Patriarches et Prophètes

Chapitre 40

Balaam

La conquête de Basan terminée, Israël revint sur les bords du Jourdain pour se préparer à celle de Canaan. Le camp s’installa sur les rives du fleuve, non loin de l’endroit où il se perd dans la mer Morte, en face même de Jéricho.

C’était dans le proche voisinage du royaume des Moabites. Ceux-ci, bien que respectés par les Hébreux, n’en avaient pas moins surveillé, avec de vives alarmes, tout ce qui venait de se passer chez les nations environnantes. Les Amoréens, devant lesquels les Moabites avaient dû battre en retraite, avaient été vaincus par les Hébreux, qui s’étaient emparés du territoire même que Moab avait dû céder à Sichem. Les armées de Basan également avaient plié devant la puissance mystérieuse qui se cachait dans la colonne de nuée, et les places fortes de ce peuple de géants étaient occupées par les envahisseurs. Attaquer Israël, c’eût été, pour Moab, courir un gros risque en face des secours surnaturels qui le protégeaient. L’appel aux armes était donc hors de question. Alors, pour mettre la puissance de Dieu en échec, comme autrefois Pharaon, ils recoururent à la sorcellerie, à laquelle ils demandèrent de maudire Israël.

Le peuple de Moab était apparenté aux Madianites par le double lien de la race et de la religion. Pour s’assurer de la coopération de cette nation-sœur contre Israël, Balak, roi de Moab, chercha à éveiller ses craintes, en lui envoyant ce message: « Cette multitude va bientôt tout dévorer autour de nous, comme les bœufs broutent l’herbe des champs. » (Voir Nombres 22 à 24)

Or, il y avait en Mésopotamie un homme nommé Balaam auquel on attribuait des dons surnaturels, et dont la réputation était parvenue jusqu’au pays de Moab. Se décidant à recourir à lui, Balak lui envoya une députation composée d’élites de Moab et de Madian pour lui demander le concours de ses incantations contre les Hébreux.

Les ambassadeurs se mirent immédiatement en route à travers monts et déserts pour la lointaine Mésopotamie. Ayant trouvé Balaam, ils lui remirent, de la part de leur roi, le message suivant: « Il y a ici un peuple qui est sorti de l’Égypte; il couvre la surface du pays, et il s’est établi vis-à-vis de moi. Viens donc maintenant, je te prie, pour maudire ce peuple; car il est plus puissant que moi. Peut-être pourrai-je alors le battre et le chasser de ce pays; car je sais que celui que tu bénis est béni, et que celui que tu maudis est maudit. »

Balaam avait été un homme de bien et un prophète de Dieu. Mais quoique se donnant encore pour un serviteur du Très-Haut, il avait renoncé à la piété pour s’adonner à la cupidité. Il n’ignorait pas que Dieu avait choisi Israël et que son devoir était de refuser les présents de Balak. Mais flatté par cette parole des ambassadeurs: « Celui que tu bénis est béni, et celui que tu maudis est maudit », il prie ces messagers de passer la nuit chez lui, étant donné, leur dit-il, qu’il ne pourra leur donner de réponse définitive qu’après avoir consulté l’Éternel. Il sait cependant qu’aussi longtemps qu’Israël demeurera fidèle à Dieu, aucune puissance adverse, terrestre ou infernale, ne pourra rien contre lui. D’autre part, sa vénalité est excitée par la riche récompense et les honneurs qu’on lui promet. Il accepte donc les dons qu’on lui offre, et, tout en prétendant vouloir suivre strictement la volonté de Dieu, il cherche le moyen de satisfaire Balak.

