Patriarches et Prophètes

Chapitre 28

L’idolâtrie au Sinaï

Israël souffrit bientôt de la longue absence de Moïse. On savait qu’accompagné de Josué, il avait fait l’ascension du Sinaï, et qu’il était entré dans la sombre nuée entourant le sommet de la montagne. On la voyait même de temps en temps s’illuminer d’éclairs qui révélaient la présence de Dieu. Malgré cela, l’ennui fit place à l’inquiétude. Accoutumés, en Égypte, à des représentations visibles de la divinité, les Israélites en étaient venus à placer leur foi en ce Moïse qui, maintenant, leur était enlevé. Les jours, puis les semaines s’écoulaient sans qu’on le vît revenir. Bien que la nuée fût toujours visible, un grand nombre, dans le camp, s’imaginèrent que leur chef les avait abandonnés, ou qu’il avait été consumé par le feu du ciel.

Cette période d’attente leur donnait l’occasion de méditer sur la loi divine qu’ils avaient entendue et de se préparer à recevoir de nouvelles révélations. Le temps qui leur était accordé n’était pas trop long. S’ils l’avaient employé à obtenir une plus claire intelligence de la volonté de Dieu et à s’humilier devant lui, ils auraient été préservés de la tentation. Mais ils se laissèrent aller à l’insouciance, pour en venir peu à peu à la turbulence et à la révolte. C’était surtout le cas du « ramassis de gens » de toute espèce qui s’était joint à eux et qui était impatient d’entrer dans la terre promise où coulaient le lait et le miel. Il est vrai que ce bon pays ne pouvait être occupé qu’à condition d’obéissance, ce qu’on avait perdu de vue. Quelques-uns suggéraient de retourner en Égypte ou d’aller de l’avant. Mais l’élément étranger était résolu à ne plus attendre Moïse.

Conscients de leur impuissance en l’absence de leur chef, les Israélites retournèrent bientôt à leurs anciennes superstitions. C’était le ramassis de gens qui s’était, le premier, livré au murmure et à l’impatience. Ce fut encore lui qui prit l’initiative de l’apostasie qui s’ensuivit. Comme le peuple désirait quelque image de la divinité marchant devant eux à la place de Moïse, et que le bœuf faisait partie des emblèmes des divinités égyptiennes, on suggéra la fabrication d’un veau. On oublia que Dieu n’avait pas désigné d’objet pour le représenter et avait même interdit d’en choisir un. On ne se souvint pas des miracles accomplis en Égypte et à la mer Rouge, qui leur avaient inspiré confiance en un Dieu tout-puissant et invisible. On oublia également qu’en réponse à leur demande d’un signe visible de sa présence, Dieu leur avait donné la colonne de nuée et de feu qui dirigeait les cohortes d’Israël, ainsi que les scènes glorieuses du Sinaï. Néanmoins, en face de cette même nuée, on pensait à retourner en Égypte, et cela sous la conduite d’un veau! (Voir Exode 32)

En l’absence de Moïse, l’autorité judiciaire avait été confiée à Aaron. Une foule immense se rassembla autour de sa tente avec cette requête: « Allons, fais un dieu qui marche à notre tête; car ce Moïse, cet homme qui nous a fait sortir du pays d’Égypte, nous ne savons ce qu’il est devenu. » A croire ces gens, la nuée qui les avait conduits jusqu’alors s’était définitivement arrêtée sur la montagne et ne les conduirait pas plus loin. A sa place, il leur fallait une image, et si, comme on le suggérait, ils retournaient en Égypte, cette image, portée devant eux comme leur dieu, leur assurerait les bonnes grâces des Égyptiens.

Une crise comme celle que traversait en ce moment Israël exigeait un homme ferme, décidé, animé d’un indomptable courage. Il fallait un homme qui plaçât l’honneur de Dieu au-dessus de la faveur populaire, de sa sécurité personnelle et de sa vie elle-même. Mais celui qui était en ce moment à la tête d’Israël ne possédait pas cette trempe. Aaron gourmanda faiblement la multitude, et sa timide irrésolution, à ce moment critique, ne fit que rendre la foule plus obstinée. Le tumulte dégénéra bientôt en émeute. Seul un petit nombre de gens resta fidèle au vrai Dieu: la grande majorité versa aveuglément dans l’apostasie.

