Patriarches et Prophètes

Chapitre 23

Les plaies d’Égypte

Des anges avaient donné à Aaron l’ordre d’aller au-devant de son frère Moïse, dont il était depuis si longtemps séparé. Ils se rencontrèrent près d’Horeb, au milieu des solitudes du désert, et eurent un très long entretien. « Moïse rapporta à Aaron toutes les paroles du message dont l’Éternel l’avait chargé, et tous les prodiges qu’il lui avait donné mission d’accomplir. » Ensemble, ils se rendirent en Égypte, et, arrivés au pays de Gossen, ils rassemblèrent les anciens d’Israël. Aaron leur communiqua tout ce que Dieu avait fait pour Moïse, puis les prodiges confiés à ce dernier furent renouvelés devant eux. « Le peuple crut; les Israélites comprirent que l’Éternel était venu les visiter, et qu’il avait vu leur détresse. Ils s’inclinèrent et ils adorèrent. » (Exode 4:27-31; chapitres 5 à 10)

Moïse avait aussi reçu un message pour le roi, et les deux frères se rendirent ensemble au palais des Pharaons, en qualité d’ambassadeurs du Roi des rois.

— Laisse partir mon peuple, afin qu’il puisse célébrer une fête en mon honneur dans le désert, dirent-ils au monarque.

— Qui est l’Éternel pour que j’obéisse à sa voix en laissant partir Israël? leur demanda-t-il. Je ne connais pas l’Éternel, et je ne laisserai point partir Israël.

— Le Dieu des Hébreux nous est apparu, répondirent-ils. Permets-nous d’aller à trois journées de marche dans le désert, pour offrir des sacrifices à l’Éternel, notre Dieu, de peur qu’il ne nous frappe par la peste ou par l’épée.

La nouvelle de l’arrivée des deux frères et l’intérêt qu’elle excitait parmi le peuple étaient parvenus à la connaissance du Pharaon. Imaginant que son royaume avait déjà subi des dommages par l’apparition de ces étrangers, il se mit dans une grande colère. « Moïse et Aaron, leur dit-il, pourquoi détournez-vous le peuple de son ouvrage? Ce peuple est maintenant très nombreux dans le pays, et vous les faites chômer de leurs travaux? »

Durant leur servitude, les descendants de Jacob avaient en quelque sorte perdu la connaissance de la loi de Dieu et s’étaient écartés de ses préceptes. Le sabbat avait été généralement abandonné, et les exactions des chefs de corvées rendaient son observation apparemment impossible. Aussi Moïse dit-il à son peuple que l’obéissance aux commandements de Dieu était la première condition de la délivrance. Mais les oppresseurs eurent bientôt connaissance de ses efforts pour rétablir l’observation du sabbat.

Sérieusement alarmé, le roi suspectait les Israélites d’une révolte et de l’abandon de leurs travaux. Ces projets, pensait-il, étaient la conséquence de l’oisiveté; aussi allait-il faire en sorte qu’il ne leur restât pas de temps à consacrer à de dangereux complots. Il prit immédiatement des mesures pour resserrer leurs chaînes et étouffer en eux cet esprit d’indépendance. Le même jour, des ordres furent donnés qui rendaient leur travail encore plus pénible. Les matériaux ordinairement employés aux bâtisses étaient des briques séchées au soleil. Leur fabrication occupait un grand nombre d’esclaves hébreux. Les murs des plus beaux édifices étaient faits de ces briques auxquelles on ajoutait un revêtement de pierres de taille. Pour rendre l’argile plus consistante, on y mélangeait de la paille, dont il fallait de très grandes quantités. Or, le roi donna l’ordre de ne plus fournir de paille, et les bâtisseurs furent désormais obligés d’aller la chercher eux-mêmes, tout en livrant le même nombre de briques.

Ce décret jeta les Israélites dans la consternation. En vertu du décret royal, ils se répandirent dans tout le pays pour chercher du chaume au lieu de paille, mais ils ne purent livrer la même somme de travail; leurs contremaîtres furent cruellement battus par ordre des chefs de corvée égyptiens et ils allèrent porter plainte au Pharaon.

Le monarque les reçut en ricanant: « Vous êtes des paresseux, oui, des paresseux! C’est pour cela que vous dites: Nous voulons aller offrir des sacrifices à l’Éternel. » Ils furent renvoyés à leur ouvrage, avertis par le roi que leurs fardeaux ne seraient nullement allégés. Au moment où ils sortaient du palais du Pharaon, rencontrant Moïse et Aaron qui les attendaient, ils leur dirent, exaspérés: « Que l’Éternel vous regarde et qu’il vous juge! Vous nous avez attiré la défaveur du Pharaon et de ses serviteurs, et vous avez mis l’épée dans leurs mains pour nous faire périr! »

En entendant ces reproches, Moïse fut consterné. Les souffrances de ses frères s’étaient de beaucoup multipliées. Jeunes et vieux, sur toute l’étendue du pays, poussaient des cris de détresse et s’unissaient pour l’accuser de cette funeste aggravation de leur état. Il alla verser devant Dieu toute l’amertume de son âme: « Seigneur, dit-il, pourquoi as-tu fait du mal à ce peuple? Pourquoi donc m’as-tu envoyé? Depuis que je me suis présenté au Pharaon pour parler en ton nom, il s’est mis à maltraiter ce peuple et tu n’as nullement accordé à ton peuple la délivrance! » Il reçut cette réponse: « Tu vas voir maintenant ce que je ferai au Pharaon: contraint par une main puissante, il laissera partir les Israélites; et cette main puissante le contraindra à les renvoyer lui-même de son pays. » Et Dieu lui rappela l’alliance qu’il avait conclue avec ses pères, l’assurant qu’elle atteindrait son but.

Pendant toute la durée de la servitude, quelques Israélites étaient restés attachés au culte de Jéhovah. C’était le cœur saignant que ces hommes avaient vu leurs enfants, témoins chaque jour des abominations païennes, s’incliner devant les faux dieux; et ils ne cessaient de demander à l’Éternel de les délivrer de la servitude égyptienne. Loin de cacher leur foi, ils avaient déclaré à leurs oppresseurs que l’objet de leur culte était le Créateur des cieux et de la terre, le seul Dieu vivant et vrai, et énuméré devant eux les preuves de sa puissance depuis la création jusqu’aux jours de Jacob. Les Égyptiens pouvaient ainsi connaître la religion des Hébreux. Mais trop orgueilleux pour se laisser instruire par leurs esclaves, ils tentaient de les séduire par des promesses et des récompenses, recourant, lorsqu’ils échouaient, aux menaces et même à la violence.

Les anciens d’Israël s’efforcèrent de soutenir la foi chancelante de leurs frères en leur rappelant les promesses de Dieu, notamment les paroles par lesquelles Joseph, à son lit de mort, prédisait leur délivrance. Quelques-uns écoutaient et croyaient, mais la plupart, aveuglés par les faits malheureux qui venaient de se produire, se refusaient à espérer.

De leur côté, les Égyptiens, apprenant ce qui se disait chez les Hébreux, tournaient leur attente en plaisanterie et se raillaient de la puissance de leur Dieu. Ils les traitaient d’esclaves et leur lançaient ce défi: « Si votre Dieu est juste et miséricordieux, s’il possède un pouvoir supérieur à celui des dieux égyptiens, pourquoi ne vous donne-t-il pas la liberté? » Et ils ajoutaient: « Regardez-nous: nous adorons des divinités que vous appelez des faux dieux; et pourtant, nous sommes une nation riche et puissante. Nos dieux nous ont rendus prospères, et ils ont fait de vous nos serviteurs; ils nous donnent même la force d’opprimer et, s’il le faut, d’anéantir les adorateurs de Jéhovah. » Le Pharaon, de son côté, disait tout haut que le Dieu des Hébreux était incapable de délivrer son peuple.

A l’ouïe de ces paroles, beaucoup d’Israélites, se rangeant à l’opinion des oppresseurs, voyaient chanceler leur foi. Il est vrai qu’ils étaient esclaves et exposés à tous les caprices de maîtres cruels. Leurs enfants étaient traqués et mis à mort, et l’existence même leur était à charge. Pourtant, disaient-ils, nous adorons le Dieu du ciel. S’il était vraiment au-dessus de tous les dieux, il ne nous laisserait pas sous le joug des idolâtres.

D’autre part, les fidèles comprenaient que si Dieu avait permis leur esclavage, c’était parce qu’ils s’étaient éloignés de lui; parce qu’ils n’avaient pas craint de s’allier par mariage avec les païens et de verser ainsi dans l’idolâtrie. En même temps, ils déclaraient hautement à leurs frères que Dieu briserait bientôt le joug de l’oppresseur.

