Patriarches et Prophètes

Chapitre 33

Du Sinaï à Kadès

La construction du tabernacle avait commencé quelque temps après l’arrivée au Sinaï; et c’est au début de la deuxième année, à partir de l’exode, que l’édifice sacré fut dressé pour la première fois. Son inauguration fut suivie de la consécration des prêtres, de la célébration de la Pâque, du dénombrement du peuple et de l’achèvement de l’organisation civile et religieuse de la nation. Le culte avait pris une forme plus précise. Pourvu d’une législation civile admirablement détaillée et d’une merveilleuse simplicité, l’État israélite était désormais organisé d’une manière parfaitement adaptée à son entrée en Canaan. Ce travail avait duré environ un an.

L’ordre et la perfection qui éclatent dans toutes les œuvres de Dieu étaient visibles dans l’économie hébraïque. Dieu était le souverain d’Israël, le centre du pouvoir et du gouvernement. Moïse avait été désigné comme conducteur de la nation, chargé de faire respecter les lois au nom du Seigneur. Un conseil de soixante-dix anciens choisi parmi les douze tribus le secondait dans la gestion des affaires. Puis venaient les prêtres, qui consultaient Dieu dans le sanctuaire. Des chefs ou princes gouvernaient les tribus. Sous ceux-ci étaient placés des « chefs de milliers, de centaines, de cinquantaines et de dizaines », ainsi que des « officiers » auxquels étaient confiées des charges spéciales (Deutéronome 1:15).

Le camp israélite, disposé dans un ordre parfait, était partagé en trois grandes sections qui avaient chacune sa place dans le campement. Au centre se trouvait le tabernacle, demeure du Monarque invisible. Autour du tabernacle campaient les prêtres et les Lévites. Au-delà de ce cercle venaient les tribus. Le soin du tabernacle et de tout ce qui s’y rattachait, tant durant les haltes qu’en voyage, incombait aux Lévites. Lorsqu’on levait le camp, ils pliaient la tente sacrée pour la dresser à la prochaine étape. Il était interdit sous peine de mort aux membres des autres tribus de s’en approcher. Les Lévites se partageaient, selon les trois fils de Lévi, en trois familles, dont chacune avait sa charge spéciale. En face du tabernacle, les tentes les plus rapprochées étaient celles de Moïse et d’Aaron. Au sud se trouvaient les Kéhathites, qui avaient le soin de l’arche et des autres meubles sacrés. Au nord se plaçaient les Mérarites, qui s’occupaient des colonnes, des bases et des parois. Derrière venaient les Guerçonites, à qui étaient confiées les draperies et les tentures.

Chaque tribu avait également sa place marquée. Soit durant la marche, soit au repos, elle campait autour de son étendard. Dieu avait ordonné: « Les enfants d’Israël camperont chacun près de sa bannière, sous les enseignes de leurs maisons patriarcales; ils camperont vis-à-vis et tout autour de la tente d’assignation. » En voyage, « ils marcheront dans l’ordre où ils auront campé, chacun à son rang, selon sa bannière » (Nombres 2:2, 17). Les étrangers qui avaient accompagné Israël lors de la sortie d’Égypte n’étaient pas admis à occuper la place réservée aux tribus; ils se plaçaient à l’extérieur du camp; leurs enfants étaient exclus de la communauté jusqu’à la troisième génération (Voir Deutéronome 23:7, 8).

On exigeait dans le camp non seulement l’ordre le plus strict, mais aussi une propreté scrupuleuse. En vue de conserver la santé d’une aussi grande multitude, des règlements sanitaires très précis étaient en vigueur. Par exemple, il était interdit à toute personne atteinte d’une souillure corporelle quelconque d’entrer dans le camp. Une propreté et un ordre rigoureux étaient les conditions indispensables à la présence du Dieu saint qui avait dit: « Ton camp devra être saint, de peur que l’Éternel ne voie chez toi quelque chose d’impur et qu’il ne se détourne de toi. » (Deutéronome 23:14)

Quand Israël se remettait en route, l’arche de l’alliance, chargée de « choisir un lieu de repos » pour la congrégation, prenait la tête du convoi (Nombres 10:33). Elle était portée par les fils de Kéhath, précédés de Moïse et d’Aaron. Auprès d’eux se tenaient les prêtres portant les trompettes d’argent, prêts à communiquer au peuple les ordres qu’ils recevaient de Moïse et qui devaient être transmis avec précision par les chefs de chaque compagnie. Quiconque refusait de se conformer aux ordres reçus était puni de mort.

