Patriarches et Prophètes

Chapitre 22

Moïse

Pour se procurer des vivres durant la famine, le peuple égyptien avait vendu ses bestiaux et ses terres à la couronne, s’enchaînant ainsi dans un perpétuel servage. Mais Joseph avait sagement pourvu à son émancipation en permettant à chacun de devenir fermier royal contre un cinquième du produit de son travail.

En raison des services rendus à la nation par Joseph, les descendants de Jacob furent exemptés de ces conditions. Non seulement on leur concéda le territoire où ils se fixèrent, mais on les exonéra d’impôts, et on leur fournit des vivres en abondance pendant toute la durée de la famine. Le roi reconnut publiquement que c’était grâce à l’intervention du Dieu de Joseph que l’Égypte était dans l’abondance, alors que les autres peuples étaient dans la disette. Il constata également que sous la sage administration de Joseph, le royaume s’était fort enrichi.

Mais avec le temps, le grand homme auquel l’Égypte était si redevable ainsi que la génération qui avait bénéficié de ses travaux descendirent dans la tombe, et « il s’éleva sur l’Égypte un nouveau roi, qui n’avait pas connu Joseph » (Exode 1; 2:1-10). Non pas qu’il ignorât ce que celui-ci avait fait pour son pays, mais il désirait n’en pas tenir compte, et, si possible, ensevelir ces faits dans l’oubli. Il dit à son peuple: « Voyez, les enfants d’Israël forment un peuple plus nombreux et plus puissant que nous. Allons! Il faut agir avec prudence à son égard et l’empêcher de s’accroître, de peur que, si quelque guerre survenait, il ne se joigne à nos ennemis pour nous combattre et pour sortir du pays. »

En effet, « les enfants d’Israël s’étaient accrus et multipliés; ils étaient devenus de plus en plus nombreux et puissants; et le pays en était rempli ». Tout cela était dû aux soins tout paternels de Joseph et aux faveurs du Pharaon alors régnant. Mais leurs coutumes et leur religion n’ayant rien de commun avec celles des Égyptiens, et leur nombre allant toujours en augmentant, le nouveau roi et le peuple commencèrent à s’alarmer. On ne désirait pas le bannissement des Israélites, car beaucoup d’entre eux étaient d’habiles artisans que le roi utilisait pour l’érection de temples magnifiques et de somptueux palais. On se contenta de les opprimer.

Le nouveau Pharaon les assimila aux Égyptiens qui s’étaient vendus à la couronne corps et biens. Bientôt, on établit sur eux des chefs de corvée, et alors leur esclavage devint complet. « Ils imposèrent aux Israélites la plus dure servitude; ils leur rendirent la vie amère, en les employant à de pénibles constructions, en argile et en briques, ainsi qu’à toutes sortes de travaux des champs. Et on leur imposait tyranniquement tout ce dur labeur. » « Mais plus on l’accablait, plus le peuple s’accroissait et se multipliait. »

Échouant dans leur dessein de les affaiblir, de diminuer leur nombre et de dompter leur esprit d’indépendance par ce servage écrasant, le roi et ses conseillers recoururent à des mesures plus iniques. Ordre fut donné aux sages-femmes des Hébreux de faire périr à leur naissance tous les enfants mâles. L’instigateur de cet ordre barbare n’était autre que Satan qui, connaissant la promesse d’un Libérateur, pensait ainsi faire avorter le plan divin. Mais ces sages-femmes, qui étaient pieuses, refusèrent d’exécuter ce cruel arrêt, et Dieu les récompensa en les faisant prospérer. Irrité de voir qu’on bravait son décret, le roi le rendit plus impérieux et plus général. Toute la nation fut appelée à rechercher et à massacrer ces innocentes victimes: « Le Pharaon donna cet ordre à tout son peuple: Jetez dans le fleuve tous les fils qui naîtront, mais laissez vivre toutes les filles! »

Tandis qu’on exécutait cet ordre, il naquit un fils à un couple de pieux Israélites de la tribu de Lévi, Amram et Jokébed. L’enfant « était beau ». Ses parents, considérant comme prochain le temps de la délivrance, décidèrent que cet enfant ne serait pas sacrifié. Pleins de confiance, « ils ne se laissèrent pas effrayer par l’édit du roi » (Exode 6:18, 20; Nombres 26:59; Hébreux 11:23).

