Patriarches et Prophètes

Chapitre 7

Le déluge

Aux jours de Noé, par suite de la désobéissance d’Adam et du meurtre de Caïn, une double malédiction reposait sur la terre. Mais la surface du globe était restée intacte. Malgré divers signes de détérioration, la nature conservait sa richesse et sa beauté primitives. Les collines étaient couronnées d’arbres majestueux autour desquels s’enlaçaient les sarments prolifères de la vigne. Les plaines, semblables à de vastes jardins, étaient tapissées de verdure et embaumées de mille fleurs. Une grande variété d’arbres fruitiers donnaient des récoltes presque illimitées. Les arbres de haute futaie surpassaient en dimensions, en beauté et en symétrie les plus superbes échantillons d’aujourd’hui. Leur fibre, aux veines serrées et presque aussi dures que la pierre, semblait indestructible. L’or, l’argent, les pierres précieuses abondaient.

Le genre humain n’avait que peu perdu de sa vigueur primitive. Quelques générations seulement s’étaient succédé depuis qu’Adam avait mangé de l’arbre qui prolongeait la vie. La longévité de l’homme se mesurait encore par siècles. Si cette race de multi-centenaires avait répondu au but de son existence et consacré ses ressources inouïes d’intelligence et de force physique à des entreprises ayant en vue le service de Dieu, le monde eût retenti de la gloire du Créateur. Mais il n’en était rien. De nombreux géants renommés pour leur sagesse, et dont les ouvrages admirables faisaient l’étonnement de leurs contemporains, n’étaient pas moins notoires par leur dérèglement que par leur génie.

Les dons magnifiques dont Dieu avait gratifié les antédiluviens ne servaient qu’à leur gloire personnelle. Appréciés pour eux-mêmes et sans égard au donateur, ces bienfaits se transformaient en malédiction. L’or, l’argent, les pierres et les bois fins entraient dans la construction de résidences somptueuses où chacun cherchait à éclipser son voisin. L’homme ne visait qu’à satisfaire son orgueil. La vie s’écoulait dans le divertissement et le crime. De l’indifférence envers Dieu, on était bien vite venu à nier son existence. La nature était adorée à la place du Dieu de la nature. On encensait le génie humain, on glorifiait ses ouvrages et on apprenait aux enfants à se prosterner devant des images taillées.

C’était sur de vertes pelouses, à l’ombre d’arbres vénérables ou en de vastes bosquets au feuillage toujours vert, qu’on érigeait les autels des faux dieux. Ces bosquets étaient entourés de jardins somptueux où s’étalaient des avenues bordées d’arbres fruitiers de toutes les variétés, ornées de statues et agrémentées de tout ce qui pouvait plaire aux sens, satisfaire la volupté et entraîner à l’idolâtrie.

En bannissant Dieu de leurs pensées et en adorant les œuvres de leur imagination, les hommes devenaient de plus en plus terre à terre. « Ceux qui les fabriquent, dit le Psalmiste, et tous ceux qui se confient en elles, leur deviendront semblables. » (Psaumes 115:8) Une loi de l’esprit humain veut que l’on se transforme à l’image de ce que l’on contemple. L’homme ne s’élève pas plus haut que ses conceptions de la vertu. En attribuant à leurs faux dieux les vices et les passions humaines, l’idéal de ces idolâtres s’abaissait de plus en plus.

« L’Éternel vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre, et que toutes les pensées de son cœur étaient chaque jour dirigées vers le mal. ... La terre s’était corrompue devant Dieu, et elle était remplie de crimes. » (Genèse 6:5, 11) La loi que Dieu avait donnée aux hommes comme règle de conduite était violée, et tous les forfaits imaginables étaient à l’ordre du jour. L’iniquité abondait, la justice était foulée aux pieds, et les cris des opprimés parvenaient jusqu’au ciel. Au sein de la dépravation générale, Méthusélah, Noé et d’autres s’efforçaient en vain de conserver la connaissance du vrai Dieu et d’endiguer la marée du mal.