Dieu est un Dieu d’ordre. Tout ce qui se fait dans le ciel s’exécute avec un ensemble parfait. L’armée des anges déploie son activité dans une soumission et une discipline rigoureuses. Aucune entreprise ne peut réussir sans ordre et sans unanimité. Non moins qu’aux jours d’Israël, Dieu réclame aujourd’hui de l’ordre et de la méthode dans son œuvre. Tous ceux qui travaillent pour lui doivent le faire intelligemment, et non avec négligence et insouciance. Il marque son œuvre du sceau de son approbation lorsqu’elle est accomplie avec foi et exactitude.

Dans tous ses déplacements, Israël était dirigé par le Seigneur lui-même. Le lieu du campement était indiqué par la descente de la colonne de nuée sur le tabernacle, où elle reposait durant toute la durée du séjour en cet endroit. Au départ, elle s’élevait à une certaine hauteur au-dessus de la tente sacrée. Une invocation solennelle était faite tant à l’arrêt qu’au moment de repartir: « Quand l’arche partait, Moïse disait: Lève-toi, ô Éternel, que tes ennemis soient dispersés, et que ceux qui te haïssent s’enfuient devant ta face! Quand elle s’arrêtait, il disait: Reviens, ô Éternel! auprès des myriades des milliers d’Israël! » (Nombres 10:35, 36)

Il n’y avait que onze journées de marche entre le Sinaï et Kadès, ville située à la frontière de Canaan. Aussi, quand finalement la nuée donna le signal du départ et que les colonnes d’Israël s’ébranlèrent, ce fut avec la perspective d’entrer rapidement dans ce bon pays. Dieu n’avait-il pas accompli de puissants miracles pour les faire sortir d’Égypte? Quels bienfaits le peuple ne pouvait-il donc pas attendre de lui, maintenant qu’il s’était solennellement engagé à le considérer comme son souverain, et qu’il avait lui-même été choisi comme le peuple élu du Très-Haut?

Ce n’était pourtant pas sans regrets que les Israélites quittaient les lieux où ils avaient si longtemps séjourné. Ils en étaient presque arrivés à considérer comme leur demeure ce site isolé des autres peuples, à l’abri de ces murailles de granit, où Dieu les avait conduits pour y proclamer sa loi. Les Hébreux aimaient à porter leurs regards sur la montagne sainte dont les rochers sauvages et les sommets blanchis avaient si souvent été témoins de la gloire de Dieu. Ce panorama, qui se confondait si intimement pour eux avec la présence de l’Éternel et des anges, était trop sacré pour qu’ils le quittent sans tristesse.

Au son des trompettes, cependant, tout le camp s’ébranla, l’arche en tête, puis les tribus, chacune derrière son étendard. Tous les yeux se portaient avec intérêt sur la nuée pour voir quelle direction elle prendrait. Quand on s’aperçut qu’au lieu de se diriger vers le nord elle s’éloignait dans la direction de l’est, où l’on n’apercevait que des masses rocheuses sombres et désolées s’entassant les unes sur les autres, un sentiment de mélancolie envahit bien des cœurs.

A mesure qu’on avançait, la route devenait plus difficile. Tour à tour, on descendait une déclivité rocailleuse, ou l’on traversait une plaine stérile. A l’entour, c’était le grand désert, « une terre aride et pleine de fondrières, une terre où règnent la sécheresse et l’ombre de la mort; terre où aucun homme ne passe et où personne n’habite » (Jérémie 2:6). Aussi loin que se portaient les regards, les gorges rocheuses du massif étaient envahies d’hommes, de femmes et d’enfants, accompagnés de chariots et de longues colonnes de gros et de menu bétail. La marche était nécessairement lente et laborieuse pour un peuple mal préparé, après une si longue pause, aux périls et aux désagréments du voyage.

Après trois jours de marche, des plaintes véhémentes se firent entendre. Elles provenaient de l’élément égyptien dont la majeure partie ne s’était pas encore ralliée à Israël. Ne cherchant qu’une occasion de manifester leur mécontentement, ces gens critiquaient sans cesse la manière dont Moïse dirigeait la multitude. Chacun savait que Moïse ne faisait que suivre la nuée conductrice. Néanmoins, on le blâmait d’avoir pris cette route, et, comme le murmure est contagieux, il se propagea bientôt à travers tout le camp.