Au lieu de défendre noblement la cause du Très-Haut, Aaron céda aux clameurs de la foule. Il commença par ordonner que les femmes lui apportent les boucles d’oreilles en or qui se trouvaient en leur possession. Il espérait que leur vanité se refuserait à ce sacrifice. Mais elles se dépouillèrent volontiers de ces ornements, et Aaron s’en servit pour fondre un veau imitant les dieux égyptiens. Le peuple s’écria: « Voilà, ô Israël, ton dieu qui t’a fait sortir du pays d’Égypte! » Aaron permit non seulement cette insulte à l’Éternel, mais voyant avec quelle satisfaction le dieu d’or était accueilli, il érigea un autel devant l’idole, et fit cette proclamation: « Demain, il y aura une fête en l’honneur de l’Éternel. » Des hérauts allaient par tout le camp, de groupe en groupe, et répétaient la convocation. « Dès le lendemain, ils se levèrent de bon matin; ils offrirent des holocaustes et des actions de grâces. Le peuple s’assit pour manger et pour boire, puis ils se livrèrent à des réjouissances. » Sous prétexte de « célébrer une fête en l’honneur de l’Éternel », on se livra à la gloutonnerie et au dérèglement.

N’est-il pas fréquent, aujourd’hui, de voir l’amour du plaisir se déguiser sous une forme de piété? La religion qui permet de se livrer à des penchants égoïstes et sensuels, tout en exigeant l’observance des formes du culte, n’est-elle pas, de nos jours comme au temps d’Israël, celle qui plaît à la multitude? Ne reste-t-il pas encore en haut lieu, dans l’Église, des Aarons complaisants qui cèdent aux esprits étrangers à la vraie piété et qui, ainsi, les encouragent dans la voie du péché?

Quelques jours seulement s’étaient écoulés depuis que les Hébreux avaient conclu avec Dieu un pacte solennel par lequel ils lui promettaient foi et obéissance. Tout tremblants au pied de la montagne, ils avaient entendu cette parole: « Tu n’auras point d’autres dieux devant ma face! » Et maintenant, alors que la gloire de Dieu couronnait encore le sommet du Sinaï, la congrégation reniait le Seigneur et rendait un culte à un faux dieu!

Ils firent un veau d’or au pied de l’Horeb,
Et ils se prosternèrent devant une image de métal.
Ils échangèrent le Dieu qui était leur gloire.
Contre l’image d’un bœuf qui broute l’herbe!
(Psaumes 106:19, 20)
Comment manifester plus d’ingratitude, comment insulter plus outrageusement celui qui s’était révélé à eux comme un tendre Père et un Roi tout-puissant!

Sur la montagne, Moïse fut mis au courant de ce qui se passait dans le camp; il reçut l’ordre d’y retourner sans délai. « Va, disait la voix divine, descends d’ici; car ce peuple que tu as fait sortir du pays d’Égypte s’est corrompu! Il s’est bien vite détourné de la voie que je lui avais ordonné de suivre; il s’est fait un veau en métal fondu, s’est prosterné devant lui. » Dieu aurait pu étouffer ce mouvement à sa naissance; mais il le laissa se développer pour nous montrer comment il punit la trahison et l’apostasie.

Le contrat de Dieu avec son peuple était rompu. En conséquence, l’Éternel dit à Moïse: « Laisse-moi donc agir maintenant; mon courroux s’enflammera contre lui, et je le consumerai; mais je ferai de toi une grande nation. » On pouvait prévoir que le peuple hébreu, mais surtout l’élément étranger, enclin à se rebeller contre Dieu, continuerait de murmurer contre Moïse et de le tourmenter par son incrédulité et son opiniâtreté. Pour ce dernier, la tâche de conduire ce peuple jusqu’à la terre promise allait être ingrate et surhumaine. Du reste, ses péchés l’avaient déjà privé de la faveur de Dieu, et la justice demandait son élimination. En conséquence, l’Éternel proposait à Moïse de le faire disparaître et de susciter, par lui, une grande nation qui remplacerait Israël.

« Laisse-moi donc agir maintenant, disait la voix, et je le consumerai. » Qui n’eût pas abandonné ces pécheurs à leur sort? Qui, à la place de Moïse, ne se serait pas empressé d’échanger une vie d’ennuis, de tracas et de sacrifices payée d’ingratitude et de récriminations, contre une carrière aisée et honorable?