Durant la nuit, l’ange de Dieu lui adressa ces paroles: « Tu n’iras pas avec ces gens-là, et tu ne maudiras point ce peuple; car il est béni. » Le matin venu, Balaam renvoya ses hôtes, mais sans leur en dire la raison. Dépité de voir s’évanouir ses rêves dorés, il leur dit avec humeur: « Retournez dans votre pays; car l’Éternel a refusé de me laisser aller avec vous. »

« Balaam aima le salaire de l’iniquité. » (2 Pierre 2:15) L’avarice, considérée par Dieu comme une idolâtrie, le dominait. Par elle, Satan le subjugua et le conduisit à sa perte. Le tentateur ne manque jamais de détourner les hommes du service du Seigneur par l’appât de la fortune et des honneurs. Il leur dit que trop de scrupules ne mènent pas à l’opulence, et il entraîne ainsi bien des gens loin de l’honnêteté. Un pas dans la mauvaise voie facilite le second et rend de plus en plus hardi dans le mal. Lorsqu’on s’est livré à l’amour des richesses et de l’autorité, on finit par oser des actions odieuses. Pour se procurer quelque aisance, beaucoup pensent pouvoir, pendant un temps, s’écarter d’une stricte probité, quitte, une fois leur but atteint, à revenir dans la bonne voie. Ces personnes-là tombent dans les filets de Satan, et il est rare qu’elles en échappent.

Les messagers de Balak, à leur retour, ne lui dirent pas que c’était Dieu qui avait interdit au prophète d’acquiescer à sa demande. Supposant que le refus de Balaam n’avait d’autre cause que le désir d’obtenir de plus riches présents, le roi de Moab lui envoya des princes plus nombreux et d’un rang plus élevé, chargés de lui offrir de plus grands honneurs et autorisés à accepter ses conditions quelles qu’elles fussent. En outre, Balak adressait au prophète infidèle ce message urgent: « Que rien, je te prie, ne t’empêche de venir vers moi; car je te comblerai d’honneurs, et je ferai tout ce que tu me diras. Mais viens, je t’en prie, pour maudire ce peuple. »

Une seconde fois, Balaam est mis à l’épreuve. Dans sa réponse aux pressantes sollicitations des ambassadeurs, il affiche des scrupules de conscience, assurant qu’aucune somme d’or ou d’argent ne pourra l’encourager à désobéir à Dieu. Et cependant, bien qu’il ait des ordres formels, il a un tel désir de satisfaire le roi qu’il demande à ses envoyés d’attendre qu’il ait encore une fois consulté l’Éternel. Se figure-t-il que le Seigneur changera d’idée pour lui faire plaisir?

« Dieu s’approcha de Balaam pendant la nuit, et lui dit: Si ces étrangers sont venus pour t’appeler, lève-toi, va avec eux; mais tu ne feras que ce que je te dirai. » Balaam était résolu, quoi qu’il arrive, à suivre le désir de son cœur. Le Seigneur le lui permet jusqu’à un certain point et le laisse dans l’illusion qu’il sanctionne sa convoitise.

Aujourd’hui, des milliers de personnes font exactement la même chose. Leur devoir leur est clairement prescrit dans la Bible ou nettement indiqué par les circonstances; elles n’ont aucune peine à s’en rendre compte; mais ce devoir est contraire à leur inclination. Aussi, ne tenant aucun compte de leurs convictions intimes, elles demandent à Dieu de leur montrer sa volonté. Très consciencieusement, en apparence, elles prient avec instance pour que Dieu les éclaire. C’est là se jouer du Seigneur. Il permet alors à ces personnes d’en faire à leur tête et d’en porter les conséquences.

Mais mon peuple n’a pas écouté ma voix;...
Alors je les ai abandonnés à la dureté de leur cœur,
Et ils ont marché au gré de leurs désirs.
(Psaumes 81:12, 13)
Que celui qui voit clairement son devoir prenne garde de ne pas s’aventurer à prier Dieu de l’en exempter. Qu’il lui demande plutôt, d’un cœur humble et soumis, la force et la sagesse de lui obéir.

