Patriarches et Prophètes

Chapitre 17

L’exil de Jacob

Devant la menace de mort proférée par son frère, Jacob quitte précipitamment le foyer paternel. Seul, le bâton à la main, il entreprend un trajet de plusieurs centaines de kilomètres. Le cœur lourd de remords et d’effroi, il s’avance à travers une contrée infestée de tribus nomades et farouches. De crainte d’être rejoint par son frère courroucé, il évite même la rencontre des humains.

Il emporte avec lui, il est vrai, la bénédiction et la promesse de l’alliance. En le congédiant, son père les lui a répétées avec la recommandation de prendre femme en Mésopotamie dans la famille de sa mère. Mais le fugitif se demande si, banni du foyer paternel par sa propre faute, il ne s’est pas privé à jamais du bénéfice des promesses divines. Satan le harcèle d’inquiétudes et c’est à peine s’il ose encore prier. L’abandon où il se trouve est tel, la nuit de son désespoir devient si dense qu’il éprouve comme jamais auparavant le besoin de la protection divine. Toute assurance en ses propres forces ou en ses propres mérites a disparu. Humilié jusqu’en terre et confessant son péché avec larmes, il supplie l’Éternel de lui révéler, de quelque manière, s’il ne l’a pas entièrement rejeté.

Le soir du second jour trouve Jacob à une très grande distance des tentes de son père. Exténué de fatigue, il se couche sur le sol où une pierre lui sert d’oreiller. Et maintenant, un Dieu compatissant va faire connaître à son serviteur solitaire et désespéré qu’il ne l’a pas abandonné, que sa miséricorde lui est assurée. Il va révéler à ce pécheur repentant ce qui lui manque pour faire bondir son cœur de joie: un Sauveur par lequel le chemin de la réconciliation avec Dieu lui est largement ouvert.

Pendant son sommeil, il contempla en songe une échelle éclatante de lumière dont la base reposait sur la terre et dont le sommet atteignait le ciel. Sur cette échelle, des anges montaient et descendaient. Du sommet, Dieu, s’adressant à Jacob, lui disait: « Je suis l’Éternel, le Dieu d’Abraham, ton père, et le Dieu d’Isaac. Cette terre sur laquelle tu es couché, je la donnerai à toi et à ta postérité. ... Toutes les familles de la terre seront bénies en toi et en ta postérité. » Non seulement la promesse faite à Abraham et à Isaac est répétée à Jacob, mais il entend ces paroles de réconfort et d’encouragement: « Oui, je suis avec toi; je te garderai partout où tu iras. Je te ramènerai dans ce pays; car je ne t’abandonnerai pas avant d’avoir fait ce que je t’ai promis. » (Genèse 28:13-15)

Dans sa bonté, Dieu avertit ensuite le fugitif des dangers à la fois spirituels et matériels qui le menacent. Il prépare ainsi Jacob à résister aux tentations qui viendront l’assaillir alors qu’il se verra entouré d’idolâtres et d’hommes rusés. Il l’encourage à bien remplir la mission qui lui est confiée, à conserver toujours devant ses yeux le haut idéal qui lui est proposé et dans son cœur l’assurance que le plan divin se réalisera dans sa vie.

Dans cette même vision, Jacob eut la révélation de certaines phases du plan du salut dont la connaissance pouvait lui être utile. L’échelle mystique vue en songe n’était autre que celle dont Jésus parlera plus tard au disciple Nathanaël, lorsqu’il lui dira: « Vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu montant et descendant sur le Fils de l’homme. » (Jean 1:51) Jusqu’au moment de sa rébellion contre Dieu, l’homme avait eu un libre accès auprès du Créateur. Mais la désobéissance d’Adam et d’Ève ayant interrompu ces relations, la liaison entre le ciel et la terre avait été assurée par l’échelle mystique et par le Fils de Dieu, dont le sacrifice devait combler l’abîme creusé par le péché. C’est ainsi que l’humanité, au lieu d’être abandonnée à son désespoir, a pu de nouveau communiquer avec le ciel par le ministère des anges et, par Jésus-Christ, la faiblesse humaine a été mise en contact avec la puissance infinie.