Mais là où d’autres n’auraient apercu que des causes de découragement, Moïse voyait des motifs d’espérance. Dans cette parole: « Laisse-moi donc agir, maintenant », il discerna que Dieu, loin de lui interdire d’intercéder, l’y encourageait plutôt; il sentit même que seule son intercession pouvait sauver Israël, et que s’il l’en conjurait, Dieu épargnerait son peuple. Plein de cet espoir, « Moïse chercha à apaiser l’Éternel, son Dieu, en disant: Pourquoi, ô Éternel, ton courroux s’enflammerait-il contre ton peuple, que tu as fait sortir du pays d’Égypte grâce à ta force souveraine et à ta main puissante? »

Par cette parole: « Ce peuple que tu as fais sortir d’Égypte », Dieu montrait qu’il avait renié Israël. Moïse, déclinant humblement l’honneur qui lui est fait, réplique en appelant Israël ton peuple, que tu as fait sortir... grâce à ta force souveraine ». Il continue: « Il ne faut pas que les Égyptiens puissent dire: C’est pour leur malheur qu’il les a fait sortir de notre pays, pour les faire périr dans les montagnes et les exterminer de la surface de la terre! »

Au cours des quelques mois qui s’étaient écoulés depuis qu’Israël avait quitté l’Égypte, le bruit de sa merveilleuse délivrance s’était répandu parmi toutes les nations environnantes, qui redoutaient ce que Dieu allait faire pour Israël. Si celui-ci avait disparu à ce moment-là, ses ennemis auraient triomphé, et Dieu eût été déshonoré. Les Égyptiens auraient déclaré que leurs prévisions étaient justes. Au lieu de conduire son peuple dans le désert pour y sacrifier, c’est ce dernier qui était sacrifié. La destruction du peuple que Dieu avait si hautement honoré eût fait rejaillir sur son nom un opprobre ineffaçable. Quelle responsabilité encourent ceux que le Seigneur honore et sur lesquels il compte pour que son nom soit glorifié parmi les hommes! Avec quel soin ne doivent-ils pas se garder du péché, de crainte de s’attirer la colère de Dieu et d’exposer son nom au mépris des impies!

En intercédant en faveur d’Israël, Moïse sentit sa timidité l’abandonner devant l’intérêt et l’amour profonds qu’il portait à ce peuple pour lequel, sous la direction de Dieu, il s’était tant dévoué. Dieu exauça ses supplications désintéressées. Il avait voulu mettre à l’épreuve la fidélité et l’affection de son serviteur pour ce peuple égaré et ingrat. Et cette épreuve, Moïse l’avait noblement subie. Son intérêt pour Israël n’avait aucun mobile égoïste. La prospérité du peuple de Dieu lui était plus chère même que la gloire d’être le père d’une grande nation. Le Seigneur prit plaisir à voir la simplicité de cœur et l’abnégation de son serviteur. Il lui confia, comme à un fidèle berger, la grande mission de conduire son peuple jusqu’à la terre promise.

Chargé des « tables du témoignage » et accompagné de Josué, Moïse redescend de la montagne. Bientôt, ils entendent, montant de la plaine, des cris et des clameurs qui semblent révéler une calamité publique. La première pensée de Josué, le guerrier, fut celle d’une attaque ennemie. « Des cris de bataille retentissent dans le camp! » s’écrie-t-il. Moïse comprend mieux ce qui se passe. Il ne s’agit pas de combat, mais d’une joie désordonnée. « Ce n’est ni le bruit de cris de victoire, dit-il, ni le bruit de cris de défaite; j’entends un bruit de chants. »

Arrivés à proximité du camp, ils voient le peuple chanter et danser autour de son idole. Combien cette saturnale païenne, imitation des fêtes idolâtres, ressemble peu à la calme solennité des cérémonies consacrées à l’honneur du vrai Dieu! Moïse, qui vient de contempler la gloire de l’Éternel, est consterné. Bien qu’averti de ce qui se passe, il ne s’attend pas à cet affreux et dégradant spectacle. Au comble de l’indignation, et pour montrer l’horreur que lui inspire cette apostasie, il jette les deux tables de pierre, qui se brisent à ses pieds à la vue de la multitude. Ce geste indiquait que le peuple avait violé son alliance avec Dieu, et que Dieu, de son côté, répudiait ses engagements.