Les Moabites étaient un peuple dégradé et idolâtre. Mais en comparaison des lumières reçues, ils n’étaient pas aussi coupables que Balaam. Ce voyant est donc autorisé à se rendre chez Balak; mais comme il se donne pour un prophète du Très-Haut et que chacune de ses paroles va être considérée comme inspirée, Dieu ne lui permettra pas de dire ce qu’il lui plaira: il l’obligera à ne prononcer que les paroles qu’il lui mettra dans la bouche. « Tu ne feras que ce que je te dirai. »

Cependant, les messagers de Moab, contrariés du nouveau délai qu’on leur demandait et s’attendant à un deuxième refus, s’étaient remis en route. Balaam n’avait donc plus d’excuse pour se rendre auprès de Balak. Néanmoins, déterminé à profiter d’une si belle occasion de s’enrichir, il bâte sa monture ordinaire et se met en voyage. Craignant même que la permission divine ne lui soit retirée et que le pécule convoité ne lui échappe, il presse vigoureusement l’allure de sa bête.

Tout à coup, un « ange de l’Éternel se place sur le chemin pour s’opposer à lui ». L’ânesse, apercevant le divin messager invisible au « voyant », quitte la route et s’engage dans un champ. A force de la frapper, Balaam réussit à la ramener sur le chemin. Un peu plus loin, le voyageur arrive à un endroit où la route est resserrée de chaque côté par un mur, et où l’ange l’attend. L’animal, pour éviter cette apparition terrifiante, se jette contre la muraille et foule le pied de son maître. Celui-ci, exaspéré, et ne voyant pas que Dieu lui barre le chemin, le roue de coups pour le faire avancer. Mais bientôt il se trouve « dans un passage étroit où il n’y a pas d’espace pour se détourner ni à droite ni à gauche », et où l’ange de l’Éternel reparaît une troisième fois, comme auparavant, dans une attitude menaçante. La pauvre bête, tremblante de frayeur, s’arrête brusquement et s’abat sous son cavalier. Hors de lui, Balaam se remet à la frapper plus cruellement que jamais. Dieu alors arrête la démence du prophète. L’ânesse muette, faisant entendre une voix humaine, lui dit:» Que t’ai-je fait, pour que tu m’aies frappée déjà trois fois? » Comme il ne songe qu’à ces arrêts réitérés qui retardent son voyage, Balaam, furieux à en perdre la raison, répond à l’animal comme s’il était un être humain: « C’est que tu t’es moquée de moi. Que n’ai-je une épée dans la main. Je te tuerais à l’instant! » Ce prétendu magicien, en route pour aller maudire tout un peuple et paralyser ses mouvements, n’a pas même la force de tuer sa monture!

Alors ses yeux s’ouvrent et il aperçoit l’ange de Dieu, une épée à la main, s’apprêtant à le mettre à mort. Épouvanté, Balaam « s’incline et se prosterne, le visage en terre. L’ange de l’Éternel lui dit: Pourquoi as-tu frappé ton ânesse déjà trois fois? C’est moi qui suis sorti pour m’opposer à toi; car je te vois suivre un chemin qui te mène à ta perte. L’ânesse m’a vu, et elle s’est détournée devant moi déjà trois fois; si elle ne s’était pas détournée devant moi, je t’aurais même tué, et je l’aurais laissée vivre. »

Balaam devait la vie au pauvre animal qu’il avait traité avec si peu d’humanité. Celui qui se disait prophète de l’Éternel, qui s’intitulera « l’homme qui a l’œil ouvert » (Voir 2 Pierre 2:16) et « qui voit la vision du Tout-Puissant », était si aveuglé par la cupidité qu’il ne parvenait pas à voir l’ange de Dieu visible à sa bête! Il est écrit que le dieu de ce siècle a aveuglé l’esprit des incrédules (Voir 2 Corinthiens 4:4). Qu’ils sont nombreux ces aveugles-là! Ils se lancent dans les sentiers défendus, transgressent la loi divine et ne s’aperçoivent pas que Dieu et les anges sont ligués contre eux! Comme Balaam, ils s’irritent contre ceux qui voudraient les préserver de la ruine.