Le peuple recommença à demander de la viande. Il ne se contentait plus de la manne qui tombait avec abondance. Durant la servitude d’Égypte, les Hébreux avaient dû se contenter d’aliments grossiers que les travaux et les privations rendaient acceptables, tandis que bon nombre des Égyptiens qui les accompagnaient avaient été habitués à une nourriture délicate. Ils furent les premiers à se plaindre en se rappelant qu’avant leur arrivée au Sinaï, en réponse à leurs cris, Dieu leur avait donné de la viande, mais pour un jour seulement.

Le Seigneur pouvait procurer aux Israélites de la viande tout aussi bien que de la manne. C’était dans leur intérêt qu’il leur donnait un aliment plus conforme à leurs besoins que le régime échauffant auquel ils avaient été accoutumés en Égypte. En les privant en grande mesure de nourriture animale, il corrigeait leur appétit et les préparait à apprécier le régime donné à Adam et Ève dans le jardin d’Éden: les fruits de la terre.

Mais Satan les incitait à considérer cette restriction comme injuste et cruelle. Certain que la satisfaction illimitée de l’appétit les entraînerait dans la sensualité et les placerait plus facilement sous son pouvoir, il leur inspirait le désir de choses défendues. L’auteur de la maladie et de la souffrance prend les hommes par leurs côtés faibles. Depuis le jour où il avait amené Ève à manger du fruit défendu, c’était surtout par la gourmandise qu’il avait entraîné les hommes dans le péché. L’intempérance dans le manger et le boire, non seulement prive l’homme de sa force de résistance en présence de la tentation, mais le prédispose à s’affranchir des obligations morales.

Dieu avait libéré les Israélites de l’esclavage pour en faire un peuple saint, pur, heureux. Dans ce but, qui renfermait aussi le bonheur de leur postérité, il imposait une discipline indispensable. S’ils avaient consenti à corriger leur appétit dépravé, ils n’auraient pas connu la souffrance et la maladie. Leurs descendants auraient hérité d’une réelle vigueur physique et morale, d’une claire intelligence de la vérité et du devoir, d’un jugement sain, d’une sagacité surprenante. Mais, en refusant de s’imposer ces restrictions, ils se privaient de la pleine réalisation de ces bienfaits.

Le Psalmiste y fait allusion en ces termes:

Ils tentèrent Dieu dans leur cœur,
En lui demandant une nourriture conforme à leur désir.
Ils parlèrent contre Dieu,
Et ils dirent: Dieu pourrait-il
Dresser une table dans le désert?
Voici qu’il a frappé le rocher et les eaux ont coulé,
Et des torrents se sont répandus.
Mais pourra-t-il donner du pain,
Procurer de la viande à son peuple?
L’Éternel entendit ces murmures, et il en fut indigné;
Son brûlant courroux s’alluma contre Jacob;
Sa colère s’éleva contre Israël.
(Psaumes 78:18-21)
Pendant le trajet de la mer Rouge au Sinaï, les murmures avaient été fréquents. Par pitié pour leur ignorance et leur aveuglement, Dieu n’avait pas sévi contre eux. Et depuis lors, il s’était révélé en Horeb. Israël avait été témoin de sa majesté, de sa puissance et de sa miséricorde. Ce fait aggravait doublement l’incrédulité et l’impatience du peuple, d’autant plus qu’il avait accepté le Seigneur comme son Roi et s’était engagé à lui obéir. Les murmures des Israélites étaient une révolte. Pour les préserver de l’anarchie et de la ruine, un châtiment prompt et exemplaire s’imposait. « Le feu de Jéhovah s’alluma contre eux, et il dévora l’extrémité du camp. » (Voir Nombres 11:1) Les meneurs furent tués par la foudre qui descendit de la nuée. Terrifié, le peuple s’adressa à Moïse, qui supplia Dieu, et le feu s’arrêta. En souvenir de ce châtiment, le lieu fut appelé Tabééra, « embrasement ».