Contrairement à l’ordre divinement établi dès le commencement, la polygamie avait de très bonne heure fait son apparition. La volonté de Dieu à cet égard s’était manifestée par le fait qu’il n’avait doté Adam que d’une femme. Mais, peu après la chute, les hommes avaient donné libre cours à leurs coupables désirs, et récoltaient maintenant une moisson grandissante de souffrances et de misères. Ni le mariage ni la propriété n’étaient respectés. Celui qui convoitait les femmes ou les biens de son prochain les lui prenait de force, et se glorifiait de ses prouesses. On se faisait une joie d’abattre des animaux et de se repaître de leur chair. L’homme devenant ainsi de plus en plus cruel et sanguinaire, la vie humaine était sacrifiée avec une incroyable indifférence. Le monde était encore dans son enfance, et l’iniquité était déjà si répandue et si invétérée que le ciel ne put le supporter davantage.

Dieu déclara: « J’exterminerai de la surface de la terre l’homme que j’ai créé. » (Genèse 6:7) Mon esprit ne sera pas toujours en lutte avec une race coupable. Si les hommes ne cessent de souiller la terre et de prostituer les trésors que j’ai répandus sur elle à profusion, je balaierai hommes et bêtes; je détruirai toute végétation et toute nourriture. La beauté de la nature ne sera plus que désolation et que ruine.

Cent vingt ans avant le déluge, Dieu fit connaître par un ange son intention à Noé, et lui ordonna de construire une arche. Pendant ce temps, il devait annoncer au monde que Dieu allait envoyer sur la terre un déluge qui engloutirait les méchants. Ceux qui accepteraient son message et se convertiraient obtiendraient le pardon et seraient sauvés du cataclysme. Avant Noé, ce même message avait déjà été communiqué à Hénoc et à sa famille. Méthusélah et ses fils, contemporains de Noé, l’entendirent à nouveau et travaillèrent à la construction de l’arche.

Dieu donna lui-même à Noé les dimensions exactes de cette arche, ainsi que d’autres directives très détaillées. La sagesse humaine aurait été incapable de concevoir un bâtiment d’aussi vastes proportions et d’une pareille résistance. Si Noé le construisit, Dieu en fut l’architecte. Semblable à un navire quant à sa carène, de manière à pouvoir flotter sur l’eau, il ressemblait à d’autres égards à une maison d’habitation. L’arche avait trois étages et une seule porte, placée sur le côté. La lumière y pénétrait par l’étage supérieur, les diverses parties de l’édifice étant aménagées de telle façon qu’elles étaient toutes éclairées par la même ouverture. Les matériaux employés à sa construction étaient le bois de gopher ou cyprès résineux, capable de résister aux ravages du temps durant des siècles. L’érection de cet immense bâtiment fut lente et laborieuse. Malgré la force herculéenne des hommes de cette époque, l’énorme dimension des arbres et la consistance du bois exigèrent un labeur beaucoup plus long qu’aujourd’hui. Rien ne fut négligé, humainement parlant, pour donner à cette entreprise toute la perfection possible. Néanmoins, l’arche n’aurait pu, telle qu’elle était, braver l’orage qui allait se déchaîner sur la terre. Dieu seul pouvait protéger ses serviteurs au milieu des éléments.

« C’est par la foi que Noé, divinement averti de ce qu’on ne voyait pas encore, et pénétré d’une pieuse crainte, bâtit l’arche pour sauver les siens; par elle il condamna le monde, et devint héritier de la justice qui vient de la foi. » (Hébreux 11:7) A tous les spectateurs, l’œuvre prouvait la sincérité de Noé, ainsi que l’authenticité de son message. Chaque coup de marteau rendait témoignage de sa foi. Il donna au monde un exemple de ce que signifie prendre Dieu au mot. Tout ce que Noé possédait fut investi dans cette construction. De toutes les directions, des multitudes vinrent contempler cette gigantesque embarcation érigée sur terre ferme, et entendre les paroles ferventes et convaincues du singulier prédicateur.

Touchés et remués par ses avertissements, un grand nombre de ses auditeurs parurent se joindre à lui. Mais leur conversion était superficielle. Ils ne voulaient pas abandonner leurs péchés. Le temps qui s’écoula avant l’arrivée du déluge démontra la fragilité de leur foi. Ils se laissèrent entraîner par l’incrédulité générale, et finirent par retourner à leurs anciennes coutumes. Rejetant la voix de la miséricorde et le solennel message de Noé, ils furent bientôt ses plus hardis détracteurs. Nul ne va si loin dans le mal que celui qui, après avoir reçu la lumière, repousse les appels du Saint-Esprit.