Par son inhumanité à l’égard de sa monture, Balaam avait montré quel esprit l’animait. « Le juste a soin de la vie de son bétail; mais les méchants n’ont pas d’entrailles. » (Proverbes 12:10) Peu de personnes se font une juste idée de la cruauté qu’il y a à maltraiter les animaux, à les accabler de travail ou à les faire souffrir par leur négligence. Celui qui a créé l’homme a mis les animaux à son service; mais il ne lui a pas donné le droit de les brutaliser, car « ses compassions s’étendent sur toutes ses œuvres » (Psaumes 145:9). C’est à cause du péché de l’homme que « toute la création (inférieure) soupire, et qu’elle est comme en travail » (Romains 8:22). La chute de l’homme a condamné à la souffrance et à la mort non seulement le genre humain, mais aussi les animaux. Il est donc raisonnable que l’homme s’efforce d’atténuer plutôt que d’aggraver les douleurs qu’il a attirées sur les créatures de Dieu.

Celui qui brutalise les bêtes parce qu’il les tient sous son pouvoir est à la fois un lâche et un tyran. C’est manifester un esprit satanique que de faire souffrir soit les hommes soit la création animale. Bien des gens s’assurent que leur cruauté ne viendra pas au jour parce qu’une pauvre bête muette ne pourra les accuser. Mais si leurs yeux, comme ceux de Balaam, pouvaient s’ouvrir, ils verraient un ange de Dieu prendre note de leur conduite. Tous les actes de ce genre font partie d’un dossier et sont conservés pour le jour où le jugement de Dieu s’exercera contre les tortionnaires de ses créatures.

Quand Balaam vit le messager de l’Éternel, il s’écria, terrifié: « J’ai péché; car je ne savais pas que tu t’étais posté sur le chemin pour m’arrêter; et maintenant, si tu me désapprouves, je m’en retournerai. » Dieu le laisse continuer son voyage, tout en lui donnant à entendre que ses paroles lui seront dictées par la puissance céleste. Car il va prouver à Moab d’une manière bien frappante que les Hébreux sont sous sa protection, en montrant à ce peuple la complète impuissance de Balaam pour prononcer une malédiction contre Israël.

Apprenant l’approche du prophète, le roi de Moab, accompagné d’une suite nombreuse, alla le recevoir à la frontière de son royaume. Il lui exprima l’étonnement que lui avaient causé ses délais, eu égard aux somptueux présents qu’il lui réservait. Balaam répondit: « Tu le vois, je suis venu vers toi; mais puis-je de moi-même dire quoi que ce soit? Je dirai ce que Dieu me mettra dans la bouche. » Mais cette restriction l’inquiétait fort, car il craignait de voir s’écrouler l’objet de ses convoitises.

Accompagné des principaux dignitaires de la couronne, Balak escorta Balaam en grande pompe à « Ba-moth-Baal, d’où il pût voir jusqu’aux dernières lignes du camp d’Israël ». Debout sur la hauteur, Balaam embrasse d’un seul regard tout le camp du peuple élu! Comme les Israélites se doutent peu de ce qui se passe tout près d’eux! Qu’ils connaissent mal les soins dont le Seigneur les entoure de jour et de nuit! Et combien le peuple de Dieu, dans tous les âges, est lent à reconnaître l’amour et la miséricorde de son divin Protecteur! S’il pouvait se rendre compte de la puissance merveilleuse qui s’exerce continuellement en sa faveur, ne déborderait-il pas de gratitude envers lui?