Les Hébreux s’étaient attendus à recouvrer la liberté sans subir d’épreuves pour leur foi, sans souffrances ni privations. Ils n’étaient pas mûrs pour la délivrance. Leur foi chancelante ne leur permettait pas de supporter patiemment des afflictions jusqu’au moment où Dieu jugerait à propos d’intervenir. Un bon nombre d’entre eux se résignaient à demeurer dans la servitude plutôt qu’à affronter les désagréments inséparables d’un changement de pays. D’autres encore avaient à tel point adopté les mœurs des Égyptiens qu’ils préféraient rester là où ils étaient.

Pour ces raisons, Dieu ne pourra les délivrer dès la première manifestation de sa puissance devant le Pharaon. Il devra donner au roi d’Égypte l’occasion de manifester plus complètement son esprit tyrannique, tandis qu’il se révélera lui-même à son peuple de façon que celui-ci, en contemplant sa puissance, sa justice et son amour, préférera quitter l’Égypte et se mettre à son service.

En attendant, la tâche de Moïse eût été bien plus facile si un grand nombre d’Israélites n’avaient pas été hostiles au plan divin. Il reçut l’ordre de retourner auprès du peuple et de lui répéter la promesse de la délivrance, en l’accompagnant d’une nouvelle assurance de la faveur divine. Mais « ils ne l’écoutèrent point, parce qu’ils étaient découragés et qu’ils gémissaient dans une dure servitude ». La voix divine dit alors à Moïse: « Va, dis au Pharaon, roi d’Égypte, de laisser sortir de son pays les enfants d’Israël. » Découragé, l’homme de Dieu répondit: « Eh quoi! les enfants d’Israël ne m’ont pas écouté; comment le Pharaon m’écouterait-t-il, moi? » Le Seigneur lui réitère l’ordre de se rendre chez le roi, accompagné d’Aaron, et de lui demander de les laisser sortir d’Égypte.

En même temps, l’Éternel lui apprend que le monarque ne cédera pas jusqu’à ce qu’il ait frappé l’Égypte de manifestations spéciales de sa puissance. Avant que s’abatte chacun des jugements divins, Moïse devra en décrire exactement au roi la nature et les effets et lui donner ainsi l’occasion de les éviter s’il le désire. Chaque fléau sera suivi d’un autre, plus terrible, jusqu’à ce que son cœur soit humilié, et qu’il reconnaisse que le Créateur des cieux et de la terre est le Dieu vivant et vrai. L’Éternel allait offrir ainsi aux Égyptiens l’occasion de voir combien était vaine la sagesse de leurs grands hommes, et faible la puissance de leurs dieux pour s’opposer à ses paroles. Il allait punir ce peuple de son idolâtrie, et réduire par là au silence ceux qui louaient ses absurdes divinités. Il voulait ainsi glorifier son nom, afin de faire trembler les nations qui en entendraient parler, et, libérant son peuple de l’idolâtrie, l’amener à lui rendre un culte digne de lui.

De nouveau, Moïse et Aaron pénètrent dans les riches salles du palais royal. Entourés de superbes colonnes et de décorations étincelantes, de statues des faux dieux et de magnifiques peintures, ils se trouvent en prése ce du monarque le plus puissant de la terre. Debout devant lui, les deux représentants d’une race asservie répètent l’ordre de leur Dieu exigeant la libération d’Israël. Le roi leur demande un miracle attestant l’authenticité de leur mandat. Commes ils avaient reçu les instructions nécessaires en vue de cette demande, Aaron, prenant le bâton, le jette devant le Pharaon, et la verge se transforme en serpent. Le monarque, faisant appeler « les sages, les devins et les magiciens de l’Égypte,... chacun jeta son bâton, et ces bâtons devinrent des serpents; mais le bâton d’Aaron engloutit ceux des devins ». Triomphant, le roi déclare que ses magiciens sont aussi forts que Moïse et Aaron. Il croit pouvoir en toute sûreté rejeter leur demande et qualifie d’imposteurs les serviteurs de l’Éternel, sans pouvoir, cependant, leur faire aucun mal.