Les hommes de cette génération n’étaient pas idolâtres dans toute l’acception du terme. Un grand nombre d’entre eux se disaient adorateurs du vrai Dieu, et prétendaient que leurs idoles n’étaient qu’une représentation de la divinité et les aidaient à la concevoir plus nettement. Tels étaient les premiers et les plus notables adversaires de la prédication de Noé. Représentant Dieu par des objets matériels, ils étaient aveuglés sur sa majesté, sa puissance et la sainteté de son caractère, aussi bien que sur la nature sacrée et immuable de ses exigences. Le péché leur paraissait de moins en moins grave, et ils en étaient venus à croire que la loi divine n’était plus en vigueur. Il est contraire au caractère de Dieu, disaient-ils, de châtier les malfaiteurs, et nous nous refusons à penser qu’une catastrophe viendra frapper la terre. Si les hommes de cette génération avaient obéi à la loi divine, ils auraient reconnu la voix du Créateur dans les avertissements de son serviteur. Mais leur obstination les avait préparés à prendre Noé pour un imposteur ou un illuminé.

Du côté de la vérité, on ne voyait ni la multitude ni la majorité. Le monde s’était ligué contre la justice de Dieu et contre ses lois. Lors de la tentation d’Ève par Satan, ce dernier avait dit: « Vous ne mourrez certainement pas. » (Genèse 3:4) Les hommes sages et honorés de l’époque de Noé répétaient le même refrain: « Les menaces du ciel ont pour but de nous intimider; elles ne se vérifieront jamais. Ne vous alarmez pas: la destruction du monde par le Dieu qui l’a fait et le châtiment des êtres qu’il a créés n’auront jamais lieu. Tranquillisez-vous; ne craignez rien, Noé est un fou et un fanatique. » Et les épigrammes de pleuvoir sur la tête du vénérable vieillard. Loin de s’humilier, les foules persistaient dans la désobéissance et l’iniquité, comme si Dieu n’avait point parlé par son serviteur.

Noé, cependant, solide comme le roc, opposait au mépris et à la dérision des foules une fermeté et une fidélité inébranlables. Durant cent vingt ans, soutenu par une force irrésistible émanant de sa communion avec Dieu, sa parole, écho du Tout-Puissant, fit entendre à cette génération l’approche d’événements qui, à vues humaines, paraissaient impossibles.

Ses contemporains assuraient que les lois de la nature étaient immuables: témoin le retour invariable des saisons et le fait que les fleuves avaient toujours porté leurs eaux à la mer. D’ailleurs, la terre étant fertilisée par la brume ou la rosée, on n’avait jamais vu de pluie. Ces logiciens n’oubliaient qu’une chose: cette régularité était due à celui qui avait dit à la mer: « Tu viendras jusqu’ici, et tu n’iras pas plus loin. » (Job 38:11)

Les années s’écoulant sans amener de changements apparents dans la nature, ceux qui avaient senti l’aiguillon de la peur commencèrent à se rassurer. Comme beaucoup de gens à notre époque, ils pensaient que la nature est supérieure au Dieu de la nature, et que Dieu lui-même ne peut modifier ses inflexibles lois. Arguant que si la prédiction de Noé était correcte, notre globe serait jeté dans un état de perturbation, ils concluaient et faisaient croire au monde que ce message n’était qu’une mystification. S’il y avait un mot de vérité dans ce que disait Noé, observait-on, nos savants s’en apercevraient. Et pour marquer leur mépris de l’avertissement divin, ils se livraient de plus en plus aux plaisirs. On mangeait, on buvait, on plantait, on bâtissait. On lançait des entreprises que le temps devait rendre très fructueuses. Et pour bien montrer que l’on n’éprouvait aucune crainte de l’Être suprême, on se vautrait dans l’iniquité avec plus de hardiesse que jamais.

Si les antédiluviens avaient accepté l’avertissement qui leur était adressé, Dieu aurait détourné d’eux son courroux, comme il le fit plus tard pour Ninive. Hélas! leur résistance obstinée aux cris de la conscience et aux supplications du prophète de Dieu combla la mesure de leur culpabilité, et leur destruction devint irrévocable.

