes la bénédiction. » (1 Pierre 3:8, 9)