Pour le convaincre que le grand JE SUIS lui avait envoyé ses prophètes, ce miracle avait été accompli par Dieu, et non par Moïse et Aaron, tandis que les magiciens l’avaient contrefait par la puissance de Satan. Les magiciens n’avaient pas réellement changé leurs bâtons en serpents. Grâce à la magie — un des instruments du grand séducteur — ils en avaient seulement produit l’illusion. Quoique en possession de toute l’intelligence et de toute la puissance d’un ange déchu, le prince du mal n’a pas le pouvoir de créer; seul Dieu peut donner la vie. Changer les bâtons en serpents était au-dessus de la force de Satan: une contrefaçon, voilà tout ce qu’il pouvait faire. Mais comme les faux serpents ressemblaient parfaitement à celui de Moïse, le Pharaon crut, avec ses courtisans, que les bâtons avaient été changés en serpents. Et lorsque le serpent de Moïse engloutit ceux des magiciens, le roi, au lieu de l’attribuer à la puissance divine, y vit simplement une magie supérieure à celle de ses sorciers.

Satan avait fourni au monarque le prétexte désiré pour résister à l’injonction de Jéhovah et récuser les miracles qu’il avait accomplis par Moïse. Il déclara aux Égyptiens que ces deux frères n’étaient que des enchanteurs, et que le message qu’ils apportaient ne pouvait prétendre au respect dû aux ordres d’un être supérieur. La contrefaçon de Satan atteignait donc son but: confirmer les Égyptiens dans leur rébellion, et encourager le Pharaon à endurcir son cœur. Il espérait également ébranler la confiance de Moïse et d’Aaron en la divine origine de leur mission et faire échouer ainsi l’émancipation des enfants d’Israël.

Le prince du mal avait encore un but plus profond en faisant simuler les miracles par les magiciens. Il savait qu’en brisant le joug de la servitude qui pesait sur Israël, Moïse préfigurait le divin Libérateur qui devait donner le coup de grâce au règne du péché au sein de la race humaine. Il savait qu’à l’apparition du Messie, de grands miracles prouveraient au monde que celui-ci était l’envoyé de Dieu; et il tremblait pour son pouvoir. Aussi, en contrefaisant l’œuvre de Moïse, Satan espérait-il non seulement empêcher la délivrance d’Israël, mais exercer sur les siècles futurs une influence telle qu’on ne croirait pas aux miracles du Sauveur et qu’on les attribuerait à l’adresse et à la puissance humaines. C’est ainsi que, de tout temps, il s’est efforcé de bannir de bien des esprits la foi en Jésus comme Fils de Dieu, et d’annuler l’offre miséricordieuse du salut éternel.

Le lendemain matin, Moïse et Aaron durent se rendre au bord du fleuve, où le roi avait coutume de diriger ses pas pour y faire ses dévotions au Nil qui, en raison de la fertilité et de la richesse qu’il apporte à l’Égypte par ses débordements annuels, était considéré comme un dieu. Les deux frères réitérèrent leur message; puis, étendant leur bâton, ils en frappèrent les eaux. Les ondes sacrées se trouvèrent transformées en sang. Les poissons moururent, et une odeur nauséabonde se répandit dans les airs. L’eau conservée dans les citernes et dans les maisons fut également changée en sang. « Mais les magiciens d’Égypte firent de même par leurs enchantements.... Le Pharaon tourna le dos et revint dans sa maison, sans prêter attention à ce prodige. » La plaie dura sept jours, mais resta sans effet.

Le bâton fut de nouveau étendu sur le fleuve, et il en sortit des grenouilles qui se répandirent sur tout le pays. Elles infestèrent les maisons, envahirent les chambres à coucher et jusqu’aux fours et aux pétrins. Les Égyptiens, qui regardaient la grenouille comme sacrée, n’osaient pas détruire cette peste gluante devenue intolérable. Ces batraciens pullulaient jusque dans le palais du Pharaon, impatient de les voir disparaître. Les magiciens, qui s’étaient évertués à en produire, se déclaraient incapables de les extirper. Déconcerté, le roi fit chercher Moïse et Aaron et leur dit: « Intercédez auprès de l’Éternel, pour qu’il éloigne les grenouilles de moi et de mon peuple; je laisserai partir votre peuple, afin qu’il puisse offrir des sacrifices à l’Éternel. » On lui rappela ses fanfaronnades et on lui demanda de fixer lui-même le moment de l’évacuation du fléau. Le roi fixa le jour suivant, tout en espérant que, dans l’intervalle, les grenouilles se retireraient d’elles-mêmes et lui épargneraient l’humiliation amère de se soumettre au Dieu d’Israël. Au temps fixé, les grenouilles moururent et dans tout le pays l’atmosphère fut empestée par ces corps en décomposition.