Les jours de grâce prenaient fin. Noé s’était strictement conformé aux directives du Seigneur. L’arche, complètement terminée, était approvisionnée d’aliments pour hommes et bêtes. Alors le serviteur de Dieu adressa à ses contemporains un dernier et suprême appel. Avec une ferveur inexprimable, il les adjura de profiter du refuge qui leur était offert. Une fois encore, ses paroles ne soulevèrent que railleries et ricanements. Mais soudain, sur la foule narquoise tombe un grand silence. Des monts et des forêts, on voit s’avancer paisiblement vers l’arche une troupe d’animaux composée de bêtes sauvages et domestiques. En même temps, on entend un bruissement comme celui d’un vent impétueux, et que voit-on? Dans un ordre parfait, des oiseaux innombrables, à obscurcir le soleil, viennent de toutes les directions. Tandis que les hommes résistent, insensibles aux ordres du Très-Haut, les animaux entrent dans l’arche, deux à deux, par espèce, ou à raison de sept couples pour les animaux purs. On contemple cette scène avec une admiration mêlée de stupeur. Les philosophes sont requis de donner une explication du phénomène. Mais en vain, car ce mystère les dépasse. D’ailleurs, les hommes se sont endurcis à tel point que cette scène ne produit sur eux qu’une impression passagère. Le soleil brille dans tout son éclat, la terre comme auparavant étale sa splendeur. En conséquence, comme pour braver et hâter la colère divine en marche, on retourne aux dissipations et aux violences.

Noé entend alors cet ordre: « Entre dans l’arche, toi et toute ta famille; car j’ai vu que tu es juste devant moi, au milieu de cette génération. » (Genèse 7:9, 1) Si les avertissements du patriarche n’avaient pas produit l’effet voulu sur le monde, ils avaient convaincu sa famille. Sa fidélité et sa loyauté étaient récompensées par le salut de tous les siens. Quel encouragement pour les parents fidèles!

La miséricorde divine cessa de plaider pour une race coupable. Les bêtes des champs et les oiseaux du ciel ayant trouvé un lieu de refuge, Noé et sa famille entrèrent dans l’arche. « Alors l’Éternel ferma la porte de l’arche sur lui. » On vit un éclair; une nuée éblouissante descendit du ciel et se tint devant l’entrée de l’arche. La porte, si massive que les hommes de l’intérieur n’auraient pu la fermer, fut ébranlée par des mains invisibles, et roula lentement sur ses gonds. Ainsi, tandis que Noé était à l’abri, les contempteurs de la grâce restaient sans protection. Cette porte était scellée par Dieu, qui seul pouvait la rouvrir. Ainsi sera fermée celle de la miséricorde, lorsque Jésus, avant son retour sur les nuées du ciel, cessera son intercession en faveur des coupables. Alors la grâce divine ne freinant plus les méchants, ils seront livrés à la merci de Satan. Aussi se proposeront-ils d’exterminer le peuple de Dieu. Mais, de même que Noé dans l’arche, les justes seront protégés par le Tout-Puissant.

Sept jours s’écoulèrent sans qu’on aperçût le moindre signe de l’orage qui approchait. Tandis qu’au dehors s’agitait une multitude triomphante, la foi de Noé et de sa famille fut mise à rude épreuve. Ce délai apparent confirmait les incrédules dans la croyance que Noé était victime d’une hallucination, et que le déluge était un mythe. Oubliant le spectacle troublant des oiseaux et des animaux qui s’étaient réfugiés spontanément dans l’arche, et celui de la porte qu’on avait vu se fermer mystérieusement, les rires, les orgies et les danses reprirent de plus belle. On osa même ridiculiser les manifestations de la puissance divine, et la foule, réunie autour de l’arche, se mit à narguer ses hôtes avec une insolence inconnue jusqu’alors.

Au huitième jour, cependant, de sombres nuages obscurcirent le ciel. Le tonnerre gronda, les éclairs sillonnèrent le firmament, et bientôt de grosses gouttes de pluie s’abattirent sur la terre. A ce spectacle tout nouveau, la foule, frappée d’effroi, se demandait secrètement: « Serait-il vrai que Noé ait raison, et que l’humanité soit vouée à la destruction? » Cependant, le ciel devenait de plus en plus sombre et les rafales de pluie se succédaient, de plus en plus abondantes. En proie à une folle terreur, les animaux erraient en tous sens, et semblaient, par leurs cris discordants, se lamenter sur leur destinée et celle de l’humanité. Alors, « toutes les sources du grand abîme et les écluses des cieux s’ouvrirent ». L’eau descendit des nuages en véritables cataractes. Les fleuves débordants inondèrent les vallées. Des trombes d’eau sortant du sein de la terre avec une force indescriptible projetèrent à cent et deux cents mètres de hauteur des masses de rochers qui, en retombant, s’enfoncèrent profondément dans la terre.

Les hommes contemplèrent tout d’abord la destruction des ouvrages de leurs mains. Leurs somptueuses demeures, ainsi que les jardins et les bosquets délicieux où ils avaient érigé leurs autels idolâtres, furent anéantis par la foudre, qui en dispersa les débris. Les autels sur lesquels on offrait des sacrifices humains ayant disparu, leurs adorateurs purent voir, en tremblant, la puissance du Dieu vivant semer la destruction sur les objets de leur égarement.

La fureur de l’orage allait en augmentant. Arbres, constructions, rochers et bancs de terre étaient projetés dans toutes les directions. Plus haut que le rugissement de la tempête s’élevaient les clameurs déchirantes des multitudes qui avaient renié l’autorité de Dieu. Satan lui-même, contraint de rester au milieu des éléments déchaînés, n’était pas sans crainte pour sa propre existence. Frustré de la joie de conduire à son gré une race d’hommes puissants et de l’espoir de la voir poursuivre ses abominations et sa révolte contre le Roi du ciel, il se répandait en imprécations contre ce qu’il appelait l’injustice et la cruauté de Dieu.

De même, certains hommes blasphémaient Dieu, et ils l’auraient volontiers renversé de son trône s’ils l’avaient pu. D’autres, éperdus de terreur, tendaient leurs mains vers l’arche, en implorant ses hôtes de les recevoir. Leur conscience, tardivement réveillée, leur disait qu’il y a un Dieu qui gouverne l’univers. En vain, à grands cris, ils s’adressaient à lui: ses oreilles étaient fermées à leurs supplications. A cette heure néfaste, ils reconnaissaient que la cause de leur ruine était leur désobéissance à une loi sainte et bonne. Le mobile de cette confession était la crainte du châtiment et non un véritable repentir, ni une vraie horreur du mal. Si la punition s’était arrêtée, ils auraient recommencé à insulter le ciel. Ainsi, lorsque les jugements de Dieu fondront sur la terre, les injustes sauront qu’ils expient leurs violations de la loi de Dieu. Mais ils n’éprouveront pas de remords plus sincères que les pécheurs de l’ancien monde.

Dans leur désespoir, quelques-uns s’efforçaient de pénétrer dans l’arche. D’autres, qui s’y cramponnaient, étaient bientôt emportés par le remous des eaux ou par le choc des arbres et des rochers. Battue par les vents impitoyables et secouée par les vagues, l’immense embarcation, frissonnant de toute sa masse, n’en continuait pas moins à cingler au milieu des éléments en démence. Des anges puissants étaient là pour la protéger.

A l’intérieur de l’arche, les bêtes trahissent par leurs cris une douloureuse angoisse. A l’extérieur, devant l’horreur de la tempête, les bêtes des champs et des forêts accourent affolées auprès des humains, comme pour leur demander secours et protection. Quelques-uns montent avec leurs enfants sur le dos de certains animaux puissants doués d’une vitalité tenace, et les dirigent vers les hauteurs, dans l’espoir d’échapper ainsi aux eaux grossissantes. D’autres, escaladant les collines et les monts, grimpent au sommet d’arbres énormes, mais ceux-ci sont arrachés et projetés avec leur cargaison vivante au milieu des vagues écumantes. Et les eaux montent, montent sans cesse. L’un après l’autre, tous les lieux qui avaient paru promettre un sûr abri sont inondés. Les gens qui ont cherché un dernier refuge sur les plus hautes cimes y disputent aux animaux une parcelle de terre ferme pour être bientôt, avec eux, emportés par les éléments déchaînés. Et maintenant, des plus hauts sommets, on n’aperçoit plus qu’une mer sans rivages.

Alors le message de Dieu ne semble plus une plaisanterie aux hommes qui l’ont méprisé. Combien ceux-ci apprécieraient une seule heure de grâce, un seul appel des lèvres de Noé! Mais la douce voix de la miséricorde s’est tue. D’ailleurs, ce n’était pas seulement la justice de Dieu, mais aussi son amour qui appelait ses jugements à mettre un frein à l’iniquité débordante.

