Éducation

Chapitre 24

Travail manuel

Nous vous exhortons [...] à travailler de vos mains (1 Thessaloniciens 4:10, 11).

À la création, le travail fut donné comme une bénédiction. Il contenait en soi le progrès, la puissance, le bonheur. Le péché, en altérant l'état de la terre, altéra les conditions du travail; pourtant, quoique celui-ci entraîne maintenant l'inquiétude, la fatigue, les difficultés, il est toujours source de bonheur et d'épanouissement; bouclier aussi contre la tentation. La discipline qu'il requiert fait échec à l'indolence et encourage l'application, l'honnêteté, l'assurance. Il devient ainsi partie du plan de rédemption divin.

Il faut amener la jeunesse à mesurer la noblesse du travail; lui montrer que Dieu est sans cesse à l'ouvrage, que chaque chose dans la nature remplit sa tâche. La création tout entière s'affaire, et si nous voulons remplir notre mission, nous devons suivre son exemple.

Et nous sommes appelés à travailler avec Dieu. Il nous donne la terre et ses trésors; mais c'est à nous d'en tirer parti. Il fait pousser les arbres; mais c'est nous qui préparons le bois pour construire la maison. Il a mis dans la terre l'argent et l'or, le fer et le charbon; mais c'est seulement à force de travail que nous pourrons les extraire.

Montrons que Dieu, tout en créant et en veillant sans cesse sur sa création, nous a accordé un pouvoir qui n'est pas sans rapport avec le sien. Nous avons reçu, dans une certaine mesure, la possibilité de contrôler les forces de la nature. De même que Dieu tira la terre du chaos, nous pouvons faire sortir du désordre l'ordre et la beauté. Et malgré le péché, nous ressentons, devant la tâche accomplie, une joie semblable à la sienne lorsque, contemplant la terre, il vit que cela était bon.

En règle générale, c'est d'un travail utile que les jeunes tireront le plus grand bénéfice. Les petits enfants trouvent dans le jeu à la fois un plaisir et une occasion de progrès; et leurs divertissements devraient profiter à leur croissance, physique certes, mais aussi mentale et spirituelle. A mesure qu'ils grandissent en force et en intelligence, la meilleure récréation sera celle qui leur demandera un effort utile. Celle qui apprend aux jeunes à se rendre utiles de leurs mains, à prendre leur part des responsabilités de la vie, contribuera efficacement au développement de leur esprit et de leur caractère.

La jeunesse a besoin d'apprendre que vivre signifie travailler avec ardeur, attention, en prenant ses responsabilités. Elle a besoin d'une éducation positive, qui lui permette de faire face en toutes circonstances. Elle devrait apprendre que la discipline exigée par un travail régulier est d'une importance primordiale, car elle arme contre les vicissitudes de la vie et surtout favorise un épanouissement total de l'être.

Malgré tout ce que l'on a dit et écrit à propos de la noblesse du travail manuel, le sentiment qu'il est dégradant l'emporte. Les jeunes gens ont envie de devenir professeurs, employés, négociants, médecins, hommes de loi, ou d'embrasser toute autre carrière qui ne demande pas d'effort physique. Les jeunes filles fuient les travaux ménagers et recherchent une autre sorte d'instruction. Ils ont tous besoin d'apprendre qu'un travail honnête ne déshonore personne. Ce qui est déshonorant, c'est la paresse et la nécessité de dépendre d'autrui. La paresse engendre l'indulgence envers soi-même et une vie vide, stérile, comme un champ où pousseront toutes sortes de mauvaises herbes. "En effet, lorsqu'une terre abreuvée de pluies fréquentes produit des plantes utiles à ceux pour qui elle est cultivée, elle a part à la bénédiction de Dieu. Mais si elle produit des épines et des chardons, elle est réprouvée, près d'être maudite, et finit par être brûlée." (Hébreux 6:7, 8)

Parmi les matières auxquelles les étudiants consacrent leur temps, il en est beaucoup qui ne sont indispensables ni au service, ni au bonheur; par contre il est indispensable que chaque jeune sache parfaitement s'acquitter des tâches quotidiennes. Si besoin est, une jeune fille peut se passer de la connaissance des langues étrangères, de l'algèbre, et même du piano; mais il lui faut savoir faire un bon pain, confectionner des vêtements seyants, accomplir avec compétence les travaux de la maison.

Rien n'est plus important pour la santé et le bonheur de la famille qu'une cuisinière habile et intelligente. Une nourriture malsaine, mal préparée peut entraver et même compromettre gravement l'efficacité des adultes et la croissance des enfants. Mais par une nourriture qui correspond aux besoins du corps tout en étant appétissante et savoureuse, la cuisinière peut accomplir une œuvre remarquable. Bien souvent notre bonheur de vivre dépend étroitement de notre fidélité aux tâches quotidiennes.

