Conquérants pacifiques

Chapitre 43

Paul à Rome

Lorsque la saison de la navigation s'ouvrit, le centenier et ses prisonniers s'embarquèrent pour Rome sur un navire alexandrin, le « Castor et Pollux ». Le vaisseau, qui naviguait vers l'ouest, avait hiverné à Malte. Bien qu'il fût quelque peu retardé par les vents contraires, le voyage s'effectua sans encombre, et le navire jeta l'ancre dans la magnifique baie de Pouzzoles, sur la côte italienne.

Là, se trouvaient quelques chrétiens qui supplièrent l'apôtre de rester avec eux pendant sept jours; le centenier accorda volontiers cette faveur à Paul.

Depuis qu'ils avaient reçu l'épître de Paul aux Romains, les chrétiens d'Italie attendaient avec impatience la visite de l'apôtre. Ils ne pensaient pas le recevoir en captif, mais ses souffrances ne firent que le leur rendre plus cher encore.

Le trajet de Pouzzoles à Rome n'excédant pas deux cent vingt-cinq kilomètres, et le port se trouvant en communication constante avec la métropole, les fidèles de Rome apprirent que Paul marchait en direction de la capitale, et quelques-uns d'entre eux partirent à sa rencontre pour l'accueillir.

Le huitième jour après le débarquement, le centenier et ses prisonniers prirent le chemin de la capitale. Julius accordait à l'apôtre toutes les faveurs possibles; mais il ne pouvait ni changer sa condition de prisonnier ni le libérer des chaînes qui l'attachaient au soldat de garde. Le coeur lourd, Paul cheminait vers la métropole du monde où il désirait se rendre depuis si longtemps. C'était dans des circonstances bien différentes qu'il avait espéré y venir. Comment pourrait-il prêcher l'Évangile, ainsi enchaîné et chargé d'infamie? Son espoir d'amener des âmes à la vérité dans la ville de Rome semblait bien compromis.

Les voyageurs atteignirent enfin le Forum d'Appius, situé à une soixantaine de kilomètres de la métropole. Tandis qu'ils traversaient les grandes artères fourmillantes de monde, le vieillard aux cheveux gris, enchaîné au groupe des criminels aux faces endurcies, essuyait des regards de mépris et des plaisanteries ironiques et dures. Mais soudain, on entendit un cri de joie : un homme s'élance de la foule, se jette au cou du prisonnier, l'embrasse en versant des larmes de joie, comme un fils accueillant son père après une absence prolongée. Maintes fois cette scène se renouvela; on aurait dit que les regards, rendus pénétrants par une attente motivée par l'amour, avaient su entrevoir, dans le captif enchaîné, celui qui, à Corinthe, à Philippes, à Éphèse avait apporté aux fidèles les paroles de vie.

Tandis que les disciples entourent leur père spirituel avec une chaude émotion, tout le groupe des prisonniers et des soldats s'arrête. Les gardiens s'impatientent et, cependant, ils n'ont pas le courage d'interrompre cette émouvante rencontre; car eux aussi ont appris à apprécier et à respecter l'apôtre. Sur le visage raviné et douloureux du captif, les chrétiens voyaient un reflet de l'image du Christ. Ils déclaraient à Paul qu'ils ne l'avaient pas oublié, ni cessé de l'aimer, qu'ils lui étaient redevables de la joyeuse espérance qui les animait et leur procurait la paix envers Dieu. Dans leur enthousiasme, ils auraient voulu porter Paul sur leurs épaules pendant le reste du trajet, si on le leur avait permis.

Peu de personnes saisissent toute la signification des paroles de Luc, lorsqu'il dit que Paul, en voyant ses frères, rendit grâces à Dieu, et prit courage ». Au milieu du groupe des disciples profondément émus qui manifestaient leur sympathie sans éprouver aucune honte pour les chaînes du captif, l'apôtre louait Dieu à haute voix. Le nuage de tristesse qui oppressait son âme était dissipé. Sa vie chrétienne n'avait été qu'une suite d'épreuves, de souffrances et de déceptions; mais cette heure-là le dédommageait amplement de tout ce qu'il avait subi. Alors, il continua sa route d'un pas plus résolu et d'un coeur plus joyeux. Il ne se plaindrait pas du passé, ni ne redouterait l'avenir. La prison, l'adversité l'attendaient, il le savait; mais il savait aussi qu'il avait libéré des âmes de liens infiniment plus terribles, et il se réjouissait dans ses souffrances pour l'amour du Christ.

