Patriarches et Prophètes

Chapitre 3

La tentation et la chute

Ne pouvant plus fomenter de révolte dans le ciel, Satan trouva un nouveau champ d’activité et de lutte contre Dieu: il se proposa la ruine de la race humaine. Le bonheur et la paix du couple habitant l’Éden étaient pour lui comme le mirage d’une félicité à jamais perdue. Dévoré par l’envie, il prit la résolution de les inciter à la désobéissance et d’attirer sur eux la peine du péché. Dans ce but, il décida de changer leur amour en méfiance et leurs chants de joie en récriminations contre leur Créateur. Par là, non seulement il les plongerait dans la désolation où il se trouvait lui-même, mais il jetterait le déshonneur sur Dieu et la désolation dans le ciel.

Nos premiers parents ne furent pas laissés dans l’ignorance du danger qui les menaçait. Des messagers célestes leur firent connaître l’histoire de la chute de Satan, et leur dévoilèrent les plans formés pour leur destruction. Ils leur expliquèrent plus entièrement la nature du gouvernement divin que le prince du mal s’efforçait de renverser. C’est par la désobéissance aux justes commandements de Dieu, leur dirent-ils, que Satan et son armée sont tombés. Cela vous montre l’importance d’honorer cette loi, condition indispensable du maintien de l’ordre et de l’équité dans l’univers. La loi de Dieu — émanation de sa volonté, révélation écrite de son caractère, expression de la sagesse et de l’amour divins — est aussi sacrée que Dieu lui-même, et l’harmonie de la création dépend d’un parfait accord entre cette loi et tout ce qui existe, animé ou inanimé. Dieu a placé non seulement les êtres intelligents, mais aussi toutes les opérations de la nature sous des lois fixes qu’il n’est pas permis de violer. Tandis que la nature est gouvernée par des lois naturelles, seul, parmi tous les autres êtres, l’homme est justiciable de la loi morale. Couronnement de l’œuvre de la création, il a reçu de Dieu la faculté de comprendre les exigences de sa loi, d’en apprécier tant la justice et la bonté que son obligation sacrée. Aussi Dieu demande-t-il de lui une obéissance implicite.

Comme l’avaient été les anges, les habitants de l’Éden vont être mis à l’épreuve et appelés à décider, soit d’obéir et de vivre, soit de désobéir et de mourir. S’ils sont irrespectueux de sa volonté, celui qui n’a pas épargné les anges désobéissants ne les épargnera pas non plus. Toute transgression compromettra la possession des dons de Dieu, et attirera sur eux le malheur et la ruine.

Les anges mirent Adam et Ève en garde contre les pièges de Satan. Ses efforts pour vous faire tomber, leur dirent-ils, seront inlassables. Mais aussi longtemps que vous serez obéissants, le malin ne pourra vous faire aucun mal; car, si cela était nécessaire, tous les anges seraient envoyés à votre secours. Si vous repoussez fermement et sans relâche ses premières insinuations, vous jouirez de la même sécurité que les messagers du ciel. Mais si, une seule fois, vous cédez à la tentation, votre nature en sera tellement altérée que vous n’aurez plus en vous-mêmes ni la force ni le désir de résister à Satan.

La défense de manger de l’arbre de la connaissance avait pour but de servir de pierre de touche à l’obéissance du premier couple, et partant à son amour pour Dieu. C’était la seule restriction mise à la jouissance de tout ce qu’il y avait dans le Paradis. Mais la désobéissance dans ce seul cas suffira pour les exposer à la peine du péché. D’ailleurs, il ne sera pas permis à Satan de les harceler sans cesse de ses tentations. Ce n’était qu’au pied de l’arbre défendu que cela lui serait possible. Chercher à sonder la nature de cet arbre, c’était s’exposer à tomber dans les pièges de l’ennemi. Aussi leur fut-il recommandé de prêter attention à l’avertissement de Dieu, et de suivre les instructions qu’il avait jugé bon de leur donner.

Afin d’accomplir son œuvre avec succès, Satan se décida à employer un déguisement bien propre à servir ses desseins sinistres: celui du serpent. Cet animal était alors une des créatures les plus intelligentes et les plus belles de la création. Il possédait des ailes et devenait, en plein vol, un objet éblouissant ayant l’apparence et l’éclat de l’or poli. A le voir perché sur les branches de l’arbre défendu, chargé de fruits délicieux, on ne pouvait se défendre d’un mouvement d’admiration. Ainsi se dissimulait, dans le jardin de la paix, le destructeur attendant sa proie.