Mais le mal n’était pas guéri. Ce châtiment sévère ne porta point les survivants à s’humilier. Au contraire, les plaintes redoublèrent. De tous côtés, ils se réunissaient à l’entrée de leurs tentes pour se lamenter: « Le ramassis d’étrangers qui se trouvait au milieu d’eux fut enflammé de convoitise; et même les enfants d’Israël se mirent de nouveau à pleurer et à dire: Qui nous fera manger de la viande? Il nous souvient des poissons que nous mangions pour rien en Égypte, des concombres, des melons, des poireaux, des oignons et de l’ail; et maintenant notre âme est desséchée; il n’y a plus rien, et nos yeux ne voient que la manne. »

Ainsi se désolait le peuple au sujet d’un aliment que Dieu lui avait procuré, et qui s’adaptait si parfaitement à son besoin et à son genre de vie assez pénible qu’il n’y avait pas un seul malade dans toutes les tribus.

Le cœur de Moïse faillit lui manquer. Il avait demandé grâce pour ce peuple alors que Dieu voulait le détruire et en susciter un autre par sa postérité. Il avait même demandé que son nom fût effacé du livre de vie plutôt que de voir périr les rebelles. Il était décidé à tout sacrifier pour eux, et voilà comment on le récompensait! On l’accusait de maints déboires et même de peines imaginaires. Ces murmures augmentaient le fardeau de soucis et de responsabilités sous lequel chancelait le libérateur hébreu. Dans sa détresse il fut tenté de manquer de confiance en Dieu. La prière qu’il lui adressa était presque un reproche:

« Pourquoi as-tu affligé ton serviteur? lui dit-il, et pourquoi n’ai-je pas trouvé grâce devant tes yeux, pour que tu aies mis sur moi la charge de tout ce peuple? ... Où prendrai-je de la viande pour en distribuer à ce peuple? Car ils pleurent autour de moi, en disant: Donne-nous de la viande à manger? Je ne puis pas, à moi seul, porter tout ce peuple, car il est trop pesant pour moi. »

L’exaucement ne tarda pas. L’Éternel lui dit: « Assemble-moi soixante-dix hommes parmi les anciens d’Israël, de ceux que tu connais pour être des anciens du peuple, et comme ayant sur lui de l’autorité » — non seulement de l’âge, mais de l’expérience, de la dignité et un jugement sain — » et amène-les à la tente d’assignation, et qu’ils se tiennent là avec toi. Je descendrai, et je parlerai là avec toi; je prendrai de l’esprit qui est en toi, et je le mettrai sur eux, afin qu’ils portent avec toi la charge du peuple, et que tu ne la portes pas toi seul. »

Dieu permet à Moïse de choisir lui-même les hommes les plus fidèles et les plus capables de partager ses responsabilités. Leur influence va l’aider à mettre un frein à la violence du peuple et à calmer l’insurrection. Mais de la création de cette charge nouvelle vont résulter des maux sérieux pour l’avenir. Ces hommes n’auraient jamais été appelés à remplir ces fonctions, si Moïse s’était souvenu des preuves qu’il avait eues de la puissance et de la bonté de Dieu. S’il s’était entièrement appuyé sur lui, il aurait obtenu une force proportionnée à cette éventualité. Mais s’exagérant ses responsabilités et son travail, il avait en quelque sorte perdu de vue le fait qu’il n’était qu’un instrument entre les mains de Dieu. Il n’était donc pas excusable de participer ainsi à l’esprit de murmure qui faisait le malheur d’Israël.

Dieu lui donna ensuite l’ordre de préparer le peuple à écouter ce qu’il allait faire pour eux: « Tu diras au peuple: Sanctifiez-vous pour demain, et vous aurez de la viande à manger. Puisque vous avez pleuré aux oreilles de l’Éternel, en disant: Qui nous fera manger de la viande? Car nous étions bien en Égypte! ... l’Éternel vous donnera de la viande, et vous en mangerez. Vous n’en mangerez pas un jour, ni deux, ni cinq, ni dix, ni vingt jours, mais jusqu’à un mois entier, jusqu’à ce qu’elle vous sorte par les narines, et que vous en soyez dégoûtés, parce que vous avez rejeté l’Éternel qui est au milieu de vous, et que vous avez pleuré en disant: Pourquoi sommes-nous donc sortis d’Égypte? »

Moïse s’écria: « Le peuple au milieu duquel je suis compte six cent mille hommes à pied; et tu viens dire: Je leur donnerai de la viande, et ils en mangeront un mois entier. Egorgera-t-on des brebis et des bœufs autant qu’il en faudra pour eux? Ou prendra-t-on pour eux tous les poissons de la mer, en sorte qu’il y en ait suffisamment pour eux? »