Jacob ne comprit pas dès le début toute la vérité renfermée dans ce grand mystère. Mais elle fit dès lors, et toute sa vie durant, l’objet de ses méditations et se dévoila de plus en plus à son esprit.

Quand il se réveilla, les étincelants personnages de la vision avaient disparu. Les étoiles qui diapraient le firmament animaient seules les ombres de la nuit. Dans le lointain, apparaissait à l’horizon la silhouette estompée des collines. Mais une présence invisible peuplait ce lieu solitaire devenu sacré. Jacob eut le sentiment net et solennel que Dieu était avec lui. « Certainement! s’écria-t-il, l’Éternel est dans ce lieu, et moi, je ne le savais pas! ... C’est bien ici la maison de Dieu; c’est ici la porte des cieux! » (Voir Genèse 28:16-22)

« Jacob se leva de bon matin; il prit la pierre dont il avait fait son chevet, il l’érigea en monument et il versa de l’huile sur son sommet. » Selon la coutume d’alors, pour commémorer l’événement, Jacob laissa ce souvenir de la grâce divine, afin que, chaque fois qu’il aurait l’occasion de revoir ce lieu, il pût s’y arrêter pour adorer l’Éternel. Il appela cet endroit Béthel, « Maison de Dieu ». Le cœur plein de gratitude, il répéta la promesse qui l’assurait de la protection divine et prononça ce vœu: « Si Dieu est avec moi, s’il me garde dans le voyage que j’ai entrepris, s’il me donne du pain à manger et des habits pour me vêtir, et si je retourne en paix à la maison de mon père, alors l’Éternel sera mon Dieu. Cette pierre que j’ai érigée en monument sera la maison de Dieu. ... Je te paierai la dîme de tout ce que tu me donneras. »

Le fils d’Isaac ne posait pas ici de conditions à Dieu. La prospérité lui avait été promise. Ce vœu n’était que l’expression de la reconnaissance de son âme devant l’assurance de la miséricorde et de la bonté divines. Il comprenait que Dieu avait sur lui des droits qu’il devait respecter, et que les signes singuliers de la faveur dont il venait d’être l’objet exigeaient de sa part une marque d’appréciation. Il faudrait que ce même sentiment anime le fidèle devant chacun des bienfaits qui lui viennent de l’Auteur de toute grâce. Le chrétien devrait souvent se souvenir de sa vie passée et se rappeler les délivrances merveilleuses qui lui ont été accordées, le soutien qui lui a été offert dans l’épreuve, les issues soudaines ouvertes devant lui quand tout semblait obscur et fermé, et le réconfort qui lui est parvenu au moment de défaillir. Dans toutes ces circonstances, nous devons reconnaître des preuves de la présence et de la protection des anges de Dieu. Le souvenir de ces bienfaits innombrables devrait nous inciter à répéter, émus, avec le Psalmiste: « Que rendrai-je à l’Éternel? Tous ses bienfaits sont sur moi! » (Psaumes 116:12)

Notre temps, nos talents, nos biens doivent être consacrés à celui qui nous les a confiés. Chaque fois que nous sommes l’objet d’une délivrance ou que nous parviennent des faveurs nouvelles et inattendues, notre gratitude devrait monter vers Dieu non seulement en paroles, mais, à l’exemple de Jacob, en dons et en offrandes en faveur de sa cause. Recevant constamment les bienfaits de Dieu, nous devons toujours être disposés à donner pour sa cause.

« Je te paierai la dîme de tout ce que tu me donneras », avait dit Jacob (Genèse 28:22). Pouvons-nous, nous qui goûtons la pleine lumière de l’Évangile et tous ses privilèges, nous contenter de donner moins que ceux qui vivaient sous une dispensation moins favorisée? Nos obligations ne sont-elles pas, au contraire, d’autant plus grandes que nous avons reçu davantage? Et cependant, combien chiches sont nos évaluations! Qu’ils sont misérables et mesquins les calculs mathématiques avec lesquels nous mesurons notre temps, notre argent, notre amour, au regard d’un don, d’un amour incommensurable! Des dîmes pour Jésus-Christ! Pour un sacrifice infini! Du haut de sa croix, Jésus nous demande un don total et sans réserve. Tout ce que nous sommes, tout ce que nous avons doit être consacré au Seigneur.

Animé d’une foi nouvelle et durable à l’égard des promesses divines, convaincu de la présence et de la protection des anges, Jacob reprit son voyage dans la direction du « pays des fils de l’Orient » (Genèse 29:1). Mais quelle différence entre son arrivée dans ce pays et celle du messager d’Abraham, près de cent ans auparavant! Le serviteur s’était présenté entouré d’une suite voyageant à dos de chameaux, et apportant avec lui de riches présents en or et en argent. Le petit-fils arrivait seul, les pieds endoloris, avec, pour tout trésor, un bâton. De même qu’avait fait le serviteur d’Abraham, Jacob s’arrête auprès d’un puits, où il rencontre Rachel, la fille cadette de Laban, son oncle. Mais cette fois, c’est lui qui roule la pierre et se met à abreuver les troupeaux. S’étant fait connaître, il est reçu sous le toit de son parent. Un séjour de quelques semaines révèle sa diligence et sa valeur, et on le presse de rester, la main de Rachel lui étant promise en retour de sept années de service.

Dans les temps primitifs, la coutume voulait qu’avant la ratification d’un contrat de mariage, le fiancé versât entre les mains de son futur beau-père, à titre de garantie, une certaine somme d’argent ou son équivalent. Les pères de famille ne jugaient pas prudent de confier le bonheur de leurs filles à des hommes qui n’avaient pas fait d’économies en vue de l’entretien d’une famille. Si ceux-ci n’étaient pas assez économes et travailleurs pour acquérir du bétail ou des terres, il était à craindre que leur vie ne fût misérable. Un moyen de mettre à l’épreuve un prétendant qui n’avait pas de quoi fournir de garantie consistait à lui permettre de travailler pour le père de la personne aimée durant une période correspondant à la valeur de la dot exigée. Si l’on était satisfait de ses services et si, à d’autres égards, le prétendant était trouvé digne d’entrer dans la famille, il obtenait la femme de son choix et la dot versée faisait généralement retour à l’épouse le jour de son mariage. Dans le cas de Rachel et de Léa, Laban retint égoïstement par devers lui la dot qui devait leur être restituée. C’est à cela qu’elles feront allusion lorsqu’elles diront, plus tard, en quittant la Mésopotamie: « Il nous a vendues, et il a même dilapidé notre argent. » (Genèse 31:15)

Cette ancienne coutume, si elle provoquait parfois des abus, était sage. Tout en prévenant des mariages prématurés, elle donnait l’occasion d’éprouver les affections du futur gendre, comme aussi son aptitude à entretenir une famille. La coutume opposée qui règne de nos jours engendre de fâcheuses conséquences. Il arrive fréquemment que les candidats au mariage ont très peu d’occasions de faire réciproquement connaissance de leurs habitudes et de leurs dispositions, de sorte qu’au jour des noces, en ce qui concerne la vie quotidienne, ils sont vraiment étrangers l’un à l’autre. Dans un grand nombre de cas, on découvre, mais trop tard, qu’on n’est pas faits l’un pour l’autre, et ces unions ont pour résultat une vie malheureuse. Il arrive aussi fréquemment que l’épouse et les enfants souffrent de l’indolence et de l’incapacité ou même des habitudes vicieuses du mari et père. Si le prétendant avait été mis à l’épreuve, selon l’ancienne coutume, de grands chagrins auraient pu être évités.

Les sept années de fidèles services rendus par Jacob pour obtenir la main de Rachel « ne lui semblèrent que quelques jours, parce qu’il l’aimait » (Genèse 29:20). Au terme de cette période, l’égoïste et cupide Laban, qui désirait conserver un aussi précieux collaborateur, le suborna de la façon la plus cruelle en substituant à Rachel sa fille aînée. Devant la complicité de Léa, Jacob crut qu’il ne pourrait l’aimer. Sa protestation indignée eut pour toute réponse l’offre qui lui fut faite d’épouser Rachel contre sept autres années de travail. Mais le père exigea que Léa ne fût pas répudiée, afin de ne pas déshonorer sa famille. Jacob, placé dans une position on ne peut plus douloureuse et difficile, décida finalement de conserver Léa et d’épouser Rachel, qui fut toujours la préférée. Mais cette préférence excita l’envie et la jalousie de sa sœur, et la rivalité des deux épouses assombrit la vie du patriarche.

Jacob passa vingt ans en Mésopotamie au service de Laban. Celui-ci, au mépris de tout lien de parenté, ne songea qu’à exploiter son gendre et neveu. Non content de lui demander quatorze années pour ses deux filles, il changea dix fois son salaire durant les années restantes. Pendant tout ce temps, la diligence et la fidélité de Jacob ne se démentirent pas. Les paroles cinglantes qu’il adressa à Laban lors de leur dernière entrevue donnent un bref mais vivant tableau de la vigilance infatigable avec laquelle il avait veillé aux intérêts de son exacteur de beau-père: « Voilà vingt ans que j’ai passés chez toi; tes brebis et tes chèvres n’ont pas avorté, et je n’ai pas mangé les béliers de tes troupeaux. Je ne t’ai point rapporté les bestiaux déchirés par les animaux sauvages; c’est moi qui en ai subi la perte. Tu me réclamais les bêtes qui avaient été prises pendant le jour, ou celles prises pendant la nuit. La chaleur me consumait pendant le jour, et le froid pendant la nuit; et le sommeil fuyait de mes yeux. » (Genèse 31:38-40)

De jour et de nuit, le pâtre avait à veiller sur ses troupeaux, toujours menacés par les voleurs aussi bien que par les bêtes sauvages. Celles-ci abondaient, et leur hardiesse allait jusqu’à causer de grands ravages dans les troupeaux mal gardés. Pour surveiller ceux de Laban, Jacob avait un bon nombre de gardiens, mais c’était lui qui devait répondre de tous les dégâts. A certaines époques, il était obligé d’être lui-même constamment sur pied pour protéger le troupeau, soit contre la soif durant la sécheresse, soit contre les gelées nocturnes durant la saison la plus rigoureuse de l’année, toute intempérie pouvant être fatale. S’il manquait des brebis, c’était Jacob, le berger en chef, qui en supportait le dommage. De leur côté, les serviteurs devaient lui rendre un compte strict de l’état du troupeau.

La vie du berger oriental, sa diligence, sa prévoyance et les tendres soins qu’il prodigue aux faibles créatures qui lui sont confiées ont servi d’images aux auteurs inspirés pour illustrer quelques-unes des plus précieuses vérités de l’Évangile. Dans ses relations avec son peuple, après la chute de l’homme, Jésus est comparé à un berger qui voit ses brebis s’égarer sur la sombre voie du péché et de la mort. Il quitta, pour les sauver, les honneurs et la gloire de la bergerie céleste. Voici ces paroles: « Je chercherai [la brebis] qui est perdue; je ramènerai l’égarée; je panserai la blessée et je fortifierai la malade. ... Je viendrai au secours de mes brebis, afin qu’elles ne soient plus livrées au pillage. ... Les bêtes sauvages ne les dévoreront plus. » (Ézéchiel 34:16, 22, 28) Elles entendront sa voix qui les appelle au bercail, à la « tente [dressée] pour donner de l’ombre pendant le jour, contre la chaleur, et pour servir de refuge et d’asile contre la tempête et la pluie » (Ésaïe 4:6). Les soins dont il entoure ses brebis sont infatigables. Il affermit les faibles, soulage les souffrantes; il porte les agneaux dans ses bras et les serre sur son cœur. Aussi les brebis aiment-elles le berger. « Elles ne suivront pas un étranger; au contraire, elles le fuiront, parce qu’elles ne connaissent point la voix des étrangers.