Puisque hommes et femmes partagent les travaux de la maison, garçons et filles doivent les connaître et s'en charger. Ranger une chambre, faire un lit, la vaisselle, le repas, laver et raccommoder ses vêtements sont des activités qui n'ôtent pas aux garçons de leur virilité, mais qui les rendront plus heureux et plus utiles. Et si les filles, de la même façon, apprenaient à atteler et à conduire un cheval, à utiliser la scie et le marteau, aussi bien que le râteau et la houe, elles seraient mieux préparées aux exigences de la vie

Que les enfants et les jeunes voient dans la Bible combien Dieu honore le travail manuel. Qu'ils lisent l'histoire des fils de prophètes (2 Rois 6:1-7), ces étudiants qui construisaient leur lieu d'habitation; ils perdirent la hache qu'ils avaient empruntée et un miracle leur permit de la retrouver. Qu'ils lisent l'histoire de Jésus le charpentier, de Saul le faiseur de tentes, ces artisans qui assumaient le plus haut ministère au service de Dieu et des hommes. Qu'ils lisent l'histoire du jeune garçon dont le Seigneur utilisa les cinq pains pour nourrir la foule, miracle merveilleux; de Dorcas la couturière, rappelée à la vie pour continuer à vêtir les pauvres; de la femme sage des Proverbes: "Elle se procure de la laine et du lin et travaille d'une main joyeuse. [...] Elle donne la nourriture à sa maison et ses instructions à ses servantes. [...] elle plante une vigne. [...] elle affermit ses bras. [...] Elle ouvre ses mains pour le malheureux, [...] elle tend la main au pauvre. [...] Elle surveille la marche de sa maison, elle ne mange pas le pain de paresse." (Proverbes 31:13, 15-17, 20, 27)

Dieu dit d'une telle femme qu'elle "sera louée". "Donnez-lui du fruit de son travail, et qu'aux portes ses œuvres la louent." (Proverbes 31:30, 31)

La première école technique enfantine devrait être la maison. Et chaque école devrait posséder, autant que possible, des installations permettant le travail manuel, discipline précieuse qui remplacerait souvent avantageusement la gymnastique.

Le travail manuel mérite beaucoup plus d'attention qu'il n'en a reçu jusqu'à présent. Les écoles devraient, en plus de la formation mentale et morale la plus soignée, offrir les instruments les meilleurs du développement physique et de l'éducation technique. L'enseignement dispensé devrait englober l'agriculture, les industries-en proposant l'éventail le plus large possible de métiers utiles-, l'économie domestique, la cuisine saine, la couture, la confection, le traitement des malades et d'autres sujets analogues. Des éducateurs avertis devraient assurer ces enseignements dans des jardins, des ateliers, des salles de soins prévus à cet effet.

Le travail doit être accompli consciencieusement et viser un but défini. S'il faut avoir des connaissances dans divers métiers d'artisanat, il est indispensable de se spécialiser dans un domaine au moins. Chaque jeune, en quittant l'école, devrait, si besoin était, pouvoir gagner sa vie grâce à ce qu'il a appris.

L'investissement que demande l'enseignement technique est le plus gros obstacle à son développement dans les écoles. Mais le but recherché mérite la dépense. Il n'y a rien d'aussi important que la formation de la jeunesse, et chacune des dépenses qu'elle entraîne se justifie.

Même sur le plan financier cet investissement se révélera être une véritable économie. Tant de nos garçons seront ainsi dissuadés de traîner dans les rues et dans les bars; les frais occasionnés par le jardinage, les ateliers, les bains épargneront les frais des hôpitaux et des centres de rééducation. Et qui peut mesurer la valeur, pour la société et la nation, des jeunes habitués à l'ouvrage, qualifiés pour un travail utile et fécond?

Pour se délasser après l'étude, rien ne vaut l'exercice en plein air, qui met en mouvement le corps entier. Aucun exercice manuel n'égalera l'agriculture. Il faut s'appliquer davantage à faire naître et à encourager l'intérêt pour les travaux agricoles. Le maître doit attirer l'attention sur ce que la Bible dit de l'agriculture: selon le plan de Dieu, l'homme devait cultiver la terre; le premier homme, chef de la création, avait reçu un jardin dont s'occuper; et beaucoup de grands hommes, de ceux qui sont l'honneur de la terre, ont été des cultivateurs. Que le maître montre les avantages d'une telle vie. "Même un roi est tributaire de la campagne", dit le sage (Ecclésiaste 5:8). Du cultivateur, il est écrit: "Son Dieu lui a enseigné la marche à suivre, il lui a donné ses instructions." (Ésaïe 28:26) Et aussi: "Celui qui veille sur un figuier en mangera le fruit." (Proverbes 27:18) Celui qui vit de l'agriculture échappe à bien des tentations et reçoit en partage bien des privilèges et des bénédictions qui ne peuvent échoir à ceux qui travaillent dans les grandes villes. A notre époque de sociétés géantes, de concurrence, peu de gens peuvent jouir d'une indépendance et d'une assurance quant au fruit de leur travail aussi grandes que celles du cultivateur.