À Rome, le centurion Julius remit ses prisonniers à l'officier qui commandait la garde de l'empereur. Le rapport favorable qu'il fit sur Paul, la lettre de Festus valurent à l'apôtre d'être traité avec bienveillance par le capitaine, de sorte qu'au lieu d'être jeté en prison, il fut autorisé à loger dans une maison qu'il loua. Quoique toujours enchaîné à un soldat de garde, il pouvait recevoir ses amis en toute liberté et travailler à l'avancement du règne de Dieu.

De nombreux Juifs, chassés de Rome quelques années auparavant, avaient reçu l'autorisation d'y revenir, si bien qu'il s'en trouvait un nombre considérable dans cette ville. Paul décida de s'adresser à eux en leur exposant d'abord les faits relatifs à sa vie personnelle et à son travail. Il désirait les atteindre avant que ses ennemis n'aient eu le temps de les dresser contre lui. Trois jours après son arrivée, il convoqua donc les responsables de la communauté juive et leur expliqua simplement et nettement pourquoi il était venu dans cette ville comme prisonnier.

« Hommes frères, dit-il, sans avoir rien fait contre le peuple ni contre les coutumes de nos pères, j'ai été mis en prison à Jérusalem et livré de là entre les mains des Romains. Après m'avoir interrogé, ils voulaient me relâcher, parce qu'il n'y avait rien en moi qui méritât la mort. Mais les Juifs s'y opposèrent, et j'ai été forcé d'en appeler à César, n'ayant du reste aucun dessein d'accuser ma nation. Voilà pourquoi j'ai demandé à vous voir et à vous parler; car c'est à cause de l'espérance d'Israël que je porte cette chaîne. »

Il ne dit rien des outrages qu'il avait subis de la part des Juifs, ni de leurs complots réitérés pour l'assassiner. Ses paroles étaient empreintes de prudence et de bonté. Il ne cherchait à attirer sur lui ni l'attention, ni la sympathie; mais il voulait défendre la vérité et l'honneur de l'Évangile.

Les visiteurs déclarèrent qu'ils n'avaient reçu aucune accusation contre lui, ni lettre publique ou privée, et qu'aucun des Juifs de Jérusalem venus à Rome ne l'avait accusé de crime. Ils lui exprimèrent leur désir ardent de l'entendre exposer les raisons de sa foi en Christ : « Car nous savons que cette secte, dirent-ils, rencontre partout de l'opposition. »

Puisqu'ils le voulaient, Paul les pria de convenir d'un jour pour leur présenter les vérités de l'Évangile. À la date fixée, « plusieurs vinrent le trouver dans son logis. Paul leur annonça le royaume de Dieu, en rendant témoignage, et en cherchant, par la loi de Moïse et par les prophètes, à les persuader de ce qui concerne Jésus. L'entretien dura depuis le matin jusqu'au soir. » Il leur raconta sa propre expérience et leur exposa des arguments tirés de l'Ancien Testament avec simplicité, sincérité et puissance.

L'apôtre expliqua que la religion ne consiste pas en rites, en cérémonies, en credo et en théories. S'il en était ainsi, l'homme pourrait la comprendre par l'étude, comme il le fait pour toute autre chose. La religion, leur dit-il, est une énergie pratique et salvatrice, un principe entièrement divin, une expérience personnelle du pouvoir régénérateur de Dieu dans les âmes.

Il leur rappela de quelle manière Moïse avait annoncé le Christ aux enfants d'Israël comme un prophète qu'ils devraient écouter, comment tous les prophètes avaient rendu témoignage de celui en qui Dieu eut recours pour sauver les hommes, et qui, dans sa parfaite innocence, dut porter les péchés des coupables. Paul ne les critiqua pas pour leur ardeur à observer les rites et les cérémonies, mais il leur expliqua que, tout en se conformant au service sacrificiel avec une grande précision, ils rejetaient celui qui était l'antitype de tout ce système.

L'apôtre déclara qu'avant sa conversion, il ne connaissait pas le Christ personnellement, mais simplement par une conception que lui et ses frères juifs s'étaient faite du caractère et de l'oeuvre du Messie promis. Il avait rejeté Jésus de Nazareth, le traitant d'imposteur, parce qu'il n'avait pas répondu à cette conception. Mais maintenant son opinion sur le Messie et sur sa mission était bien plus spirituelle et bien plus élevée. Paul ne leur présentait donc pas le Christ selon la chair.