Si Dieu les avait fait rentrer sous terre en un instant, le peuple y aurait vu le résultat des enchantements de ses magiciens. Au contraire, comme elles moururent et qu’on dut les entasser en monceaux, le Pharaon, ses savants et toute l’Égypte durent reconnaître que cette apparition n’était pas l’effet de la magie, mais un jugement du ciel.

« Le Pharaon, voyant qu’il avait du répit, endurcit son cœur. » Alors, sur l’ordre de Dieu, Aaron étendit la main et, dans tout le pays, la poussière de la terre se transforma en moustiques. Sommés par le roi d’en faire autant, les magiciens s’en dirent incapables, et chacun put constater que l’œuvre de Dieu était supérieure à celle de Satan. Les magiciens eux-mêmes dirent au roi: « Le doigt de Dieu est là! »

Le monarque demeurant sourd aux appels et aux avertissements du ciel, un nouveau jugement devenait nécessaire. Pour qu’on ne l’attribuât pas au hasard, le moment de son apparition fut prédit. Une quantité de mouches venimeuses envahirent les maisons et couvrirent le sol, au point que « tout le pays d’Égypte fut dévasté par ces mouches ». C’étaient de gros insectes dont la piqûre était très douloureuse pour les hommes et pour les bêtes. Comme cela avait été prédit, la plaie ne s’étendit pas sur la terre de Gossen.

Le Pharaon donna alors aux Israélites la permission de sacrifier à l’Éternel, mais sans sortir d’Égypte. Moïse refusa cette permission et en donna la raison: « Il ne convient pas d’agir ainsi, dit-il; car les sacrifices que nous offririons à l’Éternel, notre Dieu, seraient une abomination pour les Égyptiens. Et, si nous offrions, sous les yeux des Égyptiens, des sacrifices qui leur sont en abomination, ne pourraient-ils pas nous lapider? » Les animaux que les Hébreux devaient sacrifier étaient regardés par les Égyptiens comme sacrés; en tuer un, même par accident, était considéré comme un acte digne de mort. Moïse ayant renouvelé la proposition de s’éloigner de trois journées de marche, le Pharaon céda et supplia les serviteurs de Dieu de faire disparaître le fléau. Ils y consentirent, tout en l’avertissant de ne pas les tromper. La plaie fut arrêtée, mais le roi, dont le cœur s’endurcissait de plus en plus, retira ce qu’il avait promis.

Un coup plus terrible l’attendait: tout le bétail de l’Égypte qui était aux champs se trouva frappé de mortalité. Les animaux sacrés, aussi bien que les bêtes de somme: bœufs, brebis, chevaux, chameaux et ânes, tout fut emporté. Comme on lui avait déclaré que les Hébreux seraient indemnes de cette plaie, le Pharaon envoya des messagers chez les Israélites pour vérifier la véracité de cette prédiction: en effet, « il ne mourut pas un seul animal dans les troupeaux des enfants d’Israël ».

Le roi persistant dans son obstination, Moïse reçut l’ordre de prendre « des poignées de cendres de fournaise » et de les répandre vers le ciel sous les yeux du Pharaon. Comme les autres plaies, cet acte était profondément significatif. Quatre cents ans auparavant, Dieu avait montré à Abraham l’oppression future de son peuple sous l’emblème d’un brasier fumant et d’une flamme de feu, lui déclarant qu’il enverrait ses jugements sur les oppresseurs, et que les captifs sortiraient de l’Égypte chargés de biens. Le geste de Moïse rappelait à Israël que s’il avait longtemps langui en Égypte dans la fournaise de l’affliction, le temps de la délivrance était arrivé. Projetées dans les airs, les cendres se répandirent dans tout le pays. Partout où elles se déposèrent, elles « produisirent, sur les hommes et sur les animaux, des ulcères formés par une éruption de pustules ». Jusque-là, les prêtres et les magiciens avaient encouragé le roi dans son opiniâtreté; mais, frappés eux-mêmes par une maladie repoussante et douloureuse, exposés à un mépris d’autant plus humiliant qu’ils s’étaient vantés de leur pouvoir, ils renoncèrent à lutter contre le Dieu d’Israël. Le peuple entier se rendit compte qu’il était absurde de se confier en des magiciens qui ne pouvaient pas même protéger leurs propres personnes.

Le cœur du Pharaon s’endurcissant de plus en plus, Dieu lui envoya ce nouveau message: « Cette fois, je vais déchaîner tous mes fléaux contre toi-même, contre tes serviteurs et ton peuple, afin que tu saches que nul n’est pareil à moi sur toute la terre. ... Voici pourquoi je t’ai laissé subsister: c’est afin de montrer en toi ma puissance. » Ce n’était pas que Dieu l’eût appelé à l’existence dans ce but; mais il avait fait concourir les événements de telle sorte qu’il occupât le trône d’Égypte au temps fixé pour la délivrance d’Israël. Le Seigneur avait conservé la vie de cet orgueilleux tyran, indigne de sa grâce, afin que son obstination donnât lieu à la manifestation de ses merveilles sur le pays d’Égypte. Il aurait pu placer sur le trône un roi conciliant qui n’eût pas osé résister aux éclatantes manifestations de sa puissance. Mais alors, ses desseins n’eussent pas été accomplis. Il avait livré son peuple à la cruauté des Égyptiens afin de lui faire connaître par expérience l’influence avilissante de l’idolâtrie. En châtiant ce prince, Dieu montrait son horreur de l’idolâtrie, de l’oppression et de la cruauté.

Parlant du Pharaon, Dieu avait déclaré: « J’endurcirai son cœur, et il ne laissera point partir le peuple. » (Exode 4:21) Cet endurcissement n’était pas l’effet d’un pouvoir surnaturel et arbitraire. Dieu lui donnait des preuves irréfutables de sa puissance, preuves dont il refusait de reconnaître l’évidence, en fermant volontairement les yeux à la lumière. Chaque résistance le confirmait davantage dans sa rébellion, et il marchait désormais, tête baissée, au-devant de son destin. Il passera d’un degré d’obstination à un autre, jusqu’au moment où il sera appelé à contempler les visages inanimés des premiers-nés de tout son peuple.

Dieu parle aux hommes par ses serviteurs. Par ses avertissements et ses censures, il donne à chacun l’occasion de se corriger avant que le péché soit trop enraciné dans son cœur. Celui qui refuse de s’amender en portera les conséquences, et Dieu ne s’interposera pas. Un acte coupable prépare le chemin au suivant et rend le cœur moins sensible à l’influence du Saint-Esprit jusqu’au point d’être incapable de le percevoir. « Ce que l’homme aura semé, il le moissonnera aussi. » (Galates 6:7) Celui qui oppose à la vérité un scepticisme narquois ou une stupide indifférence récoltera ce qu’il aura semé. Cela explique comment il arrive à des multitudes de gens d’écouter avec une placide insouciance des vérités qui, un jour, les remuaient jusqu’au fond de l’âme.

C’est à ses risques et périls qu’on tranquillise une conscience coupable par la pensée qu’on pourra changer de conduite quand on le voudra. C’est une erreur de penser que l’on peut aujourd’hui se jouer des invitations d’un Dieu d’amour, quitte à y répondre demain quand on y sera disposé, et c’est étrangement s’abuser de croire qu’il sera facile, à la dernière extrémité, de changer de chef après avoir passé toute sa vie sous les ordres du grand rebelle. L’éducation, l’expérience, l’habitude des jouissances coupables déforment le caractère à tel point qu’il devient incapable de refléter l’image de Jésus. Contrairement à ceux qui n’ont jamais vu la lumière briller sur leur sentier, les hommes qui longtemps l’ont repoussée et méprisée voient venir le jour où elle s’éteint pour toujours.

Maintenant Pharaon est menacé du fléau de la grêle. Il reçoit ce conseil: « Fais mettre en sûreté ton bétail et tout ce que tu as dans les champs. » Tous les hommes et tous les animaux qui se trouveront dans les champs, et qui ne seront pas rentrés dans les maisons, seront frappés de la grêle et périront. Le bruit de la prédiction se répandit rapidement, et tous ceux qui crurent à la parole de l’Éternel firent rentrer leurs troupeaux. La miséricorde de Dieu s’associait ainsi à ses jugements et permettait à ceux qui avaient été impressionnés par les plaies précédentes de se mettre à l’abri.