Moïse entre dans le camp et, passant au travers de la foule en liesse, saisit l’idole et la brûle. Puis il la réduit en poudre, jette cette poudre dans l’eau du torrent qui descend de la montagne, et la fait boire au peuple pour lui démontrer ainsi l’impuissance totale du dieu qu’il avait adoré.

Il fait alors appeler son frère coupable et lui demande sévèrement: « Que t’a fait ce peuple, pour que tu te soies laissé entraîner à lui faire commettre un si grand péché? » Aaron cherche à se disculper en racontant les clameurs des Israélites. « Que la colère de mon seigneur ne s’enflamme pas, dit-il! Tu sais toi-même combien ce peuple est prompt à faire le mal. Ils m’ont dit: Fais-nous un dieu qui marche devant nous; car ce Moïse, cet homme qui nous a fait sortir du pays d’Égypte, nous ne savons ce qu’il est devenu. Je leur ai répondu: Que ceux qui ont de l’or s’en dépouillent! Ils m’en ont apporté; je l’ai jeté au feu, et ce veau en est sorti. »

Aaron voulait faire croire à Moïse qu’un miracle avait eu lieu, et que l’or jeté au feu s’était, surnaturellement, transformé en un veau. Mais ses excuses et ses équivoques ne servirent de rien: il fut justement considéré comme le plus grand coupable. Le fait qu’il avait reçu de Dieu des honneurs qui le plaçaient bien au-dessus du peuple rendait son péché d’autant plus odieux.

C’était Aaron, « le saint de l’Éternel » (Psaumes 106:16), qui avait fait l’idole et publié la fête. Celui qui avait été l’interprète de Moïse, et dont Dieu avait dit: « Je sais qu’il parlera très bien » (Exode 4:14), n’avait pas mis le moindre obstacle au projet sacrilège des idolâtres; celui par le moyen de qui Dieu avait frappé de ses jugements les Égyptiens et leurs dieux, avait écouté sans s’émouvoir cette proclamation faite en présence de l’image de fonte: « Voilà, ô Israël! ton dieu qui t’a fait sortir du pays d’Égypte! » L’homme qui avait accompagné Moïse sur le sommet de la montagne et contemplé la gloire incomparable de l’Éternel avait assimilé cette gloire à l’image d’un veau! En un mot, c’était celui à qui Dieu avait confié, en l’absence de Moïse, le gouvernement de son peuple, qui sanctionna son apostasie!

S’il avait eu le courage de défendre les droits divins sans égards aux conséquences, il aurait empêché cette apostasie. En restant inébranlablement fidèle; en rappelant au peuple les foudres du Sinaï, son alliance avec Dieu et sa promesse de garder sa loi, le mal aurait été conjuré. Mais la facilité qu’Aaron avait apportée à accéder aux désirs du peuple, la calme assurance avec laquelle il s’était soumis à ses volontés avaient encouragé la foule à aller plus loin dans le péché qu’elle ne se l’était proposé. Aussi Dieu était-il « tellement irrité contre Aaron, qu’il voulait le faire périr » (Deutéronome 9:20). Ce ne fut que grâce à la fervente intercession de Moïse que sa vie fut épargnée; il ne rentra dans la faveur de Dieu qu’après s’être repenti et humilié.

Les regards courroucés de Moïse en rentrant au camp, ses paroles sévères et l’indignation qu’il manifesta en brisant les tables de la loi formaient un contraste frappant avec les paroles doucereuses et la débonnaireté indulgente de son frère. Aussi la sympathie du peuple était-elle acquise à Aaron, dont on admirait l’aménité et la tolérance, et à qui on pardonnait volontiers d’avoir jeté sur la foule la responsabilité de sa faiblesse. Son caractère faible et complaisant l’avait aveuglé sur l’énormité du péché qu’il sanctionnait. Sa complicité à cette occasion coûta la vie à des milliers de personnes. Quelle différence entre sa conduite et celle de Moïse qui, tout en défendant courageusement les droits de Dieu, montrait que le bonheur d’Israël lui tenait plus à cœur que sa prospérité personnelle, son honneur ou sa vie!

De tous les péchés que le Seigneur punira un jour, il n’en est pas de plus grave à ses yeux que celui qui consiste à encourager le mal chez son prochain. Dieu aime à voir ses serviteurs lui prouver leur loyauté en censurant le mal courageusement et quoiqu’il leur en coûte. Ceux qui ont une mission divine à remplir ne doivent se permettre aucune servilité lâche et complaisante. Sans jamais rechercher les honneurs ni reculer devant les devoirs désagréables, qu’ils accomplissent l’œuvre du Seigneur avec une inflexible fidélité.