N'enseignons pas aux étudiants l'agriculture en théorie seulement, mais aussi en pratique. Qu'ils apprennent tout ce qu'il est possible d'apprendre à propos de la nature, de la préparation du sol, des différentes récoltes, des meilleures méthodes de production; qu'ils mettent aussi leur savoir en pratique! Que les maîtres participent à leur ouvrage et insistent sur les résultats que peut produire un effort habile, intelligent. Ceci peut éveiller un intérêt authentique, un désir profond de travailler du mieux possible. Un tel désir, joint à l'effet tonifiant de ce travail, du soleil, de l'air pur, fera naître un goût pour l'agriculture qui décidera du choix du métier chez beaucoup de jeunes. Ainsi peut-être pourrait être renversé le courant qui entraîne maintenant tant de gens vers les grandes villes.

C'est ainsi également que nos écoles pourraient aider tant de gens sans emploi. Des milliers d'êtres sans ressources, affamés, qui viennent chaque jour grossir les rangs des délinquants, pourraient se prendre en charge, mener une vie heureuse, saine, indépendante s'ils apprenaient à cultiver le sol avec zèle et compétence.

Le travail manuel est également salutaire à ceux qui exercent une profession libérale. Un homme peut avoir un esprit brillant, vif; ses connaissances, ses dispositions peuvent lui assurer l'accès au métier qu'il a choisi; il est néanmoins possible qu'il ne soit pas prêt pour les tâches qui l'attendent. Une éducation essentiellement théorique ne conduit guère qu'à une pensée superficielle. La pratique, par contre, apprend l'esprit d'observation et à penser par soi-même. Elle favorise le développement de cette sagesse que nous nommons "bon sens". Elle nous enseigne à faire des projets et à les mener à bien, elle développe notre courage et notre persévérance, en appelle à notre tact, à notre habileté.

Le médecin qui affermit ses connaissances en visitant les chambres des malades acquerra une perspicacité aiguisée, un savoir plus complet, une capacité de réaction en toute circonstance-toutes ces qualités indispensables que seule l'expérience peut donner.

Le pasteur, le missionnaire, le maître qui savent assumer les tâches quotidiennes avec compétence verront leur influence redoubler. Bien souvent le succès, parfois même la vie du missionnaire, dépend de ses connaissances pratiques. Sa capacité à préparer un repas, à faire face à un accident, une situation imprévue, à soigner une maladie, à construire une maison, une église au besoin, marque souvent la frontière entre sa réussite et son échec.

Beaucoup d'étudiants s'assureraient une éducation de grande valeur s'ils subvenaient eux-mêmes à leurs propres besoins. Qu'au lieu de contracter des dettes ou de dépendre de l'abnégation de leurs parents, ils comptent sur eux-mêmes. Ils apprendront ainsi la valeur de l'argent, du temps, de la force, des occasions, et seront bien loin de se laisser aller à des habitudes de paresse et de gaspillage. Ils apprendront l'économie, l'application, l'abnégation, l'organisation, la persévérance, et s'ils maîtrisent ces qualités, ils seront alors solidement armés pour la bataille de la vie. Leurs efforts pour se prendre en charge mettraient les écoles à l'abri de ces dettes contre lesquelles tant d'entre elles se débattent et qui limitent si souvent leurs possibilités.

Il faut que les jeunes comprennent qu'éduquer n'est pas apprendre à échapper aux tâches désagréables, aux fardeaux pesants de la vie; mais que le propos de toute éducation est d'alléger le travail en apportant des méthodes meilleures et des aspirations plus élevées. Le véritable but de la vie n'est pas de s'assurer les plus grands profits, mais d'honorer le Créateur en accomplissant sa part dans l'œuvre du monde, et en accordant son aide aux faibles et aux ignorants.

Une des causes du mépris affiché à l'égard du travail manuel est la négligence, le manque d'attention avec lequel il est si souvent exécuté. Il est fait par contrainte, non par goût. Celui qui l'accomplit n'y met pas son cœur; il ne se respecte pas lui-même et ne peut espérer le respect des autres. L'éducation manuelle doit corriger cette erreur; elle doit développer des habitudes de précision et de perfection. Il faut que les enfants apprennent à travailler avec délicatesse et méthode; qu'ils apprennent à utiliser au mieux chaque instant, chaque geste; qu'on ne se contente pas de leur enseigner les meilleures méthodes, mais qu'ils soient animés du désir constant d'améliorer leur ouvrage; que leur objectif soit de le perfectionner autant qu'il est possible aux cerveaux et aux mains des hommes.

Une telle éducation permettra aux jeunes d'être les maîtres et non les esclaves de leur travail. Elle allégera la tâche dure, donnera sa noblesse à la plus humble besogne. Celui qui considère le travail comme une corvée et s'y attelle avec une ignorance satisfaite, à laquelle il ne cherche pas à échapper, ne pourra qu'être davantage rebuté. Mais ceux qui savent reconnaître dans le moindre ouvrage une science en salueront la noblesse et la beauté, et prendront plaisir à l'accomplir avec loyauté et efficacité.

Des jeunes qui auront été éduqués ainsi, quel que soit leur métier, pourvu qu'ils soient honnêtes, tiendront dans le monde une place utile et estimable.