Les anges avaient prévenu Ève du danger qui la guettait si, au cours de ses devoirs quotidiens dans le jardin, elle se séparait de son mari. En sa compagnie, lui avaient-ils dit, le danger de la tentation sera moins grand que si tu es seule. Or, absorbée par ses charmantes occupations, elle s’éloigne inconsciemment de son mari. S’apercevant tout à coup qu’elle est seule, elle éprouve un sentiment d’effroi. Mais, chassant aussitôt ses craintes, elle se dit qu’elle est assez sage pour discerner le mal et y résister.

Oubliant les recommandations de l’ange, elle se trouve bientôt en face de l’arbre défendu, qu’elle contemple avec un mélange de curiosité et d’admiration. Le fruit en est si beau qu’elle se demande pourquoi Dieu l’a défendu. L’occasion du tentateur est venue. Comme s’il comprenait les mouvements du cœur d’Ève: « Quoi, dit-il à la femme, Dieu aurait-il vraiment dit: Vous ne mangerez les fruits d’aucun arbre du jardin? » (Voir Genèse 3) A l’ouïe de cet écho inattendu de ses propres pensées, elle est surprise et presque effrayée. Mais alors, d’une voix musicale et caressante, le serpent se répand en louanges subtiles sur sa beauté incomparable, louanges qu’elle écoute sans déplaisir. Aussi, au lieu de s’enfuir en toute hâte, elle s’attarde, émerveillée d’entendre parler un serpent. Si elle s’était trouvée en face d’un être semblable aux anges, la crainte l’aurait saisie; mais l’idée ne lui vient pas que ce séduisant animal puisse être un instrument de l’ange déchu.

A l’habile question du tentateur, elle répond: « Nous mangeons les fruits des arbres du jardin, mais, quant au fruit de l’arbre placé au milieu du jardin, Dieu a dit: N’en mangez point, et n’y touchez pas; sinon vous mourrez! Le serpent répondit à la femme: Vous ne mourrez certainement pas; mais Dieu sait que, le jour où vous mangerez de ce fruit, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal. »

Le tentateur lui fait accroire qu’en mangeant du fruit de cet arbre, elle et son mari parviendront à une sphère d’existence plus élevée, et qu’ils verront s’élargir l’horizon de leurs connaissances. Ayant lui-même mangé du fruit défendu, n’a-t-il pas acquis le don de la parole? Puis il insinue que l’Éternel leur interdit cet arbre par une crainte jalouse de les voir s’élever à sa hauteur. C’est, affirme-t-il, en raison de ses propriétés merveilleuses, de la faculté qu’il a de donner la sagesse, qu’on vous a défendu d’en goûter ou même d’y toucher. En termes couverts, le tentateur ajoute que la menace divine ne sera pas exécutée; elle n’a pour but que de les intimider. Il continue: Comment pourriez-vous mourir? N’avez-vous pas mangé de l’arbre de vie? Dieu a voulu vous empêcher de parvenir à un plus haut développement et de découvrir un plus grand bonheur.

Depuis les jours d’Adam jusqu’aux nôtres, la tactique de Satan a été la même. Il pousse les hommes à se défier de l’amour de Dieu et à douter de sa sagesse. Il cherche constamment à exciter en eux un esprit de curiosité et d’irrévérence, un désir inquiet et malsain de pénétrer les secrets de la sagesse et de la puissance divines. A vouloir sonder ce qu’il a plu à Dieu de nous celer, des multitudes passent à côté des vérités révélées essentielles au salut. Satan amène les hommes à la désobéissance en leur suggérant que le terrain défendu va leur faire connaître de merveilleux secrets. Illusion et erreur. Épris de leurs idées de progression, passant par-dessus les commandements de Dieu, ils mettent leurs pieds sur le sentier qui aboutit à la dégradation et à la mort.

Au couple maître de l’Éden, Satan s’attache à insinuer qu’il y a des avantages à violer la loi de Dieu. N’entend-on pas aujourd’hui des raisonnements tout semblables? Bien des gens qui se vantent de leur largeur d’idées et de leur grande liberté, raillent l’étroitesse de ceux qui obéissent aux commandements divins. Satan prétendait avoir retiré un grand profit du fruit défendu; mais il avait soin de taire le fait que, pour cette raison même, il avait été expulsé du ciel. Plongé par le péché dans un malheur sans bornes, il cachait son affreux sort pour entraîner l’homme avec lui. De même aujourd’hui, le faux croyant voile son vrai caractère. Ses prétentions à la sainteté ne font que le rendre plus dangereux. Il fait l’œuvre de Satan et conseille à ses semblables d’en faire autant, et cela pour leur ruine éternelle.