La mère réussit à le cacher durant trois mois. Puis, voyant qu’elle ne pouvait plus le garder auprès d’elle en toute sécurité, elle confectionna un petit coffret de jonc, qu’elle rendit imperméable en l’enduisant de bitume et de poix. Elle déposa alors son nourrisson dans ce coffret et alla le porter au bord du fleuve parmi les roseaux. N’osant pas le surveiller elle-même, de crainte d’exposer la vie de son enfant et la sienne, elle en chargea Marie, la sœur du bébé, qui se tenait à distance.

Mais d’autres sentinelles veillaient aussi. Les ferventes prières de la mère avaient placé son trésor sous la protection divine. Les anges qui planaient sur cet humble reposoir y dirigèrent la fille du Pharaon qui se rendait au fleuve pour se baigner. Sa curiosité fut attirée vers cet objet flottant. Dès qu’elle vit le bel enfant qu’il contenait, elle comprit toute son histoire. Les larmes du bébé excitèrent sa compassion. Son cœur fut ému à la pensée de la mère inconnue qui avait recouru à ce stratagème pour sauver son enfant. Elle résolut de l’emporter et songea même à l’adopter.

Marie, qui avait, de loin, observé tous les mouvements de la princesse, voyant que l’enfant était l’objet de sa tendresse, s’avança timidement, et lui demanda: « Veux-tu que j’aille chercher une nourrice parmi les femmes des Hébreux, pour qu’elle t’allaite cet enfant? » La permission lui en étant donnée, elle courut porter l’heureuse nouvelle à sa mère, qui l’accompagna auprès de la fille du roi. « Emporte cet enfant et allaite-le moi, lui dit celle-ci; je te donnerai ton salaire. »

Dieu avait entendu les prières de cette pieuse femme, et sa foi était récompensée. Pleine de gratitude, désormais exempte de danger, elle se consacra à la douce tâche qui lui était confiée. Convaincue que son enfant lui avait été conservé en vue de quelque grande mission, elle ne négligea rien pour l’instruire et le guider dans la voie de la piété. Poursuivie par la pensée qu’il passerait bientôt de ses mains à celles de sa royale mère adoptive, où il serait entouré d’influences dangereuses, elle mit à cette tâche plus de soin et de diligence que pour ses autres enfants. Tout en s’efforçant de lui inculquer, avec la crainte de Dieu, l’amour de la vérité et de la justice, elle demanda ardemment au Seigneur de le préserver de la corruption qui régnait à la cour. Elle dévoila à son fils la folie et les souillures de l’idolâtrie, et lui apprit de bonne heure à invoquer celui qui seul pouvait l’entendre et le secourir dans le danger.

Jokébed garda l’enfant auprès d’elle le plus longtemps possible; lorsqu’il eut atteint l’âge de douze ans, elle dut s’en séparer. Le jeune Moïse, échangeant son humble cabane pour le palais royal, fut amené chez la fille du Pharaon, « qui l’adopta pour son fils ». Mais il n’oublia jamais les impressions reçues dans son enfance. Loin de s’effacer de sa mémoire, les enseignements de sa mère le préservèrent de l’orgueil, de l’incrédulité et du vice qui s’étalaient au milieu des splendeurs d’une cour dissipée. Quelle influence admirable que celle de cette femme, de cette exilée, de cette esclave! Toute la vie de Moïse, la grande mission qu’il remplit à la tête du peuple d’Israël seront le résultat de l’œuvre d’une mère pieuse. Il n’est rien qui égale cette mission. La mère tient pour une large part entre ses mains les destinées de ses enfants. Elle forme des esprits; elle forge des caractères. Elle travaille non seulement pour le temps, mais pour l’éternité. Elle dépose dans les cœurs une semence qui germera et portera du fruit, soit pour le bien, soit pour le mal.

Son œuvre ne consiste pas à jeter sur la toile quelque belle et pure image, ni à l’incruster dans le marbre: elle grave sur l’âme humaine l’image de la Divinité. C’est surtout durant les premières années de ses petits que pèse sur elle la responsabilité de former leur caractère. Les impressions faites à cet âge sur leur esprit malléable y resteront toute la vie. De là l’importance de donner aux enfants, dès l’âge le plus tendre, une éducation et une formation ayant pour but d’en faire des croyants. Car ils nous sont confiés pour être formés non pas en vue d’occuper un trône terrestre, mais en vue d’un trône céleste qui subsistera à travers tous les âges.

Chaque mère de famille doit se dire que tous ses instants ont une valeur incalculable. Son œuvre sera jugée au jour solennel du règlement des comptes. On verra alors qu’une forte proportion de fautes et de crimes commis sur la terre sont attribuables à l’ignorance et à la négligence de celles dont le devoir était de diriger dans la bonne voie les pas chancelants de l’enfance. On verra également que la majorité des hommes qui ont éclairé le monde de l’éclat de leur génie ou des rayons bienfaisants de la vérité et de la vertu devaient les mobiles de leurs actes et de leur succès aux efforts et aux prières d’une mère chrétienne.

A la cour du Pharaon, Moïse reçut une haute culture civile et militaire. Le monarque ayant résolu de choisir son petit-fils adoptif comme son héritier, tout fut disposé en vue de le préparer à occuper cette situation. « Moïse fut instruit dans toute la science des Égyptiens; il était puissant en paroles et en œuvres. » (Acts 7:22) Par ses capacités militaires, il devint le favori des armées égyptiennes; il était universellement considéré comme un homme extraordinaire. Satan était battu. Dieu avait fait servir à la formation et à l’éducation du libérateur de son peuple le décret même qui vouait les enfants hébreux à la mort.

Des anges apprirent aux anciens d’Israël que le temps de leur délivrance approchait et que Moïse était l’homme dont Dieu allait se servir pour accomplir cette œuvre. Il fut lui-même avisé par des êtres célestes que le Seigneur l’avait désigné pour briser les fers de son peuple. Mais, supposant que cette œuvre devait s’accomplir par la force des armes, il en conclut qu’il était chargé de conduire les Israélites à la guerre contre les armées égyptiennes. Dans cette pensée, il se surveilla de crainte que son attachement pour sa mère adoptive ou pour le Pharaon ne devînt un obstacle à l’accomplissement de la volonté divine.

En vertu des lois, on ne pouvait occuper le trône du Pharaon sans appartenir à la caste sacerdotale. En conséquence, en sa qualité d’héritier présomptif, Moïse dut être initié aux mystères de la religion nationale. Il les étudia avec un zèle infatigable; mais on ne put jamais le déterminer à sacrifier aux faux dieux. Il fut alors averti que s’il persistait dans la foi hébraïque, sa déchéance serait prononcée par la princesse. Mais il demeura inflexible dans sa décision de ne rendre hommage qu’au seul Dieu créateur des cieux et de la terre. Dans ses discussions avec les prêtres et le peuple, il démontrait combien était insensée la vénération superstitieuse qu’ils accordaient à des objets inanimés. Personne ne pouvait réfuter ses arguments ni changer sa manière de voir. On toléra momentanément sa fermeté, en raison de sa haute situation et de la faveur dont il jouissait tant à la cour que parmi le peuple.

« C’est par la foi que Moïse, devenu grand, renonça au titre de fils de la fille du Pharaon, aimant mieux être maltraité avec le peuple de Dieu que de jouir, pour un peu de temps, des délices du péché; il considérait l’opprobre du Christ comme une richesse plus grande que les trésors de l’Égypte, parce qu’il regardait à la rémunération. » (Hébreux 11:24-26) Moïse était capable d’occuper un rang élevé parmi les grands de la terre; il pouvait briller à la cour du plus glorieux empire et en tenir dignement le sceptre. Sa supériorité intellectuelle le plaçait au-dessus des grands hommes de tous les siècles. Comme historien, poète, philosophe, général et législateur, il était sans égal. Et néanmoins, ayant le monde entier devant lui, il eut la force morale de renoncer aux perspectives brillantes de la richesse et des grandeurs humaines, « aimant mieux souffrir avec le peuple de Dieu que d’avoir du péché une jouissance momentanée ».