Hérode avait vu Jésus dans son humanité. Anne aussi l'avait vu, ainsi que Pilate, les soldats romains, les prêtres et les sacrificateurs. Mais aucun d'eux ne l'avait vu avec les yeux de la foi, c'est-à-dire comme le Rédempteur glorifié. Saisir le Christ par la foi, posséder de lui une connaissance spirituelle était plus désirable que de l'avoir connu personnellement, lorsqu'il était sur la terre. La communion dont Paul jouissait maintenant avec le Sauveur était plus intime, plus durable que toute affection humaine et terrestre.

Tandis que l'apôtre parlait de ce qu'il connaissait, et rendait témoignage de ce qu'il avait vu concernant Jésus de Nazareth, espoir d'Israël, ceux qui recherchaient sincèrement la vérité furent convaincus par ses arguments. Sur certains esprits du moins, ses paroles firent une impression ineffaçable. Les autres s'obstinèrent dans leur refus de croire au témoignage évident des saintes Écritures, même ainsi présentées par un chrétien qui avait été éclairé d'une manière toute particulière par le Saint-Esprit. Ils ne pouvaient réfuter ses arguments, mais ils refusaient d'accepter ses conclusions.

Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée de Paul à Rome, et les Juifs de Jérusalem ne s'étaient pas encore présentés pour déposer leurs accusations contre lui. Leurs projets avaient été sans cesse contrariés. Or, maintenant que l'apôtre allait comparaître devant le tribunal suprême de l'empire, ils ne voulaient pas risquer un nouvel échec. Lysias, Félix, Festus, Agrippa avaient tous déclaré qu'ils croyaient à son innocence. Ses ennemis ne pouvaient donc espérer réussir qu'en usant d'intrigue, afin d'influencer l'empereur et de le gagner à leur cause. Ils avaient tout intérêt à faire traîner les choses en longueur pour avoir ainsi le temps de mettre leurs projets au point et de les exécuter. C'est pourquoi ils préféraient attendre avant de venir en personne déposer contre l'apôtre. Par un effet de la Providence, ce retard favorisa les progrès de l'Évangile. En effet, grâce aux faveurs que lui accordaient ses gardiens, Paul pouvait loger dans une maison convenable, où il avait la possibilité de recevoir ses amis et d'annoncer tous les jours la vérité à ceux qui venaient l'écouter. Il continua ainsi sa tâche pendant deux années : « prêchant le royaume de Dieu et enseignant ce qui concerne le Seigneur Jésus-Christ, en toute liberté et sans obstacle ». Pendant ce temps, les églises qu'il avait établies en de nombreux pays n'étaient pas oubliées. L'apôtre se rendait compte des dangers qui menaçaient les prosélytes; aussi cherchait-il à répondre à leurs besoins en leur adressant des lettres d'avertissement et des instructions d'ordre pratique.

De Rome, il envoya des prédicateurs, non seulement dans les églises, mais aussi dans les endroits où lui-même n'avait pu se rendre. Ces hommes, comme de sages bergers, affermirent l'oeuvre si bien amorcée par l'apôtre. Étant en communication constante avec eux, celui-ci était tenu informé de la situation des églises et des dangers qu'elles couraient, ce qui lui permettait de les superviser comme il convenait.

L'apôtre, apparemment retiré de toute activité, exerçait donc une influence plus étendue et plus durable que s'il avait été libre de voyager pour visiter les églises comme autrefois. Et parce qu'il était prisonnier pour le Seigneur, il éveillait plus facilement l'affection de ses frères. Ses paroles écrites dans les chaînes, pour l'amour du Christ, suscitaient en eux une plus grande attention et un plus grand respect que s'il avait été en personne au milieu des fidèles.

Ce fut seulement après le départ de l'apôtre que les convertis se rendirent compte de la lourde charge qu'il avait assumée pour eux. Jusque-là, ils s'étaient dérobés devant les responsabilités, parce qu'ils ne possédaient pas sa sagesse, son tact, son indomptable énergie; mais maintenant, abandonnés à leur inexpérience, ils devaient apprendre les leçons qu'ils n'avaient pas voulu recevoir; et ils appréciaient ses conseils, ses instructions, eux qui n'avaient pas su apprécier son travail personnel. Son courage et sa foi, pendant sa longue détention, les poussaient à une plus grande fidélité et à plus de zèle dans la cause du Christ.

