Patriarches et Prophètes

Chapitre 12

Abraham en Canaan

Abram revint dans la terre de Canaan « très riche en troupeaux, en argent et en or » (Genèse 13:1-9). Toujours accompagné de Lot, il arriva à Béthel, où ils dressèrent leurs tentes auprès de l’autel érigé naguère. Mais ils s’aperçurent que de grands biens engendrent de grandes difficultés. Dans les soucis et les peines, ils avaient vécu en bonne intelligence. Maintenant qu’ils sont riches, les voilà menacés de ne plus s’entendre. Comme les pâturages ne suffisaient plus à leurs troupeaux, de fréquentes querelles surgissaient entre les bergers. Il fallut arriver à une entente. De toute évidence, ils devaient se séparer. Abram était l’aîné de Lot et son supérieur, tant par le degré de parenté que par la fortune et par la situation sociale. Et bien que tout le pays lui eût été attribué par Dieu lui-même, il renonce courtoisement à son droit, et fait à Lot la proposition suivante: « Qu’il n’y ait point, je te prie, de dispute entre moi et toi, ni entre mes bergers et tes bergers; car nous sommes frères. Tout le pays n’est-il pas devant toi? Sépare-toi donc de moi: si tu vas à gauche, j’irai à droite; et si tu vas à droite, j’irai à gauche. »

On voit ici s’affirmer l’esprit noble et désintéressé du patriarche. Que d’hommes, en de pareilles circonstances, se seraient cramponnés à leurs droits et à leurs préférences! Que de familles sont désunies par des questions d’intérêts! Que d’églises, pour les mêmes raisons, se sont divisées, exposant la cause de l’Évangile à la risée des incrédules! Qu’il n’y ait point de dispute entre moi et toi, propose noblement le patriarche; « car nous sommes frères », non seulement selon la chair, mais en qualité de serviteurs du vrai Dieu. Les croyants répandus sur toute la terre ne forment qu’une famille, et devraient tous être animés d’un esprit d’amour et de conciliation. « Aimez-vous réciproquement d’une affection tendre et fraternelle; prévenez-vous par des égards réciproques. » (Romains 12:10) Tel est l’enseignement de notre Sauveur. La pratique de cette déférence selon laquelle chacun doit faire aux autres ce qu’il voudrait qu’on lui fît à lui-même suffirait pour faire disparaître la moitié des maux qui affligent notre société. C’est de Satan que vient la cupidité. Le chrétien, au contraire, possède une charité qui ne cherche pas son intérêt. Il met en pratique cette belle parole: « Que chacun de vous, au lieu de ne regarder qu’à son propre intérêt, regarde aussi à celui des autres. » (Philippiens 2:4)

Lot, qui devait sa prospérité à Abram, ne montra aucune gratitude envers son bienfaiteur. La courtoisie lui eût ordonné de laisser le choix à son oncle. Mais il saisit égoïstement l’occasion qui lui était offerte pour en tirer tous les avantages. « Levant les yeux, il vit toute la plaine du Jourdain, jusqu’à Tsoar, ... entièrement arrosée, comme le jardin de l’Éternel, comme le pays d’Égypte. » (Genèse 13:10-13) La région la plus fertile de toute la Palestine était la vallée du Jourdain, qui rappelait le paradis perdu, et égalait en beauté et en fertilité les plaines du Nil qu’ils venaient de quitter. On y voyait, en outre, des villes riches et magnifiques, dont les marchés fameux assuraient un fructueux trafic. Ébloui par des rêves de prospérité mondaine, Lot ne tint aucun compte des dangers de ce voisinage au point de vue moral et spirituel. Soit qu’il ignorât que les habitants de la plaine « étaient pervertis et de grands pécheurs contre l’Éternel », soit qu’il n’y ajoutât que peu d’importance, il « choisit pour lui toute la plaine du Jourdain, ... et dressa ses tentes jusqu’à Sodome » (Genèse 13:10-13). Comme il prévoyait peu les terribles conséquences de ce choix égoïste!

La séparation consommée, Abram reçut à nouveau la promesse qui lui assurait la possession de tout le pays. Peu après, il alla établir son camp à Hébron, aux chênes de Mamré, où il bâtit un autel à l’Éternel. Laissant à Lot le luxe périlleux de la vallée de Sodome, il put jouir ici de la vie simple et patriarcale qui était la sienne, respirant l’air pur des hauts plateaux, entourés de collines couvertes de vignes, d’oliviers, de champs de blé et de vastes pâturages.

Le patriarche entretenait des relations cordiales avec ses voisins et jouissait, parmi les peuplades environnantes, de la considération due à un chef sage et puissant. Sa vie et son caractère, qui formaient un contraste frappant avec les mœurs des idolâtres, exerçaient une influence décisive en faveur de la vraie foi. Son invariable fidélité envers son Dieu, son affabilité, sa bienfaisance et sa noble simplicité lui étaient rendues en confiance, en amitié, en respect et en honneurs.

Pour Abram, la vraie religion n’est pas un trésor précieux à garder égoïstement pour soi-même. C’est contraire à sa nature et à ses principes. Un cœur où Jésus habite est incapable de cacher le rayonnement de cette présence. Aussi cette lumière, au lieu de diminuer, y brille d’un éclat qui grandit de jour en jour, au fur et à mesure que, sous l’action du Soleil de justice, disparaissent les brumes de l’égoïsme et du péché.

Représentants de Dieu sur la terre, les croyants doivent être des flambeaux au sein des ténèbres morales de ce monde. Dispersés dans les bourgs, les villes et les villages, ils y sont les témoins, les ambassadeurs par lesquels Jésus veut communiquer à un monde incrédule la connaissance de sa volonté et les merveilles de sa grâce. Son désir est que ceux qui participent à son grand salut soient des missionnaires du Très-Haut. C’est d’ailleurs par la piété du chrétien que les mondains jugent l’Évangile. Les épreuves supportées avec constance, les bienfaits reçus avec gratitude, la douceur, la bonté, la miséricorde, en un mot l’amour du prochain, voilà les vertus qui illuminent le monde et contrastent avec les ténèbres résultant de l’égoïsme du cœur naturel.

Riche en foi, noble dans sa générosité, immuable dans sa fidélité aux principes, Abram était aussi sage dans la diplomatie que brave et habile dans la guerre. Bien qu’il fût connu comme propagateur d’une nouvelle religion, trois rois amoréens, fils d’un même père et régnant sur la plaine habitée par le patriarche, vinrent lui proposer amicalement de faire alliance avec eux en vue d’assurer la sécurité de populations sans cesse exposées à la violence des pillards. Une occasion ne tarda pas à se présenter à Abram de tirer avantage de ce pacte.

Quatorze ans auparavant, Kedor-Laomer, roi d’Élam, avait envahi et rendu tributaire le pays de Canaan. Plusieurs princes qui lui étaient soumis s’étant révoltés, le roi d’Élam, secondé par quatre alliés, pénétra dans le pays pour le ramener à la soumission. De leur côté, cinq rois cananéens s’étaient unis pour repousser l’agresseur. La rencontre, fatale pour ceux-ci, eut lieu dans la vallée de Siddim. Une bonne partie de leur armée fut mise en pièces et le reste s’enfuit vers les montagnes. Les vainqueurs pillèrent les villes de la plaine, puis s’en allèrent, chargés de dépouilles, emmenant avec eux de nombreux captifs, parmi lesquels se trouvaient Lot et sa famille.