Moïse avait appris quelle serait la récompense finale réservée aux humbles et fidèles serviteurs de Dieu. Pour lui, toute la gloire mondaine était éclipsée par cette promesse. Le trône et le somptueux palais des Pharaons lui étaient offerts. Mais il connaissait les péchés et l’impiété qui régnaient dans ce milieu séducteur. Par-delà les magnifiques résidences, par-delà la couronne d’un empire, il entrevoyait la gloire incomparable qui sera le partage des saints du Très-Haut dans un règne de pureté et d’innocence. Il voyait le diadème impérissable que le Roi du ciel placera sur le front des vainqueurs. Et, le cœur enflammé de cette foi, il se détourna des grands de la terre pour se joindre à un peuple pauvre, humble et méprisé qui voulait obéir à Dieu et non le renier.

Moïse resta à la cour jusqu’à ce qu’il eût atteint l’âge de quarante ans. La douloureuse servitude qui opprimait son peuple pesait lourdement sur son cœur. Il rendait visite à ses frères et les encourageait, en les assurant que Dieu allait les délivrer. Souvent, révolté à la vue de l’injustice et de la tyrannie dont ils étaient les victimes, il brûlait du désir de les venger. Un jour qu’il se promenait, voyant un Égyptien frapper un Israélite, il se jeta sur l’agresseur et le tua. A part l’Israélite, personne n’ayant été témoin de ce fait, Moïse ensevelit immédiatement le cadavre sous le sable. Il venait de se montrer prêt à défendre la cause de son peuple et il espérait le voir se lever comme un seul homme pour recouvrer sa liberté. « Il croyait que ses frères comprendraient que Dieu leur accordait par sa main la délivrance; mais ils ne le comprirent pas. » (Acts 7:25) Ils n’étaient pas encore mûrs pour la liberté. Le jour suivant, Moïse vit deux Hébreux se quereller. L’un des deux étant évidemment dans son tort, Moïse le censura. Rétorquant, le coupable dénia à Moïse le droit d’intervenir et l’accusa lâchement de meurtre. « Qui t’a établi chef et juge sur nous? lui dit-il. Est-ce que tu veux me tuer comme tu as tué l’Égyptien? » (Exode 2:14)

Le bruit s’en répandit immédiatement dans le pays et parvint bientôt, fortement exagéré, aux oreilles du Pharaon. On lui démontra que cette affaire avait une longue portée; que Moïse se proposait de se mettre à la tête de ses frères contre les Égyptiens; de renverser le gouvernement et de s’asseoir sur le trône; en un mot, qu’il n’y aurait aucune sécurité dans le royaume aussi longtemps qu’il serait en vie. Sa mort fut donc immédiatement décidée par le monarque. Informé du danger qu’il courait, Moïse s’enfuit dans la direction de l’Arabie. Dieu dirigea ses pas vers la demeure de Jéthro, prêtre de Madian, adorateur du vrai Dieu, dont il épousa plus tard une fille, et chez qui il demeura quarante ans en qualité de berger.

En tuant un Égyptien, Moïse était tombé dans l’erreur souvent commise par ses pères, erreur qui consistait à vouloir faire euxmêmes ce que le Seigneur avait promis d’accomplir lui-même. Dieu ne se proposait nullement, comme Moïse le pensait, de délivrer son peuple par la guerre, mais par sa propre puissance, afin que lui seul en eût toute la gloire. Il fit néanmoins contribuer cette erreur à l’accomplissement de sa volonté. Moïse n’était pas prêt pour la grande œuvre qui l’attendait. Comme Abraham et Jacob, il devait apprendre à ne pas compter, pour exécuter les promesses divines, sur la force ou sur la sagesse humaine, mais sur la seule puissance de Dieu. En outre, dans la solitude des montagnes, Moïse avait d’autres enseignements encore à recevoir. A l’école du renoncement et des privations, il apprendrait à être patient et à modérer ses passions. Avant de pouvoir gouverner sagement, il fallait qu’il sache obéir. Pour faire connaître au peuple la volonté du Très-Haut, il devait avoir un cœur entièrement soumis aux directions divines et se préparer, par une expérience personnelle, à entourer de soins paternels tous ceux qui auraient besoin de lui.