Quoique Dieu ne détruisît pas Israël, en réponse aux prières de Moïse, l’apostasie du peuple devait être punie d’une façon exemplaire. Si l’esprit d’insubordination et de dérèglement dans lequel Aaron avait laissé glisser le peuple n’avait été immédiatement étouffé, il aurait dégénéré en anarchie et l’aurait entraîné dans une ruine irrémédiable. Le mal devait être réprimé avec une sévérité impitoyable.

« Moïse vit que le peuple n’avait plus aucun frein; car Aaron l’avait laissé sans frein, l’exposant ainsi à devenir la risée de ses ennemis. Alors Moïse se plaça à la porte du camp, et dit: A moi, tous ceux qui sont pour l’Éternel! » Ceux qui n’avaient point pactisé avec l’apostasie devaient se placer à la droite de Moïse; ceux qui étaient coupables, mais repentants, à sa gauche. Le peuple obéit, et il se trouva que la tribu de Lévi n’avait pris aucune part au culte idolâtre. Un grand nombre de gens des autres tribus, qui avaient péché, manifestèrent leur repentir. En revanche, une foule d’autres, qui appartenaient surtout à l’élément étranger et qui avaient pris l’initiative du veau d’or, persistèrent obstinément dans leur résistance.

Alors Moïse ordonna à ceux qui étaient à sa droite et n’étaient pas coupables d’idolâtrie de prendre leur épée et de mettre à mort tous ceux qui s’acharnaient dans leur entêtement. « Et il périt ce jour-là, dans le peuple, environ trois mille hommes. » Sans égards à leur position, à leur parenté ou à leurs relations, les instigateurs de l’impiété furent abattus. Ceux qui se convertirent et s’humilièrent furent épargnés.

Les hommes qui accomplirent cette terrible exécution agissaient en vertu d’un ordre divin et ne faisaient qu’appliquer la sentence du Roi d’Israël. Entouré de faiblesse et d’ignorance, l’homme doit y regarder à deux fois avant de condamner son semblable. Mais quand Dieu lui ordonne de prendre des sanctions contre l’iniquité, il faut qu’il obéisse. Les hommes qui s’acquittèrent de cette douloureuse besogne montrèrent l’horreur que leur inspiraient la révolte et l’idolâtrie et se consacrèrent plus entièrement au service du vrai Dieu. Pour honorer leur fidélité, le Seigneur allait conférer une distinction spéciale à la tribu de Lévi.

Israël s’était rendu coupable de trahison envers un Roi auquel il avait volontairement promis d’être soumis. Pour maintenir le gouvernement divin, il avait fallu châtier les traîtres. Mais ici encore, sans porter atteinte à l’autorité de sa loi, Dieu manifestait sa miséricorde en donnant à chacun la liberté de choisir et l’occasion de se repentir. Seuls furent exécutés ceux qui s’acharnèrent dans leur rébellion.

Il était nécessaire que ce péché fût puni pour témoigner aux nations environnantes le déplaisir de Dieu à l’égard de l’idolâtrie. En se faisant l’exécuteur de la justice divine contre les coupables, Moïse laissait aux générations futures une protestation solennelle et publique contre le crime d’idolâtrie. En outre, quand, plus tard, les Israélites condamneront ce péché chez leurs voisins et que ceux-ci les accuseront d’avoir adoré un veau en Horeb, ils pourront, tout en reconnaissant ce fait humiliant, rappeler le sort terrible qui atteignit alors les transgresseurs et démontrer ainsi que ce péché n’avait été ni approuvé ni excusé.

D’ailleurs, le châtiment d’Horeb était dicté par l’amour aussi bien que par la justice. Dieu est le gardien de son peuple autant qu’il en est le souverain. S’il retranche les pécheurs endurcis, c’est de crainte qu’ils n’en entraînent d’autres à la ruine. Si Dieu a épargné, par exception, la vie de Caïn, c’est pour démontrer à l’univers ce qui résulte de l’impunité du péché. C’est à l’influence de sa vie et de ses enseignements sur ses descendants qu’il faut attribuer la corruption qui appela la destruction du monde par le déluge. L’histoire des antédiluviens prouve qu’une longue vie n’est pas un bienfait pour les pécheurs. La patience de Dieu n’ayant pas mis de frein à leur méchanceté, plus ils vécurent, plus ils devinrent corrompus.