Censuré pour son manque de foi, Moïse entendit cette réponse: « Le bras de l’Éternel est-il trop court? Tu verras maintenant si ce que je t’ai dit arrivera ou non. »

Moïse répéta les paroles de Dieu à la congrégration et annonça la nomination des soixante-dix anciens. La sommation du conducteur d’Israël à ces hommes pourrait être avantageusement adressée aux magistrats et aux législateurs des temps modernes: « Écoutez vos frères vous exposer leur cause et jugez avec justice les différends de chacun d’eux avec son frère ou avec l’étranger. Vous n’aurez point égard, dans vos jugements, à l’apparence des personnes. Vous écouterez le petit comme le grand, sans craindre personne, car le jugement appartient à Dieu. » (Deutéronome 1:16, 17)

Les soixante-dix furent alors appelés au tabernacle. « Alors l’Éternel descendit dans la nuée, et il parla à Moïse. Il prit une partie de l’Esprit qui l’animait, et il le mit sur les soixante-dix anciens. Dès que l’Esprit reposa sur eux, ils commencèrent à prophétiser. » Comme les disciples au jour de la Pentecôte, ils reçurent « la puissance d’en haut ». En les préparant ainsi pour leurs fonctions, Dieu voulut les honorer en présence de la congrégation, afin qu’on reconnût en eux des hommes divinement choisis pour collaborer avec Moïse dans le gouvernement d’Israël.

A cette occasion, on vit une fois de plus se manifester l’esprit noble et désintéressé du prophète. Deux des soixante-dix, se jugeant indignes d’une si haute charge, ne s’étaient pas présentés au tabernacle. Mais l’Esprit de Dieu descendit sur eux à l’endroit où ils se trouvaient, et ils se mirent aussi à prophétiser. Quand il apprit cela, Josué, craignant que le désordre ne résultât de cette irrégularité, voulut la faire cesser. Jaloux pour l’honneur de son maître, il lui dit: « Moïse, mon seigneur, empêche-les! Moïse lui répondit: Es-tu jaloux pour moi? Ah! plût à Dieu que tout le peuple de l’Éternel fût prophète, et que l’Éternel mît son esprit sur eux! »

Alors un vent violent qui soufflait de la mer « amena les cailles, et les répandit sur le camp, sur une étendue d’environ une journée de marche, dans un sens et dans l’autre, autour du camp; il y en avait sur le sol une couche de près de deux coudées d’épaisseur » (Nombres 11:31). Ce jour-là, toute la nuit et tout le jour suivant, le peuple s’occupa à ramasser cette nourriture mise miraculeusement à sa portée. On en fit de grandes provisions. « Celui qui en ramassa le moins en avait dix homers. » Tout ce qui n’était pas consommé immédiatement, on le fit sécher, de sorte qu’il y en eut, selon la parole de l’Éternel, pour tout un mois. Si Dieu donnait ainsi à Israël un aliment peu propre à assurer son bien-être physique, c’était parce qu’il s’obstinait à le demander. Le violent désir du peuple fut satisfait, mais il dut en subir les conséquences. Il s’abandonna sans frein à sa gourmandise, et ses excès furent promptement punis. « L’Éternel frappa le peuple d’un très grand fléau. » Un grand nombre d’Israélites périrent des suites d’une fièvre violente; les plus coupables moururent dès qu’ils eurent touché à la nourriture convoitée.

A Hatseroth, l’étape qui suivit celle de Tabééra, une épreuve plus amère encore attendait Moïse. Son frère et sa sœur, Aaron et Marie, avaient occupé une très haute position en Israël. L’un comme l’autre étaient favorisés du don de prophétie et ils avaient, par la faveur de Dieu, collaboré avec Moïse lors de la délivrance du peuple. Un prophète le rappelle en ces termes: « Je t’ai délivré de la maison de servitude; j’ai envoyé devant toi Moïse, Aaron et Marie. » (Michée 6:4) La force de caractère de Marie s’était déployée très tôt. Toute jeune, elle avait surveillé auprès du Nil le coffret où était placé son frère, encore nourrisson. Dieu s’était servi de son sang-froid et de son tact pour conserver à son peuple un futur libérateur. Poétesse et musicienne de grand talent, elle avait dirigé, sur le rivage de la mer Rouge, le chœur et la danse des femmes d’Israël. Elle ne le cédait ainsi, dans les affections du peuple et dans les honneurs qu’elle avait reçus de Dieu, qu’à Moïse et à Aaron. Hélas! le péché qui avait jeté la discorde dans le ciel surgit aussi dans le cœur de cette fille d’Israël, et, malheureusement, la sympathie ne lui fit pas défaut.