Ève crut sincèrement aux paroles de Lucifer. C’est ce qui la perdit. Elle tomba pour avoir manqué de confiance en la parole de Dieu. Au jour du jugement, les hommes ne seront pas condamnés pour avoir consciencieusement cru au mensonge, mais pour avoir douté de la vérité ou négligé de la connaître. Il faut mettre tout son cœur à la recherche de la vérité. Les exemples donnés dans la Parole de Dieu ont pour but de nous avertir, de nous instruire, et de nous préserver de la séduction. Les négliger, c’est marcher à sa perte. Soyons certains que tout ce qui contredit cette Parole procède de Satan. Ses sophismes ont beau affirmer le contraire, il est toujours fatal de désobéir à Dieu.

Le serpent se met à cueillir du fruit défendu et le dépose dans les mains d’Ève. Elle accepte, comme malgré elle, et alors le tentateur lui rappelle ses propres paroles: Dieu a défendu d’y toucher sous peine de mort. Ève ne remarque aucun mauvais résultat de son acte, elle devient plus hardie. Voyant que le fruit de l’arbre est bon à manger, agréable à la vue, et qu’il est désirable, puisqu’il peut donner l’intelligence, elle en prend et en mange. Le goût en est excellent. Elle croit ressentir en elle une force vivifiante, et s’imagine entrer dans une sphère plus élevée. Et maintenant qu’elle a désobéi, elle va devenir, entre les mains de Satan, l’instrument de la perte de son mari. Sous l’empire d’une étrange fascination, elle se rend auprès d’Adam et lui raconte tout ce qui s’est passé.

Un voile de tristesse mêlée d’étonnement et d’alarme envahit le visage d’Adam. Il répond à sa femme: Le mystérieux serpent doit être l’adversaire contre lequel on nous a mis en garde. En conséquence, d’après la sentence divine, tu devras mourir. Pour toute réponse, Ève l’engage vivement à manger de ce fruit, en lui répétant les paroles du serpent: « Vous ne mourrez certainement pas. » Ce doit être vrai, dit-elle, car je ne ressens aucun signe du déplaisir de Dieu. Au contraire, j’éprouve une sensation délicieuse, qui anime tout mon être d’une vie nouvelle, semblable à celle des messagers célestes.

Adam comprend que sa femme a violé le commandement de Dieu et foulé aux pieds la seule défense qui leur ait été imposée pour éprouver leur fidélité et leur amour. Une lutte terrible se livre en lui. Il est consterné de voir Ève devenue victime du tentateur. Mais l’acte fatal est commis, et il va falloir qu’il se sépare de celle dont la société fait sa joie. Comment s’y résigner? Oh! Adam, tu as joui de la compagnie de Dieu et des anges; tu as contemplé la gloire du Créateur, tu sais la haute destinée réservée à ta race si elle demeure fidèle! Et tous ces bienfaits, tous ces privilèges s’éclipseraient devant la crainte de perdre ta compagne! En effet, son affection pour Ève prime tout: elle surpasse son amour, sa gratitude et sa fidélité envers le Créateur. N’est-elle pas, se dit-il, une partie de mon être, et puis-je supporter la pensée d’en être séparé? Il ne lui vient pas à l’idée que la puissance infinie qui l’a tiré de la poudre, qui a fait de lui un être vivant et magnifique, et dont l’amour lui a donné cette compagne, peut la lui remplacer. Et il se décide à partager son sort. Si elle doit mourir, il mourra avec elle. Après tout, se dit-il, les paroles du sage serpent ne pourraient-elles pas être vraies? Ève est devant lui aussi ravissante et, apparemment, aussi innocente qu’auparavant. Elle lui manifeste même un amour plus vif que jamais. Aucun signe de mort ne paraît sur ses traits. Adam se résout à braver les conséquences de son acte. Il saisit le fruit et le dévore.

Son péché consommé, il a tout d’abord l’impression qu’il entre dans une sphère plus élevée. Bientôt, cependant, la pensée de sa faute le remplit de terreur. L’atmosphère, qui avait toujours été douce et uniforme, paraît glaciale au couple désobéissant, leur vêtement lumineux disparaît. N’osant se présenter dévêtus devant Dieu et devant les anges, ils se mettent à façonner quelques ajustements. En outre, l’amour et la paix qui, jusqu’alors, ont été leur partage, font place à un sentiment de culpabilité et de désenchantement, à une frayeur de l’avenir.