Il en fut ainsi de l’idolâtrie au Sinaï. Si un prompt châtiment n’avait réprimé la révolte, on eût assisté aux mêmes résultats. La terre serait devenue aussi dépravée qu’aux jours de Noé. Dans sa miséricorde, Dieu fit périr des milliers d’hommes pour ne pas être obligé, plus tard, d’en frapper des millions. Pour sauver la masse, il fallait punir le petit nombre.

Du reste, en violant son serment d’obéissance envers Dieu, Israël perdait tout droit à sa protection et s’exposait à devenir la proie de ses ennemis. En arrêtant sommairement les pécheurs dans leur mauvaise voie, le Seigneur manifestait sa miséricorde. L’esprit qui les animait les aurait portés à se haïr et à se battre entre eux, et ils auraient fini par s’entre-tuer.

Lorsque le peuple, revenu à lui-même, vit toute l’énormité de son péché, la terreur se répandit dans le camp. On craignit que tous les coupables ne fussent mis à mort. Prenant pitié de leur détresse, Moïse leur promit de supplier Dieu en leur faveur. « Vous avez commis un grand péché! leur dit-il. Et maintenant je vais monter vers l’Éternel; peut-être obtiendrai-je le pardon de votre péché. » « Moïse retourna donc vers l’Éternel, et lui dit: Hélas! ce peuple a commis un grand péché: ils se sont fait un dieu d’or. Pardonne cependant leur péché; sinon, efface-moi du livre que tu as écrit. L’Éternel répondit à Moïse: Celui qui a péché contre moi, je l’effacerai de mon livre. Va maintenant; conduis le peuple là où je l’ai dit. Voici que mon Ange marchera devant toi; mais au jour où je sévirai contre eux, je les punirai de leur péché. »

La prière de Moïse nous fait penser aux registres célestes où sont inscrits non seulement les noms de tous les hommes, mais leurs actions, bonnes ou mauvaises. Le livre de vie contient les noms de tous ceux qui sont entrés au service de Dieu. Ceux d’entre eux qui s’éloignent du bon chemin et s’obstinent dans le péché au point de repousser les appels du Saint-Esprit verront au jour du jugement leurs noms effacés du livre de vie. Or Moïse, considérant tout ce qu’il y aura d’affreux dans le sort final des impénitents, et ne pouvant supporter la pensée de voir les jugements du ciel tomber sur ce peuple si miraculeusement délivré, demandait à Dieu d’effacer son nom avec les leurs. Son intercession en faveur d’Israël, qui figure la médiation du Sauveur en faveur des pécheurs, ne fut que partiellement acceptée: Dieu ne permit pas à Moïse de porter, comme devait le faire plus tard son propre Fils, la culpabilité du pécheur. « Celui qui [aura] péché contre moi, lui dit-il, je l’effacerai de mon livre. »

C’est avec une profonde tristesse que le peuple enterra ses cadavres. Trois mille hommes étaient tombés par l’épée. Peu après, une plaie ravagea le camp. Ensuite, on annonça que la présence divine n’accompagnerait plus les Hébreux dans leur voyage. Dieu avait en effet déclaré: « Je n’y monterai pas en me tenant au milieu de vous, qui êtes un peuple au cou roide; car je pourrais vous anéantir pendant le voyage. ... Déposez donc vos ornements, et je verrai ensuite ce que je dois faire. » En entendant ces paroles menaçantes, le peuple prit le deuil, et personne ne se revêtit de ses ornements. « C’est ainsi que les enfants d’Israël se dépouillèrent de leurs ornements, quand ils quittèrent le mont Horeb. » (Voir Exode 33:9, 10)

Par ordre divin, la tente qui avait servi de lieu de culte temporaire fut « dressée hors du camp, loin de l’enceinte », ce qui prouvait une fois de plus que Dieu leur avait retiré sa présence. Il allait se révéler à Moïse, mais non plus à un tel peuple. Cette punition fut extrêmement douloureuse à la multitude bourrelée de remords, qui vit là un présage d’une plus grande calamité. L’Éternel, se disait-on, n’a-t-il pas séparé Moïse du camp afin de nous détruire complètement?