Abram, qui vit en paix aux chênes de Mamré, apprend d’un fugitif les nouvelles de la bataille et le malheur qui vient d’atteindre son neveu. Exempt de rancœur à son sujet, il sent se réveiller toute son affection pour son parent et prend la résolution de le sauver. Après avoir cherché conseil dans la prière, il se prépare à la guerre. De son propre camp, il réunit trois cent dix-huit serviteurs élevés dans le service de Dieu, formés à son service et exercés dans le maniement des armes. Ses associés, Mamré, Escol et Aner, joignent chacun leur troupe à la sienne et ils se mettent à la poursuite des pillards. Les Élamites et leurs alliés avaient dressé leur camp à Dan, sur la limite septentrionale du pays. Grisés par leur victoire et ne redoutant aucun retour offensif de la part des vaincus, ils se livraient à de joyeuses ripailles. Divisant sa troupe de façon à les surprendre de divers côtés à la fois, le patriarche fondit sur leur camp à la faveur de la nuit. Grâce à cet assaut, aussi impétueux qu’inattendu, la victoire ne fut pas longtemps douteuse. Le roi d’Élam fut tué et ses troupes mises en déroute. Lot, sa famille, tous les prisonniers et leurs biens furent délivrés, sans compter de riches dépouilles qui tombèrent entre les mains des vainqueurs. C’était à Abram, après Dieu, que revenait le mérite de cette victoire. L’adorateur de Jéhovah avait non seulement rendu un service au pays, mais il s’était montré un homme de valeur. On reconnut que la piété n’est pas synonyme de lâcheté, et que sa religion ne l’empêchait pas d’être courageux dans la défense du droit et la protection des opprimés. Son geste héroïque le fit connaître de toutes les tribus d’alentour. Le roi de Sodome, accompagné de sa suite, se rendit à la rencontre du patriarche pour lui présenter ses hommages. Renonçant à récupérer ses biens, il le pria seulement de lui rendre les prisonniers. De par les lois de la guerre, le butin revenait au vainqueur. Abram, qui avait entrepris cette expédition sans aucun but intéressé, refusa de tirer profit du malheur d’autrui et se contenta d’exiger que ses associés eussent leur juste part.

Peu d’hommes placés dans de telles circonstances auraient résisté à la tentation d’acquérir de riches trophées. Son exemple fait honte aux esprits sordides et mercenaires. Abram n’oubliait pas les droits de la justice et de l’humanité. Sa conduite est un beau commentaire de la maxime inspirée: « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Lévitique 19:18) Voici sa réponse: « Je lève ma main vers l’Éternel, le Dieu Très-Haut, Créateur des cieux et de la terre: je ne prendrai pas même un fil ou une courroie de chaussure de tout ce qui est à toi. Tu ne pourras pas dire: C’est moi qui ai enrichi Abram. » (Genèse 14:17-24; Hébreux 7:1) Nul ne devait pouvoir dire que le patriarche avait entrepris cette guerre dans un but égoïste, ni attribuer sa prospérité aux largesses ou aux faveurs d’autrui. Dieu avait promis de le bénir et c’est à lui seul que devait être attribuée la gloire de ses succès.

Un autre personnage encore vint saluer le retour du patriarche victorieux en lui apportant du pain et du vin pour restaurer son armée: c’était Melchisédek, roi de Salem, « prêtre du Très-Haut ». Il bénit Abram, puis il bénit Dieu « qui avait livré ses ennemis entre ses mains ».

Après lui avoir donné la dîme de tout, Abram, le cœur joyeux, retourna à ses tentes et à ses troupeaux. Mais de sombres pensées vinrent bientôt troubler sa quiétude. Homme de paix, il avait soigneusement évité les querelles et les inimitiés; et voilà qu’il venait d’être mêlé à une scène de carnage et d’horreur! Les nations qu’il avait vaincues ne renouvelleront-elles pas leurs déprédations et ne feront-elles pas de lui le point de mire de leur vengeance? Impliqué désormais dans des querelles politiques, ne sera-ce pas la fin de sa vie paisible et pastorale? D’ailleurs, il n’est pas encore en possession de la terre de Canaan et il n’a plus d’espoir de posséder jamais un héritier par qui la promesse puisse s’accomplir.

Dans une vision de la nuit, il entend une voix divine: « Ne crains point, Abram! Je suis ton bouclier; ta récompense sera très grande. » (Genèse 15:1-5) Hanté par de sombres pressentiments, Abram ne peut saisir la promesse avec la même assurance qu’auparavant, et il en demande la confirmation. En outre, comment cette promesse pourra-t-elle se réaliser, aussi longtemps que Dieu lui refuse un fils? « Seigneur, Éternel, dit-il, que me donneras-tu? Je m’en vais sans enfants. ... Tu ne m’as pas donné de postérité, et c’est un homme attaché à ma maison qui sera mon héritier. » (Genèse 15:1-5) Il se proposait d’adopter Éliézer, son fidèle serviteur, et d’en faire son héritier. Mais Dieu lui assure que cet héritier sera son propre fils, puis il le conduit hors de sa tente, l’invite à contempler les étoiles innombrables qui diaprent le firmament, et ajoute: « Ainsi sera ta postérité. » Alors « Abram crut à l’Éternel, qui le lui imputa à justice » (Genèse 15:5, 6; Romains 4:3).

Le patriarche, cependant, insiste. Il désire quelque signe visible qui confirme sa foi et serve à démontrer à ses descendants que les desseins de Dieu à leur égard se réaliseront. L’Éternel y consent et condescend à contracter une alliance avec son serviteur, en employant les formes usuelles de l’époque pour confirmer ce contrat solennel. Sur son ordre, Abram sacrifie une génisse, une chèvre et un bélier, âgés de trois ans chacun; il les partage, puis il en place les moitiés face à face, en laissant un espace entre deux. A ces offrandes, il ajoute une tourterelle et un jeune pigeon qu’il ne partage pas. Cela fait, il passe avec révérence entre les moitiés du sacrifice, faisant à Dieu un vœu solennel de perpétuelle obéissance; puis, dans une silencieuse expectative, il demeure jusqu’au coucher du soleil auprès de ces cadavres, les préservant de toute profanation et les protégeant contre les oiseaux de proie. Vers le « coucher du soleil, un profond sommeil s’empara d’Abram; alors une terreur, une obscurité profonde tombèrent sur lui » (Genèse 15:7-18). Puis Dieu lui adresse la parole et lui dit de ne pas compter entrer en possession immédiate de la terre promise. Il l’informe qu’avant de l’occuper sa postérité sera appelée à subir une longue oppression. Le patriarche voit alors se dérouler le plan de la rédemption. Il contemple la mort du Sauveur, son suprême sacrifice et son retour en gloire. Il aperçoit la terre entière rendue à sa beauté édénique et remise entre ses mains en possession éternelle, accomplissement final et complet de la divine promesse (Voir Hébreux 11:10; Romains 4:13).

Comme gage de la solidité de cette alliance entre Dieu et Abram, un brasier fumant et une flamme de feu, symboles de la divine présence, passent entre les moitiés des victimes, qui sont totalement consumées. Puis, le patriarche entend encore une voix confirmant la possession du pays à sa postérité, « depuis le fleuve d’Égypte jusqu’au grand fleuve, le fleuve d’Euphrate ».

Après qu’Abram eut passé vingt-cinq ans en Canaan, « l’Éternel lui apparut et lui dit: Je suis le Dieu tout-puissant. Marche devant ma face, et sois intègre. » (Genèse 17:1-16) Frappé d’un saint respect mêlé d’effroi, le patriarche tombe sur sa face, et la voix continue: « Voici l’alliance que moi je fais avec toi. Tu deviendras père d’une multitude de nations. » Comme gage de l’accomplissement de cette alliance, son nom, qui avait été Abram, est changé en celui d’Abraham, qui signifie « père d’une grande multitude ». Le nom de Saraï devient Sara, « princesse »; car, dit la voix divine, « elle donnera le jour à des nations, et des chefs de peuples sortiront d’elle ».

C’est à ce moment-là que fut donné à Abraham le rite de la circoncision « comme un sceau de la justice qu’il avait obtenue par la foi, quand il était encore incirconcis » (Romains 4:11). Ce rite devait être observé par le patriarche et ses descendants en signe de dévotion au service de Dieu et de séparation volontaire d’avec les idolâtres, et en mémoire du fait que l’Éternel les adoptait comme son trésor particulier. Les conditions de l’alliance avec Abraham comprenaient l’engagement pris par celui-ci de ne pas contracter de mariage avec les païens, de crainte que sa famille, perdant le respect de Dieu et de sa sainte loi, ne fût tentée de participer aux pratiques pernicieuses des autres nations et entraînée dans l’idolâtrie.

De grands honneurs vont encore être conférés à Abraham. Les anges du ciel s’entretiendront avec lui comme un ami avec son ami. Lorsque viendra le moment où Sodome devra être frappée par les jugements du ciel, il en sera informé et pourra même intercéder en faveur des pécheurs. A cette occasion, son entrevue avec les anges va lui fournir une magnifique occasion de leur offrir l’hospitalité.

Par une chaude journée d’été, assis à l’entrée de sa tente, le patriarche contemple le tranquille paysage, quand il aperçoit, de loin, trois voyageurs qui se dirigent vers lui. Arrivés à une petite distance de sa tente, ils s’arrêtent comme pour se consulter sur la direction à prendre. Sans attendre qu’on lui demande une faveur, Abraham s’empresse d’aller à leur rencontre; mais comme ils paraissent changer de direction, il hâte le pas pour les rejoindre. Avec une exquise courtoisie, il leur demande de lui faire l’honneur de venir prendre quelques rafraîchissements. De ses propres mains, il apporte de l’eau pour leur permettre de laver leurs pieds et, tandis que ses hôtes se reposent à l’ombre, il va lui-même choisir le menu du repas qu’il va leur offrir. Puis, quand tout est prêt, il assiste, respectueusement debout, à leur modeste banquet. Cet acte de courtoisie a été jugé digne d’être conservé par l’Écriture et, deux mille ans plus tard, un apôtre y fera allusion en ces termes: « N’oubliez pas l’hospitalité; c’est en la pratiquant que quelques-uns ont reçu chez eux des anges, sans le savoir. » (Hébreux 13:2)

Abraham, qui avait pris ces étrangers pour trois voyageurs fatigués, ne se doutait guère que l’un d’eux fût un personnage digne d’être adoré. Les messagers célestes vont maintenant lui révéler leur identité. Bien que chargés d’une mission redoutable, ils parlent tout d’abord, à cet homme de foi, de bénédictions divines. Dieu ne prend pas plaisir à exercer la vengeance. Si l’iniquité ne passe pas inaperçue devant lui, et s’il exerce une stricte justice contre le mal, la destruction des impies est néanmoins une « œuvre extraordinaire » pour celui dont l’amour est infini.

« L’amitié de l’Éternel est pour ceux qui le craignent. » (Psaumes 25:14) Dieu honorera de sa confiance l’homme qui l’honore, et lui révélera ses desseins. « Cacherai-je à Abraham ce que je vais faire? » demande le Seigneur. Et il continue: « Le cri qui s’élève contre Sodome et Gomorrhe a grandi, et leur péché est énorme. Je veux descendre, et voir si leur crime est arrivé à son comble, ainsi que le bruit en est venu jusqu’à moi; si cela n’est pas, je le saurai. » (Genèse 18:17-33) Dieu connaissait parfaitement la mesure de l’iniquité de Sodome. S’il s’exprimait à la façon des hommes, c’était afin de souligner la justice de sa décision. Avant de frapper les transgresseurs, il vient lui-même se rendre compte de leur condition, prêt à leur offrir encore l’occasion de se convertir s’ils n’ont pas dépassé la mesure.

Deux des messagers célestes s’étant éloignés, Abraham reste seul avec celui qu’il connaît maintenant pour être le Fils de Dieu, et il va plaider en faveur des habitants de Sodome. Une première fois, il les a sauvés par son épée. Il va maintenant essayer de les sauver par ses prières. Lot et sa famille y résident encore, et l’affection désintéressée qui avait poussé Abraham à les délivrer de la main des Élamites va s’efforcer de les arracher, si c’est la volonté de Dieu, aux coups de sa justice.

Sa plaidoirie sera tout empreinte d’humilité et de révérence. « Voici, j’ai osé parler au Seigneur, bien que je ne sois que cendre et poussière », dit-il. Dans ces paroles, nulle trace de présomption ou de propre justice. Il ne demande aucune faveur motivée par son obéissance pour les sacrifices qu’il a consentis au service de Dieu. Pécheur lui-même, il plaide en faveur des pécheurs. Tel est l’esprit qui doit animer tous ceux qui s’approchent du Seigneur. Néanmoins, la prière d’Abraham respire la confiance d’un enfant plaidant auprès d’un père aimé. S’approchant du messager céleste, il lui présente une pétition pressante. Bien qu’habitant Sodome, Lot n’a point participé aux iniquités de ses habitants et Abraham se dit que dans cette ville populeuse, il doit y avoir d’autres adorateurs du vrai Dieu. C’est dans cette pensée qu’il ose dire au Seigneur: « Tu ne saurais agir ainsi, et faire mourir le juste avec le méchant de telle sorte que le juste soit traité comme le méchant. Loin de toi une telle pensée. Celui qui juge la terre entière ne ferait-il point justice? » Et à mesure qu’il obtient ce qu’il demande, le patriarche devient plus hardi, jusqu’à ce qu’il reçoive l’assurance que, s’il y a dix justes à Sodome, la ville sera sauvée.

Ce qui inspirait la prière d’Abraham, c’était l’amour des âmes qui périssaient. L’horreur que lui inspirent les péchés de cette ville corrompue est surpassée par le désir de sauver les pécheurs. Cette sollicitude est un exemple de celle que nous devons ressentir pour les impénitents. De tous côtés, nous sommes entourés d’âmes qui marchent vers une ruine tout aussi fatale, tout aussi effroyable que celle qui allait frapper Sodome. Chaque jour se ferme, sur un être humain, la porte du salut. A chaque heure, des âmes passent la limite de la miséricorde. Où sont les voix qui avertissent, qui supplient le pécheur d’éviter l’affreux sort qui l’attend? Où sont les mains tendues pour l’arracher à la mort? Où sont ceux qui, en paroles brûlantes d’humilité et de foi persévérante, plaident devant Dieu en faveur de l’homme perdu?

L’esprit manifesté par Abraham était l’esprit du Sauveur. Le Fils de Dieu est lui-même le grand intercesseur en faveur du pécheur. Celui qui a payé le prix du rachat de l’âme humaine en connaît la valeur. Surmontant son horreur du mal, horreur qui ne peut habiter que dans une âme immaculée, Jésus-Christ a manifesté envers les hommes un amour que la bonté infinie pouvait seule concevoir. Agonisant sur la croix, chargé du poids écrasant des péchés du monde, il priait pour ses insulteurs et ses meurtriers: « Père, pardonne-leur, murmurait-il, car ils ne savent ce qu’ils font. » (Luc 23:34)

Il est écrit d’Abraham qu’il « fut appelé ami de Dieu », qu’il « fut le père de tous ceux qui ont la foi » (Jacques 2:23; Romains 4:11). Dieu lui a rendu ce témoignage: « Toutes les nations de la terre seront bénies en ta postérité, parce qu’Abraham a obéi à ma voix et a observé ce que je lui avais ordonné, mes commandements, mes préceptes et mes lois. » Et celui-ci: « C’est lui que j’ai choisi, afin qu’il commande à ses enfants, et à sa maison après lui, de suivre la voie de l’Éternel, en faisant ce qui est juste et droit, et qu’ainsi l’Éternel accomplisse en faveur d’Abraham les promesses qu’il lui a faites. » (Genèse 26:5; 18:19)

C’est une rare distinction que reçut Abraham d’être appelé le père d’un peuple destiné à être, durant des siècles, le gardien et le conservateur de la vérité divine; d’un peuple par l’intermédiaire duquel les nations de la terre seraient bénies grâce au Messie promis. Mais celui qui avait appelé le patriarche savait ce qu’il faisait. Celui qui, de loin, lit nos pensées, et qui juge les hommes à leur juste valeur, pouvait dire de lui: Je le connais. Abraham ne trahira pas la vérité pour servir des intérêts personnels. Il gardera ma loi; il agira selon la droiture et la justice. Il ne se contentera pas de craindre Dieu; il implantera sa religion dans son foyer. Il instruira sa famille dans les voies de la justice. La loi de Dieu sera la règle de sa maison.

Cette maison d’Abraham se composait de plus d’un millier de personnes. Ceux qui, par ses enseignements, étaient amenés à adorer le vrai Dieu, trouvaient un gîte dans son camp. Là, comme dans une école, ils recevaient des enseignements qui devaient les préparer à être les représentants d’une foi pure et véritable. La responsabilité du patriarche était grande. Il formait de futurs chefs de famille qui introduiraient plus tard ses méthodes de gouvernement dans leurs propres maisons.

Dans les temps primitifs, le père de famille était à la fois le gouverneur et le prêtre. Son autorité sur ses enfants ne s’arrêtait pas lorsque ceux-ci fondaient leurs propres foyers. Ses descendants le considéraient comme leur chef tant dans les choses religieuses que dans les affaires matérielles. Ce système de gouvernement patriarcal, qu’Abraham s’efforça de perpétuer, avait pour effet de conserver la connaissance de Dieu. Il était indispensable pour relier entre eux les membres de la famille et pour dresser une barrière contre l’idolâtrie générale.

Le patriarche se rendait compte que la familiarité avec le mal engendre insensiblement le relâchement, puis l’abandon des bons principes. Aussi s’efforçait-il de préserver son camp de la tendance à se mélanger avec les païens et à fréquenter leurs cérémonies idolâtres. Avec le plus grand soin, il veillait à exclure tout vestige de fausse religion et à faire connaître aux siens la majesté et la gloire du Dieu vivant, seul digne d’adoration.

Cette sage précaution, qui consistait à supprimer autant que possible tout contact entre les païens et son peuple, venait de Dieu lui-même, qui voulait former une nation ayant « sa demeure à part, et qui ne se confondît pas avec les autres » (Nombres 23:9). S’il avait séparé Abraham de sa parenté idolâtre, c’était pour lui permettre d’élever sa famille loin des influences séductrices qui l’entouraient en Mésopotamie. Ainsi, la vraie foi pouvait se conserver dans toute sa pureté de génération en génération parmi ses descendants.

De son côté, Abraham était poussé par son affection pour ses enfants et pour toute sa maison, comme par sa sollicitude pour leur bonheur éternel, à exalter à leurs yeux les divins statuts comme le plus précieux héritage qu’il pût leur laisser et, par eux, communiquer au monde entier. Dans son camp, chacun devait savoir qu’il relevait de la souveraineté de Dieu. Sous ce signe, on ne devait connaître ni oppression chez les parents, ni désobéissance chez les enfants. La loi de Dieu assignant à chacun son devoir, la soumission à cette loi pouvait seule procurer le bonheur et la prospérité.

Aussi, l’exemple du patriarche, l’influence silencieuse de sa vie quotidienne constituaient-ils un enseignement permanent. L’inflexible droiture de sa conduite, son affabilité désintéressée et la rare courtoisie qui lui avaient valu l’admiration de personnages royaux, régnaient au sein de son foyer. L’atmosphère de noblesse et de bénignité qui rayonnait de sa personne révélait à tous le fait qu’il vivait avec le ciel. Dans sa maison, le plus humble serviteur n’était pas ignoré; on n’y voyait pas deux lois, l’une pour le maître, l’autre pour le serviteur; une entrée royale pour le riche et une autre pour le pauvre. Chacun y était traité avec justice et compassion; chacun était considéré comme susceptible d’hériter, aussi bien que le patriarche, des bienfaits de la grâce et de la vie éternelle.

Dieu avait choisi Abraham « afin qu’il commande à sa maison après lui ». Il savait qu’il n’y aurait chez lui ni laisser-aller ni favoritisme indulgent. On ne le verrait pas sacrifier le devoir aux clameurs d’une affection irraisonnée. En effet, non seulement Abraham enseignait la bonne voie, mais il appliquait sans fléchir l’autorité de lois justes et équitables.

En vérité, ils sont peu nombreux, aujourd’hui, ceux qui suivent cet exemple. Chez un trop grand nombre de parents, on constate un sentimentalisme égoïste et aveugle, faussement nommé affection, qui consent à abandonner les enfants à la merci de leurs caprices, à leur jugement rudimentaire et à leurs volontés indisciplinées. C’est commettre une véritable cruauté envers la jeunesse et une criante injustice envers la société. La faiblesse chez les parents engendre le désordre dans les familles et dans le monde. Au lieu d’inculquer aux jeunes la soumission aux commandements de Dieu, on les confirme dans leur résolution d’en faire à leur guise. Ils grandissent ainsi avec une aversion profonde pour la volonté divine et transmettent leur esprit irréligieux et insubordonné à leurs enfants et aux enfants de leurs enfants. A l’instar d’Abraham, les parents doivent « commander à leur maison après eux » et, comme premier pas dans l’obéissance à l’autorité de Dieu, enseigner et faire respecter la soumission à l’autorité paternelle.