Notre premier père, qui commence à se rendre compte du vrai caractère de sa faute, reproche à sa femme de s’être follement éloignée de lui et laissé séduire par le serpent. Ils se rassurent, néanmoins, à l’idée que celui qui les a, jusque-là, comblés de tant de bontés, pardonnera leur unique transgression, ou que leur châtiment sera moins inflexible qu’ils ne le craignent.

Satan triomphe de son succès. Il a poussé la femme à manquer de confiance en Dieu, à douter de sa sagesse, à transgresser sa loi. Par elle, il a consommé la chute d’Adam.

Mais le Législateur suprême se prépare à faire connaître aux coupables les conséquences de leur transgression. Sa divine présence apparaît dans le jardin. Dans son innocence et sa sainteté, le premier couple avait salué avec joie l’approche du Créateur. Mais maintenant, frappés de terreur, Adam et Ève s’enfuient et se cachent dans les taillis les plus épais du jardin. Or, « l’Éternel Dieu appela Adam, et lui dit: Où es-tu? Il répondit: J’ai entendu le bruit de tes pas dans le jardin; j’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché. L’Éternel dit encore: Qui t’as appris que tu es nu? As-tu mangé le fruit que je t’avais défendu de manger? »

Adam ne pouvait pas plus nier qu’excuser son péché. Mais au lieu d’en manifester du repentir, il en jette la faute sur sa femme, et partant sur Dieu lui-même: « La femme que tu m’as donnée pour compagne, m’a offert ce fruit et j’en ai mangé. » Celui qui, par amour pour Ève, s’est froidement déterminé à sacrifier l’approbation de Dieu, le Paradis et une vie éternelle de joie, n’hésite pas, en ce moment, à rejeter la responsabilité de sa faute sur sa compagne et sur le Créateur! Telle est la puissance du péché!

Dieu interroge la femme: « Pourquoi as-tu fait cela? » Elle répond: « Le serpent m’a séduite; et j’ai mangé ce fruit. » Pourquoi as-tu créé le serpent? Pourquoi l’as-tu laissé pénétrer dans l’Éden? Tels étaient les reproches impliqués dans l’excuse d’Ève. De même qu’Adam, elle rejette sur Dieu la faute de leur commune désobéissance. L’esprit de justification a pour auteur le père du mensonge. Manifesté par nos premiers parents aussitôt qu’ils eurent subi l’ascendant de Satan, il s’est reproduit, depuis, chez tous les fils et toutes les filles d’Adam. Au lieu de confesser humblement son péché, on cherche à s’en disculper et à le rejeter sur ses semblables, sur les circonstances et sur Dieu. On va jusqu’à prendre occasion de ses bienfaits pour murmurer contre lui!

L’Éternel prononce alors la condamnation du serpent: « Parce que tu as fait cela, tu seras maudit entre tous les animaux et toutes les bêtes des champs; tu ramperas sur ton ventre, et tu mangeras la poussière tous les jours de ta vie. » Utilisé comme instrument par Satan, le serpent devra partager son châtiment. De la plus gracieuse et la plus admirée des créatures des champs, il va devenir la plus abjecte et la plus détestée de toutes, également redoutée et haïe des hommes et des bêtes. La deuxième partie de la sentence s’applique directement à Satan lui-même dont elle annonce la défaite et la destruction finales: « Et je mettrai de l’inimitié entre toi et la femme; entre ta postérité et sa postérité; elle t’écrasera la tête, et toi, tu la blesseras au talon. »

Ève entend ensuite les chagrins et les douleurs qui doivent être désormais sa portion. L’Éternel lui dit: « Tes désirs se porteront sur ton mari, et il dominera sur toi. » En la créant, Dieu avait fait Ève égale à Adam. S’ils étaient restés obéissants à Dieu, en harmonie avec sa grande loi d’amour, l’accord le plus parfait n’eût cesser d’exister entre eux. Mais le péché avait engendré la discorde et, dès lors, l’union et l’harmonie ne pouvaient se maintenir que par la soumission de l’un ou de l’autre des époux. Or, Ève avait péché la première. En se séparant de son mari, contrairement à la recommandation divine, elle avait succombé à la tentation, et c’est à ses sollicitations qu’Adam avait désobéi. En conséquence, elle était placée sous l’autorité de son mari. Si notre race déchue obéissait à la loi de Dieu, cette sentence, bien qu’étant un résultat du péché, se changerait en bénédiction. Mais l’homme, abusant de sa suprématie, a trop souvent rendu le sort de la femme bien amer et fait de sa vie un martyre.