L’ouragan arriva comme il avait été annoncé. « L’Éternel envoya le tonnerre et la grêle, et le feu du ciel tombait sur la terre. C’est ainsi que l’Éternel fit tomber de la grêle sur le pays d’Égypte. Il tomba de la grêle, et du feu mêlé à la grêle; et celle-ci était si forte qu’on n’avait rien vu de pareil dans toute l’Égypte depuis que ce pays avait formé une nation. La grêle frappa, dans le pays d’Égypte, tout ce qui se trouvait dans les champs, depuis les hommes jusqu’aux animaux. La grêle tomba aussi sur toutes les herbes des champs, et brisa tous les arbres de la campagne. » La ruine et la désolation suivaient la trace de l’ange destructeur. Seul le pays de Gossen fut épargné. Les Égyptiens purent ainsi constater que la terre est entre les mains du Dieu vivant, que les éléments sont soumis à sa voix et que la seule sécurité consiste à lui obéir.

Sous cette terrible manifestation de la colère divine, l’Égypte tremblait d’épouvante. En toute hâte, le Pharaon fit venir les deux frères, et s’écria: « J’ai péché, je le vois maintenant; l’Éternel est juste; c’est moi et mon peuple qui sommes coupables. Intercédez auprès de l’Éternel, afin qu’il n’y ait plus de tonnerre ni de grêle; je vous laisserai partir, et vous n’aurez plus à subir de retards. » Moïse lui répondit: « Dès que je serai sorti de la ville, je lèverai mes mains vers l’Éternel; le tonnerre cessera, et il ne tombera plus de grêle, afin que tu saches que la terre appartient à l’Éternel. Mais je sais que toi et tes serviteurs vous ne rendrez pas encore hommage à l’Éternel Dieu. »

Moïse savait que la lutte n’était pas finie; que les confessions et les promesses du Pharaon n’étaient pas dictées par un changement d’attitude radical, mais lui étaient arrachées par la terreur. Néanmoins, ne voulant pas lui fournir de prétexte à de nouveaux parjures, il acquiesça à sa requête. Sans prendre garde à la fureur de la tempête, il sortit du palais sous les yeux du Pharaon et de toute sa cour, témoins muets de la protection divine qui le couvrait. Après être sorti de la ville, le prophète « leva ses mains vers l’Éternel: le tonnerre et la grêle cessèrent, et la pluie ne tomba plus sur la terre ». Mais dès que le roi fut revenu de ses craintes, la perversité reprit possession de son cœur.

Alors « l’Éternel dit à Moïse: Va vers le Pharaon, car j’ai endurci son cœur et le cœur de ses serviteurs, pour faire paraître au milieu d’eux mes prodiges, et afin que tu racontes à ton fils et au fils de ton fils les merveilles que je vais opérer parmi les Égyptiens, et les miracles que j’ai accomplis au milieu d’eux. Vous saurez alors que je suis l’Éternel. » En lui donnant des preuves incontestables de la différence qu’il faisait entre son peuple et les Égyptiens, Dieu voulait confirmer la foi d’Israël et montrer à toutes les nations que le peuple hébreu, méprisé et opprimé par elles, était placé sous la protection du ciel.

Moïse avertit le roi que s’il persistait dans son obstination, Dieu enverrait des sauterelles qui couvriraient tout le pays, qu’elles mangeraient la verdure qui avait échappé à la grêle, et rempliraient les maisons, sans excepter le palais royal. « Ni tes pères, ni les pères de tes pères n’ont vu rien de pareil depuis le jour où ils ont occupé ce pays jusqu’à aujourd’hui. »

Les conseillers du Pharaon étaient affolés. La nation entière avait subi une lourde perte du fait de la mort de ses bestiaux; un grand nombre de personnes avaient été tuées par la grêle; les forêts avaient été ravagées, les récoltes détruites. Le peuple égyptien allait perdre rapidement tout ce qu’il avait gagné par les travaux des Hébreux. Devant le pays se dressait le spectre de la famine. Se pressant autour du Pharaon, les princes et les courtisans lui demandent avec irritation: « Jusques à quand cet homme sera-t-il pour nous un piège? Laisse partir ces gens, et qu’ils servent l’Éternel, leur Dieu. Ne comprends-tu pas encore que l’Égypte va à la ruine? »

Rappelant Moïse et Aaron, le roi leur dit: « Allez, servez l’Éternel, votre Dieu. Quels sont ceux qui partiront? Moïse répond: Nous irons avec nos jeunes gens et nos vieillards, avec nos fils et nos filles. Nous irons avec nos brebis et nos bœufs: car nous voulons célébrer une fête en l’honneur de l’Éternel. » Furieux, le Pharaon s’écrie: « Que l’Éternel soit avec vous! Moi, vous laisser partir avec vos petits enfants! Non, certes, car vous avez quelque mauvais dessein. Il n’en sera pas ainsi. Allez, vous les hommes, et servez l’Éternel, puisque c’est là ce que vous avez demandé. Puis on les chassa de devant le Pharaon. »

Celui qui avait cherché à décimer les Israélites par un travail excessif, affecte maintenant de prendre un profond intérêt à leur bien-être et un tendre soin de leurs petits enfants. En réalité, il voulait garder les femmes et les enfants comme otages, afin de s’assurer le retour des hommes.

Moïse étendit alors sa verge sur le pays, et un vent d’orient qui se mit à souffler amena les sauterelles. « Elles étaient si nombreuses qu’il n’y en a jamais eu autant avant elles, et on n’en verra jamais plus autant après elles. Elles couvrirent le sol sur toute l’étendue du pays, qui en fut obscurci. Elles dévorèrent toute l’herbe de la terre et tous les fruits des arbres, tout ce que la grêle avait laissé. »

Le Pharaon manda en grande hâte les messagers de Jéhovah, et leur dit: « J’ai péché contre l’Éternel, votre Dieu, et contre vous. Mais pardonne, cette fois encore, je te prie, mon péché, et intercédez auprès de l’Éternel, votre Dieu, pour qu’il éloigne au moins de moi ce fléau mortel. » Ainsi fut fait, et un puissant vent d’occident emporta les sauterelles vers la mer Rouge. Mais le roi se buta encore une fois.

L’Égypte était au désespoir. Les fléaux qui l’avaient désolée semblaient dépasser tout ce qu’il était possible aux hommes de supporter; et à la pensée de l’avenir, les populations étaient frappées d’épouvante. On avait adoré en Pharaon un représentant de la divinité; mais on commençait à s’apercevoir qu’il se cabrait devant un Être qui faisait des puissances de la nature les ministres de ses volontés. En revanche, le peuple asservi, qui se voyait si miraculeusement favorisé, s’accoutumait à croire à sa délivrance. Les maîtres de corvée n’osaient plus, comme auparavant, opprimer les Hébreux. Dans tous les cœurs régnait une crainte secrète de voir cette race malmenée se lever et tirer vengeance de ses oppresseurs. Partout, on se demandait avec terreur: « Que va-t-il arriver? »

Soudain, le pays fut envahi de ténèbres si denses qu’il semblait qu’on pût les toucher de la main. Non seulement l’obscurité était totale, mais l’atmosphère paraissait irrespirable. « Pendant trois jours, les Égyptiens ne se voyaient pas les uns les autres et aucun d’eux ne quitta la place où il se trouvait. Mais tous les enfants d’Israël avaient de la lumière dans les lieux qu’ils habitaient. » Le soleil et la lune, objets de culte pour les Égyptiens, semblaient eux-mêmes frappés, aussi bien que leurs adorateurs, par le pouvoir qui allait briser les fers de la nation de l’Éternel.

Ce mystérieux fléau révélait à la fois la miséricorde de Dieu et sa répugnance à détruire ses créatures. Avant de punir l’Égypte d’une dernière plaie, la plus effroyable de toutes, il donnait à ce peuple l’occasion de se repentir.

La peur arrache au Pharaon une nouvelle concession. A la fin du troisième jour de ténèbres, il fait venir Moïse et consent au départ des gens, mais non à celui des brebis et des bœufs. « Nos troupeaux resteront avec nous; il n’en restera pas un ongle », réplique résolument le chef des Hébreux. « Nous ne saurons, en effet, que lorsque nous serons arrivés, quelles victimes nous aurons à offrir à l’Éternel. » A ces mots, la fureur du roi éclate dans toute sa violence: « Sors de chez moi! lui crie-t-il. Garde-toi de reparaître en ma présence; car le jour où tu verras mon visage, tu mourras! Moïse répondit: Tu as bien dit; je ne reverrai plus ta face. »

« Moïse était très considéré, dans tout le pays d’Égypte, par les serviteurs du Pharaon et par tout le peuple. » La crainte respectueuse qu’on avait de lui — car on lui attribuait le pouvoir d’arrêter les plaies — empêchait le Pharaon de lui faire du mal. Dans le peuple, chacun désirait l’affranchissement des Israélites. C’étaient le roi et les prêtres qui s’opposaient aux sommations de Moïse. Leur acharnement devait durer jusqu’au dernier moment.