Parmi ceux qui assistaient Paul à Rome, se trouvaient quelques-uns de ses anciens collaborateurs. Luc, « le médecin bien-aimé » qui l'avait suivi à Jérusalem, à Césarée où il avait partagé sa captivité pendant deux ans, et durant son périlleux voyage à Rome, était encore près de lui. Timothée le réconfortait par ses paroles. Tychique, « le bien-aimé frère et fidèle ministre, son compagnon de service dans le Seigneur », se tenait noblement à ses côtés, ainsi que Démas et Marc. Enfin Aristarque et Epaphras étaient ses « compagnons de captivité » (Voir Colossiens 4:7-14).

Depuis les premières années de son apostolat, Marc avait mieux compris la vie chrétienne. Il avait étudié de plus près le ministère et la mort du Christ, et acquis ainsi une opinion plus nette de la mission du Sauveur, de ses luttes, de ses souffrances. Il avait appris à voir dans les stigmates des mains et des pieds du Christ les preuves de son sacrifice en faveur de l'humanité et de son abnégation pour sauver les pécheurs. Marc désirait suivre le Maître sur le sentier du renoncement. Maintenant qu'il partageait le sort du prisonnier, il comprenait mieux que jamais l'avantage infini qui consiste à gagner le Christ, et, pour ceux qui veulent « gagner le monde », il mesurait la perte incalculable, celle de l'âme, pour laquelle le sang du Sauveur fut répandu. Face à l'épreuve et à l'adversité, Marc, inébranlable, demeurait auprès de Paul comme son serviteur dévoué et bien-aimé.

Démas, fidèle pendant un certain temps, abandonna la cause du Seigneur. Paul écrivait à son sujet : « Démas m'a abandonné, par amour pour le siècle présent. » (2 Timothée 4:10) Pour les biens de ce monde, Démas échangea tout ce qu'il y a de plus élevé et de plus noble. Quelle stupide transaction! Ne possédant que les richesses et les honneurs terrestres, il était en réalité un homme pauvre, alors que Marc, en choisissant de souffrir pour l'amour du Christ, possédait les richesses éternelles, puisqu'il était considéré dans le ciel comme héritier de Dieu et cohéritier avec son Fils.

Parmi ceux qui avaient donné leur coeur au Seigneur sous l'influence de Paul, alors en captivité, se trouvait un esclave païen du nom d'Onésime, qui s'était enfui de la maison de Philémon, chrétien de Colosses. Cet esclave avait fait du tort à son maître et s'était réfugié à Rome. Dans sa grande bonté, l'apôtre chercha à soulager la pauvreté et la détresse de ce malheureux fugitif, et s'efforça de faire briller la lumière dans son esprit obscurci. Onésime écouta les paroles de vie de l'apôtre, confessa ses péchés et se convertit au christianisme.

Onésime sut se faire aimer de Paul par sa piété et la sincérité dont il faisait preuve, par les prévenances dont il l'entourait, par le zèle qu'il déployait pour la cause de Dieu. Paul discerna en lui les traits de caractère qui en feraient un précieux missionnaire. Il lui conseilla de retourner sans délai auprès de Philémon pour obtenir son pardon et faire des projets en vue de l'avenir. L'apôtre promit de se porter garant de la somme dérobée par l'esclave, et comme il était sur le point d'envoyer, par Tychique, des messages à différentes églises de l'Asie Mineure, il lui adjoignit Onésime. C'était une rude épreuve pour cet homme que de se livrer au maître à qui il avait fait du tort, mais il avait donné son coeur à Jésus, et il ne se détourna pas de son devoir.

Paul chargea Onésime d'une lettre qu'il adressait à Philémon, dans laquelle, avec sa bonté et son tact habituels, il plaidait la cause de l'esclave repentant et exprimait le désir de le garder comme futur serviteur de l'oeuvre de Dieu. La lettre débutait par un affectueux message adressé à Philémon, son ami et son collaborateur : « Je rends continuellement grâces à mon Dieu, disait-il, faisant mention de toi dans mes prières, parce que je suis informé de la foi que tu as au Seigneur Jésus et de ta charité pour tous les saints. Je lui demande que sa participation à la foi soit efficace pour la cause de Christ. « L'apôtre rappelait à Philémon que toutes ses bonnes intentions, toutes ses qualités, il les devait à la grâce du Christ. Par cela seulement, il se montrait différent des méchants et des pécheurs. La même grâce pouvait faire d'un vil criminel un enfant de Dieu, un utile serviteur de l'Évangile.

Paul aurait pu insister sur les devoirs chrétiens de Philémon, mais il préféra employer le langage de la prière. « Paul, vieillard, et de plus maintenant prisonnier de Jésus-Christ, écrit-il. Je te prie pour mon enfant, que j'ai engendré étant dans les chaînes, