Patriarches et Prophètes

Chapitre 5

Caïn et Abel

Les fils d’Adam, Caïn et Abel, étaient très différents de caractère. Abel avait des dispositions à la piété. Il s’était rendu compte que les voies de Dieu envers l’homme pécheur sont empreintes de justice et de miséricorde, et il acceptait avec reconnaissance l’espérance de la rédemption. Caïn, en revanche, nourrissait toutes sortes de pensées amères. Il murmurait de ce que Dieu, en raison du péché d’Adam, avait prononcé une malédiction sur la terre et sur le genre humain. Il s’abandonnait aux pensées mêmes qui avaient amené la perte de Satan: à l’ambition et au doute à l’égard de la justice et de l’autorité divines. Comme Adam et Ève, ces deux frères durent prouver leur fidélité à l’égard de la parole de Dieu. Ils connaissaient les conditions du salut, et comprenaient le système divinement institué des sacrifices. Ils savaient qu’en se conformant à ce rite, ils exprimaient leur foi en un Sauveur à venir, reconnaissaient qu’il n’y a de pardon qu’en lui seul, et manifestaient leur soumission à la volonté divine. Enfin, ils n’ignoraient pas qu’en signe d’actions de grâces, ils devaient présenter à Dieu les premiers fruits de la terre.

Les deux frères préparèrent deux autels semblables, et y apportèrent leurs offrandes. Celle d’Abel, conformément à l’ordre divin, consistait en un agneau de son troupeau. Et « l’Éternel eut égard à Abel et à son offrande » (Genèse 4:25, 26). Le feu descendit du ciel et consuma le sacrifice. Caïn, en dépit des instructions reçues, nettes et précises, déposa sur son autel, non pas un agneau, mais des produits de son verger. Aucun signe du ciel ne vint témoigner que son offrande était agréée. Abel le supplia de s’approcher de Dieu de la façon requise, mais il ne se montra que plus obstiné à en faire à sa guise. Étant l’aîné, il jugeait qu’il n’avait pas de leçons à recevoir de son frère, et méprisa ses conseils.

Caïn s’était approché de Dieu le murmure sur les lèvres et l’incrédulité au cœur à l’égard de l’expiation promise et de la nécessité des sacrifices. Son offrande n’impliquait aucun aveu de ses fautes. Ainsi que beaucoup de nos contemporains, c’était pour lui un acte de faiblesse que de suivre scrupuleusement les directions divines et d’attendre son salut uniquement d’un Sauveur à venir. Déterminé à conserver son indépendance, fort de ses mérites, au lieu de s’approcher de Dieu avec un agneau dont le sang se fût mêlé à son offrande, il avait apporté du fruit de son travail. Par ce geste, il pensait offrir à Dieu un hommage qui lui assurât son approbation. Il avait obéi, il est vrai, en érigeant son autel. Il avait encore obéi en apportant une offrande; mais cette obéissance était incomplète. Il y manquait l’élément essentiel: l’aveu du besoin d’un Rédempteur.

Du point de vue de leur instruction religieuse, les deux frères étaient égaux. Pécheurs tous les deux, ils reconnaissaient également leur devoir d’adorer Dieu et de le révérer. Jusqu’à un certain point, vue superficiellement, leur religion était la même. Passé cette limite, la différence était énorme.

« Par la foi, Abel offrit à Dieu un sacrifice meilleur que celui de Caïn. » (Genèse 5:1, 3) Abel avait compris les grands principes de la rédemption. Se reconnaissant pécheur, il voyait se dresser entre l’Éternel et lui toute sa culpabilité et la mort qui en est la pénalité. En offrant une victime sanglante, il s’inclinait devant la loi de Dieu violée par lui, et contemplait dans le sang de cette même victime un Sauveur qui devait mourir à sa place. C’est ainsi qu’il avait tout à la fois et l’assurance que son offrande était agréée, et le témoignage de sa justification.

Caïn n’était nullement victime d’une décision arbitraire. Autant qu’Abel, il avait eu l’occasion d’apprendre et d’accepter la vérité. C’est une erreur de croire que l’un des deux frères avait été élu pour le salut, et l’autre pour la perdition. Abel choisit la foi et l’obéissance; Caïn opta pour le doute et l’insoumission. Là était toute la différence.

Caïn et Abel représentent deux catégories d’individus que l’on rencontrera jusqu’à la fin. Les uns acceptent le sacrifice offert pour délivrer l’homme de son péché; les autres courent le risque de se confier en leurs propres mérites, c’est-à-dire d’offrir à Dieu un sacrifice privé de vertu expiatoire, et partant incapable de réconcilier l’homme avec Dieu. Ces derniers veulent ignorer que seuls les mérites de Jésus-Christ peuvent nous procurer le pardon de nos péchés. Ceux qui, ne sentant aucun besoin de l’Agneau de Dieu, comptent pouvoir s’intégrer dans la faveur du Tout-Puissant par leurs bonnes œuvres, commettent la même erreur que Caïn. Aussi longtemps qu’ils n’acceptent pas le sang purificateur, ils restent sous la condamnation.

Les adorateurs qui se rangent du côté de Caïn constituent la majorité des hommes. Presque toutes les fausses religions ont pour base le principe selon lequel on peut faire son salut par ses propres moyens. Quelques-uns aujourd’hui prétendent que l’humanité n’a nul besoin de rédemption, mais seulement d’une amélioration; qu’elle est susceptible de s’épurer, de s’élever, de se régénérer elle-même. On en voit le résultat dans l’histoire de Caïn. Non, elle n’est pas capable de se régénérer elle-même. Sa tendance naturelle n’est pas de monter vers le bien, mais de descendre vers le mal. Jésus est notre unique espérance. « Il n’y a, sous le ciel, aucun autre nom qui ait été donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés. » « Car il n’y a de salut en aucun autre. » (Acts 4:12)

La vraie foi, celle qui s’appuie entièrement sur le Sauveur, se traduit par la soumission à toutes les exigences divines. Depuis Adam jusqu’à nos jours, une grande controverse se poursuit sur la question de l’obéissance à la loi de Dieu. Dans tous les siècles, on a vu des hommes se réclamer de la faveur divine tout en se permettant de fermer les yeux sur l’un ou l’autre de ses préceptes. C’est « par les œuvres », déclare l’Écriture, que la foi est « rendue parfaite »; sans les œuvres, sans l’obéissance, « la foi est morte » (Jacques 2:22, 17). Celui qui prétend connaître Dieu, « et qui ne garde pas ses commandements, est un menteur, et la vérité n’est point en lui » (1 Jean 2:4).

Quand Caïn vit que son offrande était rejetée, il se courrouça contre Dieu et contre Abel: contre Dieu, parce qu’il n’acceptait pas ce qu’il avait substitué à l’offrande réglementaire, et contre Abel, parce qu’il préférait obéir à Dieu, plutôt que de le suivre dans sa désobéissance. Dieu n’abandonna cependant pas Caïn à lui-même, et condescendit à raisonner avec cet homme qui se montrait si peu raisonnable. « L’Éternel dit à Caïn: Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu? » (Genèse 4:6, 7) La voix céleste continua: « Si tu avais fait ton offrande avec piété, n’aurait-elle pas été agréée? Si tu l’as faite sans piété, c’est que le péché est déjà à la porte de ton cœur qu’il tend à dominer. Mais toi, sache t’en rendre vainqueur. » (Genèse 4:6, 7) L’alternative est devant Caïn. Ou bien il acceptera les mérites du Sauveur promis et obéira à Dieu pour jouir de sa faveur, ou bien il persistera dans son incrédulité et dans sa désobéissance; et dans ce cas, Dieu l’abandonnera sans qu’il ait aucun motif de se plaindre.

Au lieu de reconnaître sa culpabilité, le fils aîné d’Adam continue à se plaindre de l’injustice de Dieu et à jalouser haineusement son frère. Querelleur, il provoque une discussion avec ce dernier au sujet des voies de Dieu à leur égard. Modestement, mais fermement, le frère cadet prend le parti de la justice et de la bonté du Créateur, et s’efforce de convaincre Caïn que c’est lui qui a tort. Il lui rappelle avec quelle compassion Dieu a épargné la vie de leurs parents, alors qu’il aurait pu les frapper à mort sur-le-champ. En outre, dans son amour, Dieu livrera son Fils innocent au châtiment qu’ils ont eux-mêmes mérité. Ces paroles ne font qu’exaspérer Caïn, en qui le bon sens et la conscience crient qu’Abel a raison. Mais il est furieux de voir celui qui a l’habitude de l’écouter oser le contredire et lui refuser toute sympathie. Une rage aveugle s’empare de lui, et il frappe mortellement son frère.

Ce n’était pas pour quelque faute commise par Abel que Caïn le haïssait et qu’il le tua, mais « parce que ses œuvres étaient mauvaises, et parce que celles de son frère étaient justes » (1 Jean 3:12). C’est ainsi que, dans tous les siècles, les méchants ont haï ceux qui étaient meilleurs qu’eux. La vie d’obéissance et de fidélité respectueuse d’Abel était pour le meurtrier un reproche perpétuel. « Quiconque fait le mal hait la lumière, et ne va pas vers la lumière, de peur que ses œuvres ne soient réprouvées. » (Jean 3:20) « Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ seront persécutés. » (2 Timothée 3:12)

La mort d’Abel est le premier exemple de l’inimitié qui, selon la déclaration divine, devait régner entre le serpent et la postérité de la femme, c’est-à-dire entre Satan et ses sujets, d’un côté, et Jésus-Christ et ses disciples, de l’autre. Par le péché, Satan a su imposer son ascendant à la race humaine; mais ce joug, Jésus-Christ nous offre le moyen de le briser. Lorsque, par la foi en l’Agneau de Dieu, une âme renonce au péché, la fureur de Satan s’allume aussitôt. La vie sainte d’Abel réfutait la prétention de l’Adversaire selon laquelle il est impossible à l’homme d’observer la loi de Dieu. Quand Caïn, animé par l’esprit du Malin, vit qu’il ne pouvait dominer Abel, il s’emporta à tel point qu’il lui donna la mort. Partout où des hommes oseront revendiquer la loi de Dieu, on verra le même esprit s’élever contre eux. C’est là l’esprit qui, dans tous les siècles, a dressé les potences et allumé les bûchers où ont péri les disciples de Jésus-Christ. Ces cruautés émanent toujours de Satan et de ses suppôts. Mais la rage du Malin est celle d’un adversaire désarmé. Chaque martyr de Jésus est un vainqueur. « Ils l’ont vaincu (le serpent ancien, appelé le Diable et Satan) par le sang de l’Agneau et par la parole de leur témoignage; ils n’ont point aimé leur vie, ils n’ont pas reculé devant la mort. » (Apocalypse 12:11, 9)

Le meurtrier fut bientôt appelé à répondre de son crime. « L’Éternel dit à Caïn: Où est Abel, ton frère? Caïn répondit: Je ne sais pas; suis-je le gardien de mon frère, moi » (Genèse 4:9-16)? Caïn est déjà descendu si bas dans le péché qu’il a perdu la notion de la grandeur et de l’omniscience de Dieu. Pour cacher son crime, il recourt au mensonge.