Marie et Aaron n’avaient pas été consultés dans le choix des soixante-dix anciens, et ils en conçurent un sentiment de jalousie contre Moïse. Auparavant déjà, ils avaient craint de voir leur influence sur ce dernier éclipsée par d’autres. Lors de la visite de Jéthro, sacrificateur de Madian et beau-père de Moïse, dont les conseils avaient été acceptés avec empressement par celui-ci, ils l’avaient blâmé de méconnaître leur position et leur autorité. Marie et Aaron n’avaient jamais connu les soucis ni porté les responsabilités qui pesaient sur leur frère. Mais comme ils avaient été choisis pour le seconder, ils pensaient que Moïse devait partager avec eux, à titre égal, les charges de la direction. Ils envisageaient d’ailleurs comme superflue la nomination d’un plus grand nombre d’assistants.

Pénétré plus que tout autre de l’importance de la grande œuvre qui lui avait été confiée, Moïse était conscient de sa faiblesse et faisait de Dieu son conseiller. Aaron avait une plus haute opinion de lui-même et possédait moins de confiance en Dieu. Au Sinaï, en acquiesçant docilement aux désirs du peuple, il avait démontré la faiblesse de son caractère et trahi la confiance placée en lui. Aveuglés par la jalousie et l’ambition, Marie et Aaron oublièrent tout cela. Hautement honoré par le choix de sa famille au saint office de la prêtrise, ce dernier y puisait en ce moment-là un aliment pour son ambition. « Est-ce par Moïse seul que l’Éternel a parlé? » demandèrent le frère et la sœur. « N’a-t-il pas aussi parlé par nous? » (Voir Nombres 12) Ils se considéraient comme favorisés de Dieu dans la même mesure que Moïse, et ils estimaient avoir droit aux mêmes prérogatives.

Cédant à son mécontentement, Marie critiqua des événements que Dieu avait tout spécialement dirigés. Le mariage de Moïse lui avait déplu. Le fait qu’il avait pris une femme en dehors du peuple d’Israël lui paraissait une injure faite à sa famille et blessait son orgueil national. Aussi ses rapports avec Séphora étaient-ils marqués d’un mépris mal déguisé.

Appelée « éthiopienne » (Nombres 12:1), l’épouse de Moïse était Madianite, et par conséquent descendante d’Abraham. Au physique, elle ne différait des Hébreux que par son teint légèrement plus bronzé. Sans être israélite, Séphora adorait le vrai Dieu. Timide, modeste, douce et affectueuse, elle se montrait très sensible à la souffrance. C’était la raison pour laquelle Moïse, en route pour l’Égypte, avait exigé son retour au pays de Madian, afin de lui épargner le spectacle des châtiments qui devaient frapper les Égyptiens.

Quand Séphora rejoignit son mari dans le désert, elle fut témoin de son surmenage et de sa fatigue. Elle en fit part à Jéthro qui, pour le soulager, suggéra les mesures que l’on sait. Là était la principale raison de l’antipathie de Marie pour sa belle-sœur. Blessée au vif par la négligence dont elle s’imaginait être l’objet, ainsi qu’Aaron, elle en attribuait la cause à Séphora et pensait que l’influence de celle-ci l’avait exclue des conseils de son frère. Si Aaron avait été loyal et ferme, il aurait pu conjurer le mal. Mais il sympathisa avec sa sœur et finit par partager sa jalousie.

« Or, Moïse était un homme fort doux, plus qu’aucun homme qui fût sur la terre. » Il supporta leurs accusations avec un silence résigné. C’est ce qui lui avait valu, de la part de Dieu, une mesure de sagesse supérieure à toute autre. L’humilité et la longanimité qui lui permettaient de supporter patiemment l’incrédulité et les murmures du peuple, ainsi que l’orgueil et l’envie de ceux qui auraient dû être ses collaborateurs les plus dévoués, ces vertus il les avait acquises durant les années de labeur et d’attente qu’il avait passées au pays de Madian.

La sainte Écriture dit que Dieu « fera marcher les humbles dans la justice, et enseignera sa voie aux humbles » (Psaumes 25:9). Le Seigneur guide ceux qui consentent à recevoir des conseils, parce qu’ils ont un désir sincère d’accomplir sa volonté. Jésus a fait cette promesse: « Si quelqu’un veut faire la volonté de Dieu, il connaîtra si ma doctrine est de Dieu. » (Jean 7:17) Et on lit dans l’épître de Jacques: « Si l’un de vous manque de sagesse, qu’il la demande à Dieu, qui donne à tous libéralement, sans rien reprocher; et elle lui sera donnée. » (Jacques 1:5) Mais Dieu ne contraint personne et ne peut conduire ceux qui, trop orgueilleux pour apprendre, sont décidés à agir à leur guise. De l’homme à l’esprit partagé, qui suit sa propre volonté tout en prétendant faire celle de Dieu, il est écrit: « Que cet homme-là ne s’attende point à recevoir quelque chose de la part du Seigneur. » (Jacques 1:7)

A part la sévère leçon que lui infligeait le châtiment de Marie, Aaron fut épargné. Leur orgueil à tous deux était humilié jusque dans la poussière. Aaron confessa leur péché et supplia que sa sœur ne restât point sous le coup de cette maladie repoussante et mortelle. En réponse aux prières de Moïse, Marie fut délivrée, mais elle dut demeurer sept jours en dehors du camp. Le symbole de la faveur divine n’était revenu sur le tabernacle que lorsque la sœur d’Aaron avait été exclue du camp. Par déférence pour sa haute situation, et pour marquer le chagrin que lui causait l’épreuve qui l’avait frappée, toute la multitude attendit, à Hatséroth, son retour.

Cette manifestation du déplaisir de Dieu devait servir d’avertissement à tout Israël et mettre fin à l’esprit de mécontentement et d’insubordination qui allait croissant. De grands malheurs seraient arrivés si l’envie et l’aigreur de Marie n’avaient été réprimées d’une façon exemplaire. L’envie est un des traits les plus sataniques et les plus funestes qui puissent se loger dans le cœur humain.

La fureur est cruelle et la colère est comme un torrent;
Mais qui pourra subsister devant la jalousie?
(Proverbes 27:4)
C’est l’envie qui a donné naissance à la discorde dans le ciel et qui, depuis, a inondé le monde de maux incalculables. Partout où il y a jalousie et « esprit de dispute, il y a désordre et toute espèce de mal. » (Jacques 3:16) Dire du mal des autres, se constituer juge de leurs mobiles ou de leurs actes ne devrait pas être considéré comme une faute légère. « Celui qui médit de son frère ou qui juge son frère médit de la loi et juge la loi. Or si tu juges la loi tu n’es pas observateur de la loi, tu t’en rends le juge. » (Jacques 4:11) Il n’y a qu’un seul juge: c’est « celui qui mettra en lumière tout ce que les ténèbres cachent, et qui manifestera les desseins des cœurs » (1 Corinthiens 4:5). Tout homme qui s’arroge le droit de juger et de condamner ses semblables usurpe une des prérogatives du Créateur.

La Bible nous recommande tout spécialement de ne pas porter à la légère des accusations contre ceux que Dieu a choisis comme ses ambassadeurs. L’apôtre Pierre parle de gens « audacieux, arrogants, [qui] ne craignent pas de parler injurieusement des gloires, tandis que des anges, leurs supérieurs en force et en puissance, ne prononcent point contre elles, devant le Seigneur, de jugement injurieux » (2 Pierre 2:10, 11).

De même, dans ses instructions à ceux qui ont la charge des églises, l’apôtre Paul écrit: « Ne reçois aucune accusation contre un ancien, si ce n’est sur la déposition de deux ou trois témoins. » (1 Timothée 5:19)

Celui qui a confié à des hommes la lourde responsabilité de conducteurs et de docteurs de son peuple tiendra celui-ci responsable de la manière dont il aura traité ses serviteurs. Nous devons honorer ceux que Dieu a honorés. Le châtiment infligé à Marie doit servir d’avertissement à tous les hommes qui cèdent à la jalousie et au murmure contre ceux auxquels Dieu assigne une tâche importante dans son œuvre.