Balaam, qui avait quelque connaissance des sacrifices offerts par les Hébreux, espérait, en les surpassant par le faste des siens, s’assurer la bénédiction de Dieu et réaliser son coupable désir. Peu à peu, il en venait à sympathiser avec les Moabites idolâtres. En s’abandonnant à la puissance de Satan, sa sagesse avait tourné à la folie et son discernement spirituel à l’aveuglement. Sous sa direction, on construisit sept autels sur chacun desquels il offrit un sacrifice. Cela fait, « il s’en alla dans un endroit découvert » pour consulter Dieu, promettant à Balak de lui communiquer tout ce qui lui serait révélé.

Entouré des nobles et des princes de Moab, ainsi que d’une multitude de curieux, le roi attend le retour du prophète auprès du sacrifice. Tous prêtent une oreille attentive aux paroles qui doivent paralyser à jamais le pouvoir invisible de ces maudits Israélites. Voici l’oracle de Balaam:

Balak m’a fait venir d’Aram,
Le roi de Moab m’a fait descendre des montagnes de l’Orient.
Allons! maudis pour moi Jacob!
Viens vouer Israël à la colère!
Comment maudirai-je celui que Dieu n’a point maudit?
Comment vouerai-je à la colère
Celui contre lequel l’Éternel n’est pas irrité?
Car je le vois du sommet des rochers,
Je le contemple du haut des coteaux:
C’est un peuple qui a sa demeure à part,
Et qui ne se confond pas avec les autres nations.
Qui pourrait compter les grains de poussière de Jacob
Et dénombrer le quart des enfants d’Israël?
Que je meure de la mort des justes,
Et que ma fin soit semblable à la leur!
Balaam avouait qu’il était venu dans le dessein de maudire Israël, alors que ses paroles étaient diamétralement opposées! Celui qu’il brûlait de maudire, il était contraint de le bénir! On lui avait représenté ce peuple qui répandait la terreur dans les pays environnants comme une multitude grossière et turbulente, dont les bandes vagabondes infestaient le pays. Et Balaam, les yeux arrêtés sur le camp d’Israël, contemple sa vaste étendue et sa belle ordonnance, où tout proclame la prospérité, la discipline et l’ordre le plus parfait. Il reconnaît la faveur dont Dieu entoure Israël et son caractère distinctif qui ne doit pas être placé au niveau des autres, mais au-dessus d’eux tous: « C’est un peuple, dit-il, qui a sa demeure à part, et qui ne se confond pas avec les autres nations. »

À l’époque où ces paroles étaient prononcées, les Hébreux n’avaient pas de territoire; leur caractère, leurs mœurs et leurs coutumes étaient inconnus de Balaam. Et pourtant, de quelle manière saisissante cette prédiction n’allait-elle pas s’accomplir dans l’histoire d’Israël, aussi bien durant les années de leur captivité future qu’à travers les siècles de leur dispersion parmi tous les peuples! Il en est de même aujourd’hui du peuple de Dieu, du véritable Israël. Quoique dispersé sur toute la terre, il n’est qu’un pèlerin dont la cité est au ciel.

La vision accordée à Balaam ne lui révèle pas seulement l’histoire du peuple hébreu comme nation. Il contemple aussi l’accroissement et la prospérité du peuple de Dieu jusqu’à la fin des temps. Il voit ceux qui aiment et craignent l’Éternel entourés d’une faveur spéciale et soutenus par le Tout-Puissant lorsqu’ils descendent dans la vallée de l’ombre de la mort. Puis il les aperçoit sortant de leurs sépulcres, couronnés de gloire, d’honneur et d’immortalité, et goûtant avec délices les joies édéniques de la nouvelle terre. Transporté à la vue de ce spectacle, le prophète, malgré lui, s’écrie: « Qui pourrait compter les grains de poussière de Jacob, et dénombrer le quart des enfants d’Israël? » Enfin, remarquant leurs fronts ornés d’une couronne de gloire et leurs visages rayonnant d’une joie ineffable, Balaam, à la pensée d’une vie de bonheur parfait et sans terme, laisse échapper ce cri: « Que je meure de la mort des justes, et que ma fin soit semblable à la leur! »

S’il avait été disposé à accepter la lumière qui venait de briller à ses yeux, il aurait à l’instant réalisé ce vœu et coupé court à toutes ses négociations avec les Moabites. Au lieu d’abuser plus longtemps de la miséricorde de Dieu, il aurait dirigé vers lui un cœur profondément contrit. Malheureusement, il « aimait le salaire de l’injustice », et il était résolu à l’obtenir.