Dieu lui répond: « Qu’as-tu fait? Le sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi. » Il donne à Caïn l’occasion de confesser son péché, car il a eu le temps de réfléchir. Il connaît l’énormité de son crime et du mensonge dont il a essayé de le couvrir. Mais il reste frondeur, et la sentence ne tarde plus. La voix qui lui a fait entendre des appels si doux lui jette maintenant ce terrible verdict: « Tu seras maudit de la terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère. Quand tu cultiveras la terre, elle ne te donnera plus ses fruits; tu seras errant et fugitif sur la terre. »

Bien que le meurtrier ait mérité la peine capitale, un Créateur miséricordieux lui conserve la vie et lui donne le temps de se convertir. Mais Caïn ne vivra que pour s’endurcir, pour fomenter la révolte contre l’autorité divine, et pour devenir le chef d’une race de pécheurs effrontés et intraitables. Poussé par Satan, cet apostat deviendra un meneur dont l’influence et l’exemple contribueront à démoraliser la société et à propager à tel point la corruption et la violence, que la destruction du monde deviendra nécessaire.

En épargnant la vie du premier meurtrier, Dieu voulait donner à tout l’univers une leçon sur le conflit séculaire entre le bien et le mal. La sombre histoire de Caïn et de ses descendants devait être un exemple de ce qui serait arrivé si Dieu avait permis aux pécheurs de poursuivre éternellement leur révolte contre lui. La miséricorde de Dieu n’eut pour effet que d’aggraver l’arrogance des impies. Quinze siècles après la sentence prononcée sur Caïn, l’univers put constater, dans le spectacle d’un monde plongé dans la souillure et le crime, les fruits de l’influence et de l’exemple du premier meurtrier. Il devint manifeste que la sentence de mort prononcée sur les hommes était à la fois juste et miséricordieuse. On vit que plus ceux-ci vivent longtemps dans le mal, plus ils deviennent insolents. On comprit que le verdict coupant court à une carrière d’iniquité débordante et débarrassant le monde d’êtres endurcis dans le péché était non pas un malheur, mais un bienfait.

Dévoré par un zèle frénétique, Satan travaille sans relâche et sous mille déguisements à calomnier le caractère et le gouvernement de Dieu. Grâce à de vastes plans, à une organisation savante et à une énergie farouche, il s’efforce de retenir les habitants du monde dans les filets de l’imposture. De son côté, grâce à une stratégie d’une ampleur incomparable, l’Être infiniment sage qui voit la fin dès le commencement prépare non seulement l’écrasement de la révolte, mais le dévoilement de son caractère devant l’univers.

Les fidèles habitants des autres mondes surveillaient avec une profonde attention ce qui se passait sur le nôtre. Le tableau de l’humanité leur révélait quels auraient été, dans le ciel, les résultats de l’administration de Lucifer qui rejetait l’autorité de Dieu et faisait fi de sa loi. Cette race de malfaiteurs éhontés leur fournissait un échantillon authentique de ce que deviennent bientôt les sujets du grand révolté.

« Toutes les pensées de leurs cœurs étaient chaque jour dirigées vers le mal. » (Genèse 6:5) Chez ces hommes, chaque impulsion du cœur ou de l’imagination était opposée aux principes divins de pureté, de paix et d’amour. Telle était l’effroyable moisson de la politique de Satan qui consiste à affranchir les créatures de Dieu des barrières de sa loi.

Grâce aux faits mis au jour par les péripéties de ce formidable conflit, Dieu justifie les principes et les règles de son gouvernement diffamé par Satan et ses partisans. Un jour — trop tard pour les rebelles — sa justice sera proclamée par les méchants comme par les bons.

Au fur et à mesure que se développe le front gigantesque de son ordre de bataille, et que l’heure du dénouement s’approche, Dieu recueille, au long des siècles, la sympathie et l’approbation de tous les mondes. Cette sympathie et cette approbation ne lui feront pas défaut lors de l’extirpation définitive de la grande rébellion. Il sautera alors aux yeux de tous que les contempteurs des divins préceptes se sont rangés du côté de Satan et ont fait la guerre à Jésus-Christ. Aussi, quand le prince de ce monde sera jugé, et que ses partisans partageront son châtiment, tout l’univers, en qualité de témoin à charge, fera retentir cette clameur: « O Roi des saints, tes voies sont justes et véritables! » (Apocalypse 15:3)