» Je suis le bon berger, dit Jésus; le bon berger donne sa vie pour ses brebis. Le mercenaire, qui n’est pas le berger, et à qui les brebis n’appartiennent pas, s’il voit venir le loup, abandonne les brebis et s’enfuit; et le loup les ravit et les disperse. C’est qu’il est mercenaire, et qu’il ne se soucie pas des brebis. Je suis le bon berger! ... Je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent. » (Jean 10:5, 11-14)

Le souverain Berger a confié le soin de son troupeau à ses serviteurs, les sous-bergers, auxquels il demande de manifester le même intérêt que lui et d’assumer toute la responsabilité sacrée qui leur incombe. Il les adjure d’être fidèles, de paître le troupeau, de le protéger de la dent du loup ravisseur et de fortifier la brebis chancelante. Jésus rappelle aux sous-bergers que son amour l’a poussé à offrir sa vie pour les sauver, et il se donne en exemple. Mais « le mercenaire, ... à qui les brebis n’appartiennent pas » s’intéresse peu au troupeau. Il ne travaille que pour un gain et ne cherche que son profit. Et si le danger le menace, il s’enfuit et abandonne son bétail.

Que tous ceux qui considèrent comme une tâche indésirable les soins et les responsabilités qui sont l’apanage du fidèle berger prêtent l’oreille à cet avertissement: « Faites-le, non par contrainte, mais de bon gré, non pour un gain sordide, mais par dévouement. » Le souverain Berger n’a pas besoin de ces serviteurs infidèles. Tout pâtre spirituel doit se souvenir que l’Église a été rachetée par le sang de Jésus-Christ et que les brebis qui lui sont confiées ont coûté un prix incommensurable. Il doit les considérer comme étant d’une valeur infinie et veiller sur elles avec un zèle infatigable, afin que leur état soit non seulement satisfaisant, mais florissant. Le berger animé de l’esprit du Sauveur et qui, imitant son abnégation, travaille avec persévérance au bien-être de son troupeau, le verra prospérer sous sa direction. Chacun sera appelé à rendre un compte minutieux de son ministère. A chaque berger, le Maître demandera: « Où est le troupeau qui t’avait été donné? Où sont les brebis qui faisaient ta gloire? » (Jérémie 13:20) Celui qui sera trouvé fidèle recevra une riche récompense. « Lorsque le souverain pasteur paraîtra, vous remporterez la couronne de gloire, qui ne se flétrit jamais. » (1 Pierre 5:4)

Las de travailler chez Laban, Jacob songea à retourner au pays de Canaan. Il dit à son beau-père: « Laisse-moi partir, afin que je puisse retourner chez moi, dans mon pays. Donne-moi mes femmes, pour lesquelles je t’ai servi, ainsi que mes enfants, afin que je m’en aille; car tu sais combien de temps j’ai servi chez toi. » Laban, qui n’ignorait pas que ses biens avaient augmenté depuis qu’ils étaient entre les mains de son gendre, le sollicita de rester davantage; car, lui dit-il, « j’ai reconnu que l’Éternel m’a béni à cause de toi » (Genèse 30:25-27, 30, 43). Jacob souligna: « Ce que tu avais avant moi était peu de chose; mais depuis mon arrivée, ton bien a beaucoup augmenté. »