Le peu d’estime manifestée pour la loi de Dieu que l’on constate jusque chez certains conducteurs religieux a été la source de grands maux. L’enseignement actuellement très répandu, d’après lequel les statuts divins ne sont plus obligatoires, a produit sur la moralité populaire le même effet que l’idolâtrie. Ceux qui cherchent à atténuer les droits de la loi de Dieu sapent par la base le gouvernement des familles et des nations. Les parents qui ne sont pas fidèles à ces statuts ne peuvent « ordonner à leur maison » de marcher dans la bonne voie. La loi de Dieu n’y étant pas acceptée comme une règle de conduite, leurs enfants, lorsqu’ils fondent des foyers à leur tour, ne sentent aucune obligation d’enseigner à leur progéniture ce qu’ils n’ont jamais appris eux-mêmes. Et voilà pourquoi tant de familles vivent sans Dieu et pourquoi la dépravation est si générale et si profonde.

Ce n’est que lorsqu’ils auront commencé à marcher, d’un cœur sincère, dans la bonne voie, que les parents seront préparés à « commander à leurs enfants après eux ». A cet égard, une réforme radicale s’impose. Elle est nécessaire chez les parents, nécessaire chez les ministres de l’Évangile. Les uns et les autres ont besoin de Dieu dans leurs familles. S’ils désirent voir un changement dans la situation du monde, il faut qu’ils introduisent la Parole de Dieu dans leurs maisons et en fassent leur conseiller. Ils doivent enseigner à leurs enfants qu’elle est la voix de Dieu exigeant d’eux une stricte obéissance.

Patiemment, affectueusement et sans relâche, qu’ils leur apprennent comment il faut vivre pour plaire à Dieu. Les enfants ainsi élevés seront préparés à résister aux sophismes de l’incrédulité. S’ils acceptent la Bible comme base de leur foi, celle-ci sera assise sur un fondement que la marée du scepticisme ne pourra pas emporter.

Un trop grand nombre de familles négligent la prière. Les parents se figurent qu’ils n’ont pas de temps à consacrer au culte de famille, matin et soir. Le temps leur manque pour rendre grâces à Dieu de ses bienfaits sans nombre, tels que les gais rayons du soleil, les bienfaisantes ondées qui font pousser la végétation, la protection dont les anges de Dieu les entourent. Le temps leur manque pour demander au Seigneur son aide, sa direction et sa douce présence au sein de leur foyer. Tout comme le bœuf et le cheval, ils se rendent à leur travail sans élever une seule pensée vers le ciel. Le sacrifice consenti par Jésus-Christ pour arracher leur âme à une perdition éternelle, ils ne se soucient guère plus d’en remercier Dieu que les animaux qui périssent!

Ceux qui professent aimer Dieu devraient, à l’instar des patriarches, ériger un autel au Seigneur partout où ils dressent leur tente. S’il y eut jamais un temps où chaque maison devrait être une maison de prière, c’est bien maintenant. Pères et mères, élevez fréquemment vos cœurs à Dieu par d’humbles prières tant pour vous-mêmes que pour vos enfants. Vous, pères de famille, qui en êtes les prêtres, apportez matin et soir un sacrifice de louange à l’autel de l’Éternel. Et vous, épouses, joignez-vous à eux et à vos enfants pour invoquer et louer le Créateur. Jésus, qui réside volontiers dans de tels foyers, habitera aussi le vôtre.

Il en rayonnera une sainte influence. L’amour s’y révélera et s’y épanouira par des gestes de prévenance, de bonté, de courtoisie douce et désintéressée. Qu’ils soient nombreux, ces foyers où règne cette atmosphère, où Dieu est adoré et où s’épanouit le véritable amour; ces foyers où la prière du matin et du soir s’élève à Dieu comme l’encens de l’autel, pour redescendre sur ses membres en rosée de grâce et de bénédiction!

Le foyer chrétien où cet idéal est cultivé constitue, en faveur de la vérité du christianisme, un témoignage que l’incroyant est incapable de réfuter. Chacun peut se rendre compte qu’il y réside une puissance agissant jusque dans le cœur des enfants et que c’est là un temple érigé au Dieu d’Abraham. Si tous les foyers qui se disent chrétiens l’étaient en réalité, leur influence serait immense: ils seraient en vérité « la lumière du monde ». Aux parents qui s’efforcent sincèrement d’atteindre cet idéal, Dieu répète le témoignage rendu à Abraham: « C’est lui que j’ai choisi, afin qu’il commande à ses enfants, et à sa maison après lui, de suivre la voie de l’Éternel, en faisant ce qui est juste et droit, et qu’ainsi l’Éternel accomplisse en faveur d’Abraham les promesses qu’il lui a faites. »