D’aucuns se seraient passés de ce long stage de labeur obscur. Ils auraient envisagé comme une perte de temps inutile ces quarante ans que Dieu, dans sa sagesse infinie, appelait le futur conducteur de son peuple à consacrer aux humbles devoirs d’un berger. Les soins vigilants, l’oubli de soi et la tendre sollicitude dont il allait prendre l’habitude en gardant le troupeau de son beau-père, devaient le préparer à devenir, en Israël, un pasteur compatissant, un chef d’une patience à toute épreuve. Ces qualités, aucun des avantages de l’éducation ou de la culture humaine ne pouvait les remplacer.

Moïse avait d’ailleurs beaucoup de choses à désapprendre. L’affection de sa mère adoptive, la dissipation étalée partout au grand jour, les raffinements, les roueries et le mysticisme d’une fausse religion, les splendeurs d’un culte idolâtre, les œuvres imposantes de l’architecture et de la sculpture, tout cela s’était profondément incrusté dans son cœur et dans sa jeune imagination, et avait en quelque sorte formé ses habitudes et pétri son caractère. Le temps, un changement d’entourage et la communion avec Dieu pouvaient seuls effacer ces impressions. Pour arriver à échanger l’erreur contre la vérité, Moïse devra soutenir des luttes très douloureuses. Mais Dieu sera son secours, et il le soutiendra quand le combat sera trop rude pour ses faibles forces.

Tous ceux que Dieu a choisis pour accomplir une grande œuvre sur la terre ont eu leurs moments de faiblesse. Mais ce n’étaient pas des hommes aux habitudes cristallisées et obstinés à s’y cramponner. Au contraire, ils désiraient avec ardeur être instruits par Dieu sur la manière de travailler pour lui. Nous lisons dans l’Écriture que si quelqu’un « manque de sagesse », il lui suffit de la « demander à Dieu qui donne à tous libéralement, sans rien reprocher; et elle lui sera donnée » (Jacques 1:5). Mais le Seigneur ne dispense pas sa lumière aux hommes qui se plaisent dans les ténèbres. Celui qui veut recevoir le secours d’en-haut doit être conscient de sa faiblesse et de ses imperfections. Il faut qu’il se prépare aux grands changements qui doivent s’opérer en lui et se livre avec ardeur et persévérance au travail et à la prière. La victoire ne s’obtient que par une volonté résolue de se corriger de ses mauvaises habitudes. Que d’hommes n’arrivent jamais à la position qu’ils pourraient atteindre dans l’œuvre de Dieu pour la raison qu’ils attendent du ciel ce qu’il leur a donné la force d’accomplir eux-mêmes. Tous ceux qui désirent se préparer à remplir une carrière féconde doivent consentir à passer par une sévère discipline mentale et morale, assurés de rencontrer une force divine prête à seconder leurs efforts.

Derrière un rempart de montagnes, Moïse était seul avec Dieu. Les yeux et l’esprit délivrés du spectacle éblouissant des temples égyptiens, comme de l’erreur et des superstitions de leurs cultes, il pouvait contempler en paix la solennelle majesté des collines éternelles, la grandeur de Dieu et, par contraste, le néant de l’idolâtrie. Il lisait partout le nom du Créateur; partout il se sentait enveloppé de sa présence et couvert de sa protection. Peu à peu, dans l’austère simplicité de la vie du désert, sa suffisance, son orgueil, l’amour du faste et du confort disparurent. Il devint patient, brave, modéré. Enraciné dans sa foi au Puissant de Jacob, il finit par devenir « un homme fort doux, plus qu’aucun homme qui fût sur la terre » (Nombres 12:3).

Cependant, au cours de sa vie errante à travers de vastes solitudes, tout en paissant ses troupeaux, ce prince devenu berger songeait à l’oppression qui accablait son peuple. Son esprit se reportait sur les voies de Dieu envers ses pères et sur les promesses qui leur avaient été laissées comme héritage. Nuit et jour, ses pensées montaient vers le ciel. Les anges de Dieu l’éclairaient de célestes lumières. Ce furent des années riches en bénédictions, celles qu’il passa dans ces solitudes désertiques, riches non seulement pour lui-même et pour son peuple, mais aussi pour les générations à venir dans le monde entier.