« C’est ainsi que le monde d’alors périt submergé par l’eau du déluge. Mais les cieux et la terre d’à présent sont gardés par cette même parole et réservés pour le feu qui doit les consumer au jour du jugement et de la destruction des hommes impies. » (2 Pierre 3:5-7) Un autre orage s’approche. Une fois encore, la colère de Dieu frappera la terre et détruira le péché avec les pécheurs. L’iniquité qui perdit les antédiluviens règne actuellement dans le monde. Les hommes ont banni de leur cœur la crainte de Dieu. Sa loi est traitée avec indifférence, sinon avec mépris. La mondanité effrénée de notre génération ne le cède en rien à celle qui caractérisait le temps de Noé. Cela a été prédit: « Dans les jours qui précédèrent le déluge, on mangeait et on buvait, on se mariait et on donnait en mariage, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche, et les hommes ne s’avisèrent de rien jusqu’au moment où vint le déluge qui les emporta tous. Il en sera de même à l’avènement du Fils de l’homme. » (Matthieu 24:38, 39)

Par ces paroles, Jésus n’entendait pas condamner les antédiluviens de ce qu’ils mangeaient ou buvaient. C’est lui qui leur avait donné à profusion les fruits de la terre pour subvenir à leurs besoins physiques. Où ils péchaient, c’était en usant de ces bienfaits sans gratitude envers celui qui les leur prodiguait, et en se livrant sans retenue à la satisfaction de leurs appétits. Il était légitime de se marier, puisque le mariage remonte à la création du monde, et que Dieu, son auteur, l’a entouré de dispositions destinées à en conserver la beauté et la sainteté. Mais ces règles avaient été oubliées et le mariage avait été perverti et transformé en un moyen d’assouvir les passions.

Aujourd’hui, nous sommes témoins d’un même état de choses. L’appétit règne en maître. On voit des gens qui se disent disciples de Jésus-Christ, qui occupent une place honorable dans l’Église, manger et boire avec les mondains jusqu’à l’intempérance. On ne s’aperçoit pas qu’avec des facultés mentales et spirituelles émoussées, on s’expose à succomber aux passions inférieures. Des multitudes de gens, ne reconnaissant aucune obligation morale de maîtriser les désirs sensuels, deviennent esclaves de leurs convoitises. On ne vit que pour la satisfaction des sens et l’on borne ses pensées à la vie présente. Dans toutes les couches sociales, le luxe, la parade, le gaspillage sont à l’ordre du jour. La justice et la probité sont sacrifiées à l’amour de l’argent. Les pauvres sont opprimés, et la vente des « corps et des âmes d’hommes » va son train. Le vol, la fraude et la concussion s’installent sans pudeur en haut lieu comme dans les bas-fonds de la société.

Les organes de la presse pullulent en récits d’homicides perpétrés sans raison et de sang-froid, comme si tout sentiment d’humanité avait disparu. Ces atrocités sont même devenues si fréquentes, que c’est à peine si leur répétition soulève encore des commentaires ou éveille la surprise.

L’esprit d’anarchie qui fermente chez tous les peuples, et dont les explosions intermittentes font frémir le monde, nous donne une idée de la violence du feu qui, le moment venu, éclatera, couvrant notre terre de ruines et de désolation. Le tableau du monde antédiluvien que nous a laissé la Parole inspirée ne dépeint que trop parfaitement la condition vers laquelle marche à grands pas la société moderne. Les crimes perpétrés journellement dans nos pays réputés chrétiens sont aussi hideux et révoltants que ceux qui amenèrent l’extermination des pécheurs de l’ancien monde.

Avant la catastrophe, Dieu chargea Noé d’avertir sa génération pour qu’elle se convertisse et échappe à la destruction. De même aujourd’hui, le second avènement du Seigneur étant à la porte, Dieu envoie ses serviteurs porter un avertissement au monde pour lui donner l’occasion de s’y préparer. Les multitudes qui ont vécu dans la violation de la loi divine sont maintenant invitées, miséricordieusement, à obéir à ses préceptes sacrés. Le pardon est offert à tous ceux qui voudront abandonner le péché par la conversion envers Dieu et la foi en Jésus-Christ. Hélas! les foules vivent en désaccord avec les purs principes du gouvernement de Dieu. Elles jugent trop grand le sacrifice qui leur est demandé, rejettent l’avertissement et nient l’autorité de la loi divine.