Ils furent bientôt rassurés. « Moïse prit la tente, et il la dressa hors du camp, ... et il l’appela la Tente d’assignation » ou de « rendez-vous ». Tous ceux qui étaient véritablement contrits et désireux de revenir au Seigneur furent invités à s’y rendre, pour y confesser leurs péchés et implorer sa miséricorde. Quand ils retournèrent à leurs tentes, Moïse y pénétra à son tour, comme intercesseur, tandis que le peuple, en proie à une émotion poignante, observait si Dieu ne donnerait pas quelque signe de faveur, leur assurant qu’ils ne seraient pas entièrement consumés. « Et il arriva que, comme Moïse entrait dans la Tente, la colonne de nuée descendit, et se mit à l’entrée de la Tente, et l’Éternel parla avec Moïse. Et tout le peuple vit la colonne de nuée se tenant à l’entrée de la Tente; et tout le peuple se leva, et ils se prosternèrent, chacun à l’entrée de sa tente », le visage inondé de larmes de joie.

Connaissant la perversité et l’aveuglement du peuple qui lui était confié; comprenant les difficultés qu’il aurait à surmonter, et convaincu qu’il ne réussirait dans cette tâche que grâce au secours de Dieu, Moïse lui demanda une révélation plus claire de sa volonté, ainsi que l’assurance de sa présence.

« Moïse dit à l’Éternel: Tu m’as dit: Fais monter ce peuple! ... Et tu ne m’as pas fait connaître celui que tu veux envoyer avec moi. Cependant, tu m’avais dit: Je te connais par ton nom, et tu as trouvé grâce à mes yeux. Si donc j’ai trouvé grâce à tes yeux, fais-moi connaître tes desseins, afin que je te connaisse et que je trouve grâce à tes yeux. Daigne aussi considérer que cette nation est ton peuple. L’Éternel répondit: Je serai moi-même ton guide, et j’assurerai ta sécurité. »

Mais Moïse n’était pas satisfait. Accablé à la pensée des grands malheurs qui s’ensuivraient si Dieu abandonnait Israël, et ne pouvant supporter l’idée que son sort fût séparé du leur, il demande à Dieu de rendre sa faveur à ses frères et de continuer de diriger leurs marches par un signe de sa présence. « Si ta face ne vient nous guider, supplie-t-il, ne nous fais point partir d’ici. A quoi pourrait-on connaître que j’ai trouvé grâce à tes yeux, moi et ton peuple, si l’on ne voit pas que tu marches avec nous? C’est à cela que moi et ton peuple nous nous distinguerons de tous les peuples qui habitent sur la face de la terre. »

« L’Éternel répondit à Moïse: Je ferai encore ce que tu demandes; car tu as trouvé grâce à mes yeux, et je te connais par ton nom. » Chacune des prières de Moïse a été exaucée. Il n’arrête cependant pas là ses supplications. Il aspire à des marques plus grandes de la faveur de Dieu, et il lui adresse alors une requête qu’aucun homme n’avait encore faite auparavant: « Je t’en prie: fais-moi voir ta gloire! » Loin de repousser cette requête comme présomptueuse, Dieu adresse à son serviteur cette réponse empreinte d’une douce condescendance: « Je ferai passer devant toi toute ma bonté. »

Dans notre état de mortalité, nul homme ne survivrait s’il contemplait sans voiles la gloire de Dieu. Or, à Moïse, le Seigneur promet de faire voir autant de la gloire divine qu’il pourra en supporter. Il l’appelle à gravir une fois de plus le sommet de la montagne, et alors la main qui a fait le monde, qui « transporte à l’improviste les montagnes » (Job 9:5), prend sa faible créature, qui est un puissant homme de foi, et la place dans l’anfractuosité d’un rocher, tandis que passent devant elle la gloire et la bonté de Dieu.

Cette scène, mais surtout la promesse que la présence divine allait l’accompagner, fut pour Moïse un gage de succès dans l’œuvre qui était devant lui. Il comprit qu’aucune grandeur humaine, qu’aucun talent, qu’aucune science ne peut tenir lieu, dans la vie de l’homme, de la réelle présence de Dieu. Aussi apprécia-t-il cette grâce comme infiniment supérieure à toute la science de l’Égypte, comme à toutes ses capacités d’homme d’État et d’homme de guerre.