Le temps passait. Laban constatait avec un vif dépit que Jacob devenait « extrêmement riche »: il avait « de nombreux troupeaux, des serviteurs et des servantes, des chameaux et des ânes » (Genèse 30:25-27, 30, 43). Ses fils, partageant sa jalousie, tenaient contre Jacob des propos injurieux: « Jacob a pris tout ce qui appartenait à notre père », disaient-ils, « et c’est avec les biens de notre père qu’il s’est acquis toutes ces richesses ». Jacob, connaissant ces discours et remarquant « que le visage de Laban n’était plus, à son égard, comme auparavant » (Voir Genèse 31), aurait depuis longtemps quitté son rusé parent, n’eût été la crainte de rencontrer Ésaü. Maintenant il comprend que rester davantage, c’est courir un sérieux danger. Les fils de Laban, qui considèrent sa richesse comme leur appartenant, pourraient bien un jour la lui ravir de force. Sa perplexité est grande, il ne sait quel parti prendre. Dans sa détresse, se souvenant de la radieuse promesse de Béthel, il expose à Dieu son souci, et sa prière est exaucée par un songe. Une voix lui dit: « Retourne au pays de tes pères, vers ta parenté, et je serai avec toi. »

Une absence de Laban lui fournit l’occasion du départ. En hâte, il rassemble les troupeaux de gros et de menu bétail, qu’il fait partir les premiers. Accompagné de ses femmes, de ses enfants et de ses serviteurs, Jacob traverse l’Euphrate et presse le pas dans la direction du pays de Galaad, séparé de Canaan par le Jourdain. Au bout de trois jours, Laban est informé de la fuite de son gendre. Il se lance à sa poursuite et le rejoint le septième jour de son départ. Frémissant de colère, il est déterminé à obliger les fugitifs à revenir sur leurs pas et ne doute pas de son succès, sa bande étant de beaucoup la plus forte.

Le péril était grand pour Jacob. Mais, grâce à l’intervention divine, Laban n’exécuta pas son projet. « J’ai en main le pouvoir de vous faire du mal, dit-il; mais le Dieu de votre père m’a parlé la nuit passée en me disant: Garde-toi de rien dire à Jacob soit en bien, soit en mal », c’est-à-dire: tu ne le contraindras pas à retourner chez toi par la force, ni ne l’engageras à le faire par des promesses flatteuses.

Puis le même Laban, qui s’était approprié la dot de ses filles, qui s’était montré si cupide et si dur envers son gendre, lui reproche hypocritement de s’être enfui sans lui avoir permis de lui offrir un repas d’adieux, ni même de prendre congé de ses filles et de leurs enfants. Dans sa réponse, Jacob retrace fidèlement le régime égoïste et sordide que Laban lui a fait subir, et il le prend à témoin de la fidélité et de la droiture qu’il a mises à le servir. Il termine en disant: « Si le Dieu de mon père, le Dieu d’Abraham, celui que craint Isaac, n’avait été pour moi, tu m’aurais maintenant laissé partir les mains vides. Dieu a vu mon affliction et le travail de mes mains, et la nuit passée, il a jugé entre nous. »

Ne pouvant contester aucune de ces allégations, Laban propose de conclure un traité de paix, à quoi Jacob consent, et l’on amasse un monceau de pierres pour conserver le souvenir de cette alliance. Laban appela cette colonne Mitspa, poste d’observation, en disant: « Que l’Éternel nous surveille, moi et toi, quand nous serons séparés l’un de l’autre. » Laban dit aussi à Jacob: « Tu vois ce monceau: voici le monument que j’ai dressé entre moi et toi. Ce monceau est témoin, ce monument est témoin que je ne dépasserai pas ce monceau pour aller vers toi, et que tu ne dépasseras ni ce monceau, ni ce monument, dans des intentions hostiles. » Pour ratifier l’alliance, on fit un festin. La nuit se passa en conversations amicales. Puis, à l’aube du jour, Laban et ses hommes s’éloignèrent dans la direction de l’orient. Cette séparation est la dernière trace que nous ayons des relations entre les enfants d’Abraham et les habitants de la Mésopotamie.