Les années s’écoulaient. « Il arriva, longtemps après, que le roi d’Égypte mourut. Alors les enfants d’Israël, qui gémissaient dans la servitude, poussèrent des cris de détresse, et ces cris, que leur arrachait la servitude, montèrent jusqu’à Dieu, qui entendit leurs gémissements et se souvint de son alliance avec Abraham, avec Isaac et avec Jacob. Dieu tourna ses regards vers les enfants d’Israël, et il connut leur détresse. » (Exode 2:23-25)

Le temps de la délivrance était enfin arrivé. Les desseins de Dieu allaient s’accomplir, et l’orgueil des hommes sombrer dans le mépris. Le libérateur était sur le point de paraître en la personne d’un humble berger, avec, pour toute arme, une verge à la main; mais, de cette verge, Dieu ferait le symbole de sa puissance. Un jour qu’il conduisait ses troupeaux près d’Horeb, « la montagne de Dieu », Moïse aperçut un phénomène étrange: c’était un buisson enflammé qui ne se consumait pas. Comme Moïse s’approchait pour observer ce spectacle, une voix, sortant des flammes, l’appela par son nom. Tout tremblant, il répondit: « Me voici! » Alors la voix l’avertit de ne pas s’approcher dans une attitude de profane curiosité: « Ote les souliers de tes pieds; car le lieu où tu te tiens est une terre sainte... Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. » (Voir Exode 3; 4:1-26) La voix était celle qui, dans les siècles passés, s’était fait entendre aux pères par l’» Ange de l’alliance ». « Alors Moïse cacha son visage; car il craignait de fixer ses regards sur Dieu. »

Un profond sentiment de révérence doit caractériser tous ceux qui entrent en la présence du Très-Haut. Au nom de Jésus, nous pouvons nous approcher du Seigneur avec assurance, mais sans hardiesse présomptueuse, et non comme si nous étions à son niveau. Il est des gens qui parlent au Dieu grand, saint et redoutable « qui habite une lumière inaccessible », comme s’ils s’adressaient à un égal ou même à un inférieur. D’autres se comportent dans sa maison comme ils n’oseraient pas le faire dans la salle d’audience d’un prince terrestre. Ils devraient se dire qu’ils sont en présence de celui que les séraphins adorent et devant lequel les anges se voilent la face. Tous ceux qui sont véritablement conscients de la présence de Dieu s’approchent de lui avec une sainte révérence, en se prosternant humblement devant lui. Semblables à Jacob contemplant la vision de Béthel, ils s’écrient: « Combien ce lieu est redoutable! C’est bien ici la maison de Dieu; c’est ici la porte des cieux! »

Comme Moïse écoute, dans une sainte frayeur, la voix continue: « J’ai vu, oui, j’ai vu la détresse dans laquelle se trouve mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu les plaintes qu’il pousse contre ses oppresseurs. Oui, je connais ses souffrances; je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et pour le faire monter d’Égypte dans une contrée fertile et spacieuse, dans une terre où coulent le lait et le miel. ...Va donc, je t’envoie auprès du Pharaon; fais sortir d’Égypte mon peuple, les enfants d’Israël. »

Étourdi et terrifié à l’ouïe de cet ordre, Moïse recule et s’écrie: « Que suis-je pour aller auprès du Pharaon et pour faire sortir d’Égypte les enfants d’Israël? » La réponse vient: « Je serai avec toi; et voici quel sera pour toi le signe que c’est moi qui t’ai envoyé: quand tu auras fait sortir le peuple de l’Égypte, vous servirez Dieu sur cette montagne. »

Réfléchissant aux difficultés à surmonter, à l’aveuglement, à l’ignorance et à l’incrédulité de son peuple, parmi lequel beaucoup ne connaissaient pas le Seigneur, « Moïse dit à Dieu: Je vais aller vers les enfants d’Israël, et je leur dirai: Le Dieu de vos pères m’envoie vers vous. S’ils me demandent quel est son nom, que devrai-je leur répondre? Alors Dieu dit à Moïse: Je suis celui qui dit: Je suis. Puis il ajouta: Tu parleras ainsi aux enfants d’Israël: celui qui est, l’Éternel, m’envoie vers vous. »

Et Moïse reçoit l’ordre de rassembler premièrement, parmi les anciens d’Israël, ceux qui sont les plus intègres, et qui depuis longtemps soupirent au sein de leur esclavage, pour leur apporter, de la part de Dieu, un message et une promesse de délivrance. Accompagné de ces hommes, il devra se rendre auprès du Pharaon, et lui dire: « Le Dieu des Hébreux nous est apparu. Permets-nous d’aller à trois journées de marche dans le désert, pour offrir des sacrifices à l’Éternel, notre Dieu. »

Moïse est prévenu que le Pharaon refusera d’accéder à leur demande; mais il ne devra point faiblir, car Dieu saisira cette occasion pour manifester sa puissance à la vue des Égyptiens et de son peuple. « Je tiendrai ma main, et je frapperai l’Égypte par toutes sortes de prodiges que je ferai au milieu d’elle; après cela le Pharaon vous laissera partir. »

Des directives sont ensuite données aux Israélites en vue des provisions nécessaires pendant le voyage: « Il arrivera qu’au moment de votre départ vous ne vous en irez pas les mains vides. Chaque femme demandera à sa voisine et à celles qui habitent dans sa maison des objets d’argent, des objets d’or, et des vêtements. » Les Égyptiens s’étaient enrichis du travail injuste qu’ils avaient imposé aux Israélites. Ces derniers, en se mettant en route vers leur nouvel héritage, avaient donc le droit de réclamer le paiement de leurs années de labeur. A cet effet, ils devront demander des articles de valeur facilement transportables. Du reste, Dieu va disposer les Égyptiens en leur faveur. Les puissants miracles accomplis pour leur délivrance frapperont les oppresseurs de telle sorte que les requêtes de leurs esclaves leur seront accordées.

Mais Moïse voyait devant lui des obstacles insurmontables. Comment pourra-t-il convaincre son peuple que Dieu l’a réellement envoyé? Il répond à la voix céleste: « Ils ne me croiront pas, et ils n’obéiront point à ma voix; car ils diront: L’Éternel ne t’est pas apparu. » Dieu lui donne alors, comme preuve de sa vocation, un signe tombant sous les sens: « Jette à terre ton bâton. Moïse le jeta à terre; le bâton devint un serpent. A cette vue, Moïse s’enfuit. » Puis il reçut l’ordre de mettre sa main dans son sein; il obéit, et quand il la retira, « voici que sa main était couverte de lèpre, blanche comme la neige ». Mais Dieu lui dit de la remettre dans son sein, et quand il la retira, « elle avait repris la couleur de la chair ». Par ces signes, Moïse reçoit l’assurance que son peuple, comme le Pharaon, connaîtra la toute-puissance de l’Éternel.

Mais l’homme de Dieu est encore effrayé à la pensée de l’œuvre étrange et merveilleuse qui l’attend. Dans sa détresse, il se retranche derrière l’excuse qu’il n’a pas la parole aisée: « Hélas! Seigneur, dit-il, je n’ai pas la parole facile, ni depuis hier, ni depuis avant-hier, ni depuis que tu parles à ton serviteur; car j’ai la bouche et la langue embarrassées. » Il avait été si longtemps absent de l’Égypte qu’il avait perdu l’usage courant de la langue du pays.

« L’Éternel lui dit: Qui a fait la bouche de l’homme? Qui rend muet ou sourd, clairvoyant ou aveugle? N’est-ce pas moi, l’Éternel? Maintenant donc, va: je serai avec toi quand tu parleras. » Moïse demande alors qu’une personne plus compétente que lui soit choisie à sa place. Ses excuses avaient d’abord été dictées par la timidité et la modestie. Mais Dieu lui ayant promis d’écarter toutes les difficultés et de lui donner le succès final, toute hésitation, toute allusion à son incapacité devenait de la défiance, et équivalait à l’accusation que Dieu était incapable d’accomplir sa promesse ou qu’il s’était trompé en le choisissant.