Dans sa demeure édénique, Ève avait été parfaitement heureuse aux côtés de son mari. Remuante et curieuse comme nos Èves modernes, elle s’était sentie flattée à l’idée d’entrer dans une sphère plus haute que celle qui lui était assignée. En voulant s’élever au-dessus de sa situation première, elle tomba plus bas. Un sort semblable attend toutes celles qui répugnent à s’acquitter joyeusement des devoirs de la vie. Désertant la place où elles seraient en bénédiction, et ambitionnant des positions pour lesquelles elles ne sont pas faites, beaucoup de femmes sacrifient leur vraie dignité et leur vraie noblesse.

A Adam, Dieu déclara: « Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l’arbre au sujet duquel je t’avais donné cet ordre: Tu n’en mangeras point!... la terre sera maudite à cause de toi; tu en tireras ta nourriture avec peine tous les jours de ta vie. Et elle produira pour toi des épines et des chardons, et tu te nourriras de l’herbe des champs. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre d’où tu as été tiré; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. »

Il n’entrait pas dans le dessein du Très-Haut que les innocents habitants du Paradis eussent la moindre connaissance du péché. Dieu leur avait prodigué le bien et voilé le mal, alors que désormais, ayant pris de l’arbre défendu, ils vont continuer à en manger, c’est-à-dire à côtoyer le mal, tous les jours de leur vie. A partir de ce moment, le genre humain va être harcelé par les tentations de Satan. Aux douces occupations qui leur avaient été assignées, vont succéder les soucis et le labeur quotidien, les désappointements, les chagrins, les douleurs et finalement la mort.

Quand Dieu avait créé l’homme, il l’avait fait dominer sur la terre et sur toutes les créatures. Tant qu’Adam était demeuré fidèle au ciel, la nature lui était soumise. Mais maintenant qu’il s’est rebellé, le règne animal a secoué son sceptre, et toute la nature, frappée de malédiction, est devenue pour lui un continuel témoin des résultats de son insoumission. Dieu a voulu ainsi, dans sa grande miséricorde, montrer aux hommes le caractère sacré de sa loi, et leur prouver, par leur propre expérience, le danger de s’en écarter si peu soit-il.

Mais la vie de labeur et de soucis qui devait être désormais le lot de l’homme, cachait en réalité une pensée d’amour. Elle constitue une discipline rendue nécessaire à la nature humaine. Elle doit servir à brider ses appétits et ses passions, et l’aider ainsi à se maîtriser. Elle entre dans le grand plan de Dieu pour racheter l’homme de la dégradation et de la ruine.

L’avertissement donné à nos premiers parents: « Le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement » (Genèse 2:17) n’implique pas qu’ils mourraient le jour même de la désobéissance, mais qu’en ce jour-là, la sentence irrévocable serait prononcée. L’immortalité leur était promise à condition qu’ils obéissent. La transgression commise, ils perdaient la vie éternelle. Le jour même de leur premier péché, ils étaient voués à une mort certaine.

Pour prolonger indéfiniment sa vie, l’homme n’aurait eu qu’à continuer de manger de l’arbre de vie. Privé de ce fruit, sa vitalité allait subir une déperdition graduelle, pour aboutir à la décrépitude et à la mort. L’espoir de Satan était qu’Adam et Ève continueraient à manger du fruit de l’arbre de vie, de façon à perpétuer une existence désormais malheureuse. Mais l’homme n’eut pas plutôt désobéi que des anges furent envoyés pour lui interdire l’accès à l’arbre de vie. La lumière qui flamboyait autour d’eux avait l’apparence d’une épée étincelante. Aucun membre de la famille d’Adam n’a donc pu manger de ce fruit. Ainsi, il n’existe pas de pécheurs immortels.