Balak, qui s’était fermement attendu à voir tomber sur Israël un destin fatal produisant sur ce peuple l’effet d’un fléau dévastateur, et qui a écouté avec stupeur les paroles du voyant, laisse éclater son irritation: « Que m’as-tu fait? Je t’ai pris pour maudire mes ennemis! Et voilà, tu n’as fait que les bénir! » Faisant de nécessité vertu, Balaam prétend que les paroles qu’il a prononcées malgré lui ont été dictées par un sincère attachement à la volonté de Dieu. Il répond au roi: « Ne dois-je pas avoir soin de ne dire que ce que l’Éternel met dans ma bouche? »

Balak, cependant, n’abandonne pas encore son dessein. Il réfléchit que le spectacle présenté par le camp des Hébreux est si imposant que Balaam, intimidé, n’a pas osé lancer contre eux ses enchantements. Il conduit le prophète dans un endroit d’où il ne pourra voir qu’une partie du camp d’Israël. S’il le maudit par sections, pense-t-il, tout le camp sera bientôt sous le coup de l’anathème. « Viens, lui dit-il, avec moi à une autre place d’où tu pourras voir ce peuple. Tu n’en apercevras que les derniers rangs sans en voir la totalité. » (Nombres 23:13)

Une nouvelle tentative est faite sur le sommet d’une hauteur nommée Pisga. De nouveau, on construit sept autels sur lesquels on offre des sacrifices identiques aux premiers, et auprès desquels se tiennent le roi et les princes, tandis que Balaam s’est retiré pour aller « à la rencontre de l’Éternel ». Un autre message est confié au voyant, qu’il sera également impuissant à garder pour lui ou à modifier. Quand il reparaît, la foule impatiente lui demande: « Qu’a dit l’Éternel? » Comme la première fois, l’oracle terrifiera le roi et ses princes:

Dieu n’est point un homme pour mentir,
Ni un fils d’homme pour se repentir.
Ce qu’il a dit, ne le fera-t-il point?
Ce qu’il a déclaré, ne le réalisera-t-il pas?...
Oui! j’ai reçu l’ordre de bénir;
Il a béni: je ne révoquerai pas sa bénédiction.
Il n’aperçoit point d’iniquité en Jacob;
Il ne voit point de perversité en Israël.
L’Éternel, son Dieu, est avec lui:
Les Israélites l’acclament comme leur roi.
Pris d’une sainte frayeur par ces révélations, Balaam s’écrie: « L’enchantement ne peut rien contre Jacob, ni la divination contre Israël. » (Nombres 23:23) Le grand magicien avait mis ses sortilèges à contribution pour plaire aux Madianites. Mais, en parlant de cette scène, la postérité dira: « Qu’est-ce que Dieu a fait? » Aussi longtemps qu’Israël sera sous la protection divine, nul peuple, bien qu’armé de toute la puissance de Satan, ne pourra lui nuire. Dans l’avenir, tout le monde s’émerveillera des œuvres de Dieu en sa faveur. On admirera que de la bouche d’un homme déterminé à proférer des imprécations, on n’ait entendu que de riches et précieuses promesses, et cela en un langage d’une sublime poésie. La faveur témoignée à Israël à cette occasion devait être, pour les fidèles de tous les siècles, un gage de la sollicitude de la Providence divine. A l’avenir, quand Satan incitera les impies à calomnier et à persécuter le peuple de Dieu, cette circonstance lui sera rappelée pour affermir son courage et sa foi.