L’Éternel lui désigne alors Aaron, son frère, qui maniait la langue égyptienne à la perfection. « Le voici même qui s’avance à ta rencontre... Tu lui parleras donc, et tu mettras les paroles dans sa bouche. Je serai avec toi et avec lui, quand vous parlerez, et je vous enseignerai ce que vous devez faire. C’est lui qui parlera pour toi au peuple; il sera ta bouche, et tu seras Dieu pour lui. Tu prendras dans ta main ce bâton par lequel tu opéreras les prodiges. » L’ordre était impératif. Tout prétexte ayant été enlevé, il n’y avait plus à tergiverser.

L’appel divin adressé à Moïse l’avait trouvé timide, se défiant de lui, la parole embarrassée et consterné à la pensée de son incapacité à être l’interprète de Dieu auprès d’Israël. Mais lorsqu’il eut accepté cette mission, il y entra de tout son cœur et avec une pleine confiance en l’Éternel. La grandeur de cette tâche exigeait les meilleures facultés de son intelligence. Sa prompte obéissance fut récompensée, car il devint éloquent, optimiste, maître de lui, en un mot propre à accomplir la plus grande mission qui eût jamais été confiée à un être humain. C’est là un exemple de ce que Dieu peut faire pour affermir le caractère de ceux qui s’abandonnent sans réserve à sa volonté et à sa puissance.

L’homme qui accepte les responsabilités que Dieu lui offre et y apporte toute l’énergie de son âme, acquerra les forces et l’efficacité qui lui sont nécessaires. Quelque humble que soit sa position, et quelque limités que soient ses talents, celui qui s’efforce d’accomplir son devoir avec fidélité parviendra à la vraie grandeur. Si Moïse, confiant en ses forces et en sa sagesse, avait accepté avec empressement sa lourde carrière, il aurait montré qu’il n’était pas l’homme qu’il fallait. Celui qui se rend compte de sa faiblesse prouve qu’il comprend jusqu’à un certain point l’immensité de l’œuvre qui lui est confiée, et qu’il compte faire de Dieu sa force et son conseiller.

Moïse retourna chez son beau-père et lui exprima son désir d’aller voir ses frères en Égypte. « Va en paix », lui dit Jéthro, en lui donnant son consentement et sa bénédiction. Alors Moïse se mit en route, accompagné de sa femme et de ses enfants. Il n’avait pas osé faire connaître le but de son voyage, de peur qu’on ne s’opposât au départ de sa famille. Avant d’avoir atteint l’Égypte, cependant, il jugea lui-même prudent de la renvoyer en Madian, chez son beau-père.

Ce qui avait fait éprouver à Moïse de la répugnance à l’idée de retourner en Égypte, c’était la crainte secrète de se trouver face à face avec le Pharaon et les conseillers qui lui avaient été hostiles, quarante ans auparavant. Mais sitôt que sa décision fut prise, Dieu l’informa que ses ennemis étaient morts.

En route pour l’Égypte, Moïse reçut un avertissement saisissant du déplaisir de Dieu. Un ange lui apparut dans l’attitude menaçante d’un ennemi prêt à le frapper à mort. Aucune explication ne lui était donnée. Mais l’homme de Dieu se souvint que, cédant aux sollicitations de sa femme, il avait négligé d’appliquer à son plus jeune fils l’ordonnance relative à la circoncision, sans laquelle nul ne pouvait avoir part aux bénédictions de l’alliance de Dieu avec Israël.

Une semblable négligence de la part de l’élu du Très-Haut ne pouvait qu’affaiblir, aux yeux du peuple, l’obligation du divin précepte. D’ailleurs, dans l’accomplissement de sa mission auprès du Pharaon, Moïse allait courir de grands dangers; sa vie ne pouvait être conservée que grâce à la protection des anges sur laquelle il ne pouvait compter que s’il ne négligeait aucun devoir. Craignant de perdre son mari, Séphora accomplit ce rite elle-même, et l’ange laissa Moïse continuer son voyage.

Dans le temps de détresse qui aura lieu immédiatement avant le retour du Seigneur, les justes ne pourront échapper à la mort que par le ministère des saints anges. Mais cette sécurité sera refusée aux transgresseurs de la loi de Dieu. A ce moment-là, les messagers célestes ne pourront protéger ceux qui violeront un précepte quelconque de cette loi.