De la grande population de la terre au temps de Noé, huit âmes seulement acceptèrent l’appel de Dieu. Après avoir averti le monde de sa destinée, le prédicateur de la justice dut voir son message méprisé et rejeté. Il n’en va pas autrement aujourd’hui. Avant de punir, le Législateur invite les transgresseurs à revenir à l’obéissance. Mais pour la majorité, ces avertissements sont en pure perte. L’apôtre Pierre l’a prédit: « Dans les derniers jours, il viendra des moqueurs pleins de railleries, vivant au gré de leurs propres convoitises; et ils diront: Où est la promesse de son avènement? Car, depuis que nos pères sont morts, tout demeure dans le même état que depuis le commencement du monde. » (2 Pierre 3:3, 4) On entend fréquemment répéter ces mêmes paroles, non seulement de la bouche des pécheurs avérés, mais aussi du haut de la chaire chrétienne: « Nulle raison de s’alarmer, dit-on. Avant le retour du Seigneur, le monde se convertira, et la justice régnera sur la terre durant mille ans. Paix! paix! tout demeure dans le même état que depuis le commencement. Que nul ne se laisse effrayer par les alarmistes. »

Mais cette façon de parler est en désaccord avec l’enseignement de Jésus et de ses apôtres. Écoutons cette question significative posée par le Maître: « Quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il de la foi sur la terre? » (Luc 18:8) Et, comme on l’a vu, il annonce que la condition du monde sera la même qu’au temps de Noé. De son côté, l’apôtre Paul nous avertit qu’aux approches de la fin, on sera témoin d’une surenchère de la méchanceté: « Or, l’Esprit dit expressément que dans les temps à venir, quelques-uns se détourneront de la foi pour s’attacher à des esprits séducteurs et à des doctrines de démons. » (1 Timothée 4:1) Il ajoute que, « dans les derniers jours, il surviendra des temps difficiles » (2 Timothée 3:1). Puis il dresse un catalogue saisissant des péchés qui séviront parmi ceux qui « garderont l’apparence de la piété ».

Au moment où leur temps de grâce tirait à sa fin, les antédiluviens s’abandonnaient aux divertissements et à de folles réjouissances. De crainte que les populations ne fussent impressionnées par l’ultime avertissement, les gens influents s’évertuaient à les retenir dans une ronde de plaisirs. Ne voit-on pas la même chose se répéter de nos jours? Au moment même où les serviteurs de Dieu font entendre le message final, le monde s’absorbe dans une succession continuelle de distractions et de fêtes qui effacent l’idée de Dieu et empêchent l’homme de réfléchir aux vérités qui seules peuvent le préserver d’une destruction imminente.

Aux jours de Noé, les philosophes affirmaient qu’il était impossible que le monde fût détruit par l’eau. Aujourd’hui, des hommes de science croient pouvoir démontrer que notre monde ne peut périr par le feu, attendu que ce serait contraire aux lois de la nature. Ils ignorent que le Dieu de la nature, auteur et conservateur de ces lois, peut utiliser l’œuvre de ses mains selon qu’il le juge à-propos.

C’est lorsque les sages et les hommes renommés eurent prouvé, à leur satisfaction, que la destruction du globe par un déluge était une impossibilité; c’est lorsque les craintes des populations eurent été calmées, et que tous envisagèrent la prophétie de Noé comme une aberration, — c’est alors que l’heure de Dieu sonna, et que « toutes les sources du grand abîme et les écluses des cieux s’ouvrirent » (Genèse 7:11) et les engloutirent. Trop tard, les hommes s’aperçurent que leur sagesse et leur orgueilleuse philosophie n’étaient que folie, que le Législateur est plus grand que les lois de la nature, et que l’Être omnipotent n’est pas à court de moyens pour accomplir ses desseins.

« Ce qui arriva du temps de Noé arrivera également au jour où le Fils de l’homme sera manifesté. » (Luc 17:26, 30) « Cependant, le jour du Seigneur viendra comme un voleur. Alors les cieux passeront avec fracas, les éléments embrasés se dissoudront, et la terre, avec les œuvres qu’elle renferme, sera consumée. » (2 Pierre 3:10) Lorsque les déductions philosophiques auront banni toute crainte des jugements de Dieu; lorsque les maîtres de la pensée religieuse auront démontré que des âges de paix nous attendent; lorsque le monde sera absorbé par un perpétuel retour d’affaires et de plaisirs, lorsqu’il sera occupé à planter, à festoyer et à folâtrer, tout en repoussant les divins avertissements et en persiflant les messagers de Dieu, — c’est à ce moment-là qu’une « ruine subite les surprendra, et qu’ils n’échapperont point » (1 Thessaloniciens 5:3).