Pour le pécheur impénitent, « c’est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant ». Et cependant, Moïse, seul en présence de l’Éternel, n’éprouvait aucune crainte: car son âme était à l’unisson avec la volonté de son Créateur. « Si j’avais eu dans le cœur quelque intention coupable, le Seigneur ne m’aurait point exaucé », dit le Psalmiste. (Psaumes 66:18) « L’intimité de l’Éternel est pour ceux qui le craignent, et il leur fait connaître son alliance. » (Psaumes 25:14)

« Aussitôt, Moïse s’inclina vers la terre et se prosterna », suppliant une fois de plus l’Éternel de pardonner l’iniquité de son peuple et de le prendre pour son héritage. Exauçant sa prière, Dieu lui fit la promesse de rendre à Israël sa faveur et d’opérer pour lui « des prodiges qu’on n’a vus encore dans aucun pays et dans aucune nation ».

Comme la première fois, Moïse demeura sur la montagne quarante jours et quarante nuits, miraculeusement soutenu durant ce long jeûne. Nul n’avait été admis à l’accompagner, et il n’avait été permis à quiconque de toucher la montagne pendant son absence. Sur l’ordre de Dieu, il prépara deux tables de pierre qu’il apporta avec lui. Une seconde fois, « l’Éternel écrivit sur les tables les paroles de l’alliance, les dix commandements » (Exode 34:28).

Durant ce long laps de temps passé dans la communion avec Dieu, Moïse avait réfléchi la gloire de sa divine présence. Sans qu’il s’en doutât, lorsqu’il redescendit de la montagne, son visage irradiait une lumière toute semblable à celle qui éclairera plus tard celui d’Étienne lorsque, à Jérusalem, traduit devant ses juges, « son visage parut semblable à celui d’un ange » (Acts 6:15).

« Aaron et tous les enfants d’Israël, en apercevant Moïse, virent rayonner la peau de son visage, et ils n’osèrent pas s’approcher de lui. » Devant leur confusion et leur terreur, mais n’en connaissant pas la cause, Moïse, d’une voix tendre et suppliante, les invita avec insistance à s’approcher de lui; il leur présenta le gage de la réconciliation qu’il tenait entre ses mains, et les assura de la restitution de la faveur divine. Finalement, quelqu’un osa s’approcher; mais haletant et sans voix, il se borna à indiquer de la main le visage de Moïse, puis le ciel. Alors le libérateur comprit, et « mit un voile sur son visage ».

Dans son état de consciente culpabilité, Israël ne pouvait supporter la vue d’une lumière céleste qui aurait dû le remplir de joie. Le pécheur est craintif devant cette lumière, alors qu’une âme purifiée ne désire pas s’y soustraire. Par égard pour le peuple, chaque fois qu’il rentrait au camp après avoir communiqué avec Dieu, Moïse mettait un voile sur son visage, puis il faisait part à Israël des messages de l’Éternel. Ce rayonnement nous enseigne le caractère auguste et sacré de la loi de Dieu, ainsi que la gloire de l’Évangile révélé par Jésus-Christ.

Durant son séjour sur la montagne, Moïse avait reçu non seulement les tables de la loi, mais aussi une révélation du plan du salut. Il comprit que le sacrifice du Sauveur était préfiguré par tous les rites et symboles de la dispensation judaïque. C’était la lumière céleste jaillissant aussi bien du Calvaire que de la loi divine, qui illuminait le visage du prophète. Elle figurait la gloire de la dispensation dont Moïse, représentant du seul véritable Intercesseur, était le médiateur visible. Elle symbolisait également les bienfaits réservés, par la médiation de Jésus-Christ, aux enfants de Dieu qui gardent ses commandements. Elle nous enseigne que plus notre communion avec Dieu est intime, plus claire aussi est notre intelligence de ses ordonnances, et plus nous sommes rendus conformes à son image et participants de sa nature.

Moïse était un emblème de Jésus-Christ. De même que l’intercesseur d’Israël voilait son visage au peuple qui n’en pouvait supporter l’éclat, ainsi notre Sauveur, en descendant sur la terre, voila sa divinité sous notre humanité. S’il était venu parmi nous auréolé d’un éclat céleste, le séjour parmi les hommes ne lui eût pas été possible: ceux-ci n’auraient pu supporter le rayonnement de sa présence. Et voilà pourquoi il se revêtit d’une « chair semblable à notre chair de péché » (Romains 8:3), seul moyen d’atteindre notre race déchue et de la relever.