Envisageant le déluge de maux qui a submergé le monde à la suite de la transgression originelle, bien des personnes déclarent que ces effroyables conséquences ne sont nullement en rapport avec un péché aussi minime. Elles en prennent prétexte pour incriminer la sagesse et la justice de Dieu. Si elles voulaient envisager cette question de plus près, elles verraient leur erreur. Ayant créé l’homme à son image, exempt de péché et destiné à « remplir la terre » d’êtres peu inférieurs aux anges, Dieu ne pouvait permettre qu’elle se peuplât d’une race rebelle à ses lois. Il fallait donc la mettre à l’épreuve. Or, le fait que cette épreuve était extrêmement légère montre non seulement la bonté du Créateur, mais aussi l’énorme gravité de la désobéissance de l’homme.

En revanche, si Adam avait été soumis à une restriction pénible, bien des gens se seraient livrés au mal, en disant: Ceci n’est qu’une peccadille; Dieu ne s’occupe pas de fautes aussi minimes. Des péchés que l’on considère comme véniels et n’encourant pas la réprobation des hommes seraient commis sans remords de conscience. Dieu a ainsi fait voir qu’il a horreur du péché à quelque degré que ce soit... Ève se trompait en croyant le contraire. En mangeant du fruit défendu, et en poussant son mari à l’imiter, elle a attiré sur le monde des maux sans nombre. Qui saurait prévoir, au moment de la tentation, les terribles conséquences qui résulteront d’un faux pas?

Parmi les personnes qui prétendent que la loi de Dieu n’est plus en vigueur, beaucoup affirment qu’il est impossible de lui obéir. Si tel est le cas, comment expliquer qu’Adam ait dû subir la peine de sa transgression? Le péché de nos premiers parents a déversé sur le monde un tel déluge de douleurs et de crimes que, sans la bonté et la miséricorde de Dieu, cette faute première aurait plongé le genre humain dans un désespoir sans issue. Que personne ne s’abuse: « Le salaire du péché, c’est la mort. » (Romains 6:23) Pas plus aujourd’hui que lorsque cette sentence fut prononcée sur le père de l’humanité, la loi de Dieu ne peut être impunément violée.

Ayant péché, Adam et Ève furent avertis qu’ils ne pouvaient plus demeurer en Éden. Ils supplièrent Dieu de les laisser habiter le lieu qui fut témoin de leurs joies et de leur innocence. Confessant qu’ils avaient perdu tout droit à occuper cet heureux séjour, ils promirent une stricte obéissance pour l’avenir. Il leur fut répondu: Votre nature s’est altérée et pervertie par le péché; vous avez perdu une partie de votre force de résistance au mal; vous serez donc désormais plus facilement victimes encore des attaques de Satan qu’en votre état d’innocence.

Humiliés, accablés d’une tristesse inexprimable, Adam et Ève dirent adieu à leur ravissante demeure, et s’en allèrent vivre sur une terre frappée de malédiction. La température, précédemment si douce et si uniforme, était devenue sujette à de grandes variations. Pour les protéger des extrêmes du froid et de la chaleur, Dieu, dans sa bonté, leur procura un vêtement fait de peaux d’animaux.

Lorsqu’ils virent pour la première fois une fleur flétrie, une feuille desséchée, ce signe de dégénérescence leur causa un plus grand chagrin qu’on n’en éprouve aujourd’hui devant la mort d’un être cher. Et quand les arbres de la forêt se dépouillèrent de leur feuillage, un fait brutal leur apparut dans toute son horreur: tout organisme vivant est condamné à mourir.

Le séjour de délices dont les charmants sentiers étaient désormais interdits à l’homme demeura longtemps encore sur la terre. Les premiers hommes, déchus de leur innocence, le contemplaient de loin. C’est à la porte de l’incomparable jardin fermé par la présence des gardiens angéliques, et où se révélait la gloire de Dieu, qu’Adam et ses fils venaient adorer le Créateur et renouveler leurs vœux d’obéissance. Plus tard, lorsque la marée montante de l’iniquité eut envahi le monde et que la malice des hommes fut menacée par un déluge dévastateur, la main qui avait planté l’Éden le retira de dessus la terre. Mais il lui sera rendu, plus glorieux encore, lors du rétablissement final, quand apparaîtront « un ciel nouveau et une terre nouvelle » (Apocalypse 2:7; 21:1; 22:14).

Alors ceux qui auront gardé les commandements de Dieu jouiront d’une vigueur immortelle sous les ombrages de l’arbre de vie. A travers les siècles infinis de l’éternité, les habitants des mondes immaculés verront dans l’Éden restauré un échantillon de l’œuvre parfaite de la création divine, alors qu’elle était vierge encore de la souillure du péché, une image de ce que toute la terre serait devenue si l’homme avait collaboré au glorieux plan du Créateur.