Suffoqué, désespéré, le roi de Moab s’écrie: « Ne le maudis point, mais ne le bénis pas non plus! » Il lui reste cependant au cœur une lueur d’espoir, et il veut faire encore un essai. Il conduit Balaam sur le mont Péor, où se trouve un temple consacré au culte immoral de Baal, son dieu. On y érige encore le même nombre d’autels sur lesquels on offre les mêmes sacrifices. Cette fois-ci, Balaam ne se retire pas à l’écart pour connaître la volonté de l’Éternel. Abandonnant toute prétention à la sorcellerie, debout à côté des autels, il dirige ses regards vers les tentes d’Israël, et ce divin message s’échappe de ses lèvres:

Que tes tentes sont belles, ô Jacob!
Et tes demeures, ô Israël!
Elles s’étendent comme des vallées,
Comme des jardins au bord d’un fleuve,
Comme des aloès que l’Éternel a plantés,
Comme des cèdres au bord des eaux.

L’eau débordera des réservoirs d’Israël,
Et ses semailles seront abondamment arrosées.
Son roi s’élèvera au-dessus d’Agag,
Et son royaume deviendra tout-puissant...

Il se couche, il se repose, comme le lion, comme la lionne;
Qui osera le réveiller?
Béni soit qui te bénira,
Maudit soit qui te maudira!
La prospérité du peuple de Dieu est ici dépeinte sous les plus gracieuses images fournies par la nature. Le prophète compare Israël à de fertiles vallées couvertes de moissons dorées; à des jardins arrosés de sources intarissables, à l’aloès odoriférant, au cèdre majestueux. Cette dernière métaphore est l’une des plus belles et des plus appropriées. Le cèdre était honoré chez tous les peuples de l’Orient. Partout où l’homme a mis le pied, d’un bout de la terre à l’autre, on trouve des spécimens de sa famille. On le voit prospérer dans les régions arctiques comme sous les tropiques, exposé aux ardeurs du soleil et bravant les frimas, sur les rives d’un fleuve et au sein d’une végétation luxuriante, comme dans la steppe aride et desséchée. Partout le cèdre pousse, profondément enraciné jusque dans l’ossature des monts, et défiant les plus terribles tempêtes.

Sous les glaces de l’hiver, quand toute végétation a péri, frais et verdoyant, il éclipse les autres arbres par sa force, sa solidité et son éternelle vigueur. Aussi est-il le symbole de ceux dont la vie « est cachée avec le Christ en Dieu » (Colossiens 3:3). « Les justes, est-il écrit, s’élèveront comme le cèdre du Liban. » (Psaumes 92:13) Le Créateur a fait du cèdre le roi de la forêt: « Dans le jardin de Dieu, les cyprès n’égalaient point ses branches, et les platanes étaient moins vigoureux que ses rameaux. Aucun arbre du jardin de Dieu ne l’égalait en beauté. » (Ézéchiel 31:8) Le fait que cet arbre est cité dans les Écritures comme l’emblème de la royauté et le symbole des justes témoigne de la haute considération que Dieu porte à ceux qui font sa volonté.

Balaam annonce que le roi d’Israël sera plus grand et plus fort qu’Agag; c’était le nom donné aux rois amalécites, nation très puissante à cette époque. Il prédit également qu’Israël, s’il est fidèle, soumettra tous ses ennemis. Le roi d’Israël, c’est le Fils de Dieu dont le trône, établi sur la terre, sera exalté au-dessus de tous les royaumes du monde.

À l’ouïe des paroles du prophète, bouleversé de dépit, de crainte et de rage; exaspéré à la pensée que Balaam ait pu lui laisser si longtemps quelque espoir, alors que tout est contre lui; plein de mépris pour sa fourberie, le roi donne libre cours à sa colère: « Fuis dans ton pays! lui dit-il. J’avais dit que je te comblerais; mais c’est l’Éternel qui t’en a privé. »

Balaam lui répond qu’il l’a prévenu. Il n’a donc pu lui donner d’autre message que ceux que Dieu a placés dans sa bouche. Et avant de retourner dans son pays, il fait encore une magnifique et sublime prédiction relative au Rédempteur du monde et à la destruction finale des ennemis de Dieu: « Et maintenant, dit-il à Balak, je m’en retourne chez mon peuple. Viens donc, je t’annoncerai ce que ce peuple fera à ton peuple dans la suite des temps:

Il termine en prédisant la destruction complète de Moab, d’Édom, d’Amalek et du Kénien, ne laissant pas au monarque des Moabites la plus faible raison d’espérer.

Frustré des largesses et des dignités espérées, tombé en disgrâce auprès du roi et conscient d’avoir encouru le déplaisir de Dieu, Balaam récolta les fruits de la folle mission qu’il s’était donnée. Sa cupidité, un moment freinée, le ressaisit de plus belle lorsqu’il rentre chez lui, abandonné de l’Esprit de Dieu, et il est prêt à recourir à n’importe quel stratagème pour s’assurer les présents de Balak. Sachant que la prospérité d’Israël dépend de sa fidélité envers Dieu, et que le seul moyen de le perdre est de l’entraîner dans le péché, il se décide à rentrer en grâce auprès de Balak en lui indiquant la manière de faire tomber ce peuple sous la malédiction divine.

Il retourne immédiatement au pays de Moab, et il développe devant le roi un stratagème qui entraînera les Hébreux à participer à des actes d’idolâtrie, ainsi qu’à prendre part au culte licencieux de Baal et d’Astarté. De cette manière, Israël, perdant la protection divine, sera à la merci des nations belliqueuses qui l’entourent. Le roi acquiesça immédiatement à ce plan, et retint Balaam auprès de lui pour l’aider à le mettre à exécution.

Balaam assista au succès de sa diabolique manœuvre. Il vit la malédiction de Dieu fondre sur son peuple et des milliers d’Israélites périr sous ses jugements. Mais la justice rétributive qui châtiait Israël n’épargna point son séducteur. Au cours de la guerre qui éclata entre Israël et les Moabites, Balaam fut tué. Il avait eu le pressentiment que sa fin était proche, quand il s’était écrié: « Que je meure de la mort des justes, et que ma fin soit semblable à la leur! » Mais n’ayant pas choisi de vivre comme les justes, il fut rangé parmi les ennemis de Dieu.

Le sort de Balaam rappelle celui de Judas auquel il ressemble d’une manière frappante. Tous deux ont voulu faire coïncider le service de Dieu avec celui de Mammon et ont échoué d’une façon lamentable. Balaam connaissait le vrai Dieu et professait de le servir. Judas considérait Jésus comme le Messie et s’était fait recevoir au nombre de ses disciples. Balaam conçut l’idée de faire du service de Dieu un moyen de parvenir à la richesse et aux honneurs. Au lieu d’atteindre son but, il trébucha et perdit la vie. Judas espéra également se servir de ses rapports avec le Sauveur pour arriver à la fortune et à une haute situation dans le royaume temporel dont Jésus serait le roi. La ruine de ses espérances l’entraîna à l’apostasie et au suicide. Balaam et Judas avaient tous deux reçu de grandes lumières et joui de grands privilèges. Un seul péché caressé empoisonna toute leur vie et causa leur perte.

Il est dangereux de laisser subsister dans son cœur une seule disposition non chrétienne. Un seul péché caressé finit par altérer le caractère et par étouffer les plus nobles aspirations. Un seul accroc à la conscience, une seule mauvaise habitude contractée, une seule négligence à l’égard du devoir abattent les barrières de l’âme et ouvrent l’accès à Satan. La voie sûre consiste à faire monter journellement et sincèrement vers Dieu cette prière:

Que ta parole affermisse mes pas,
Et ne permets point que le péché domine sur moi.
(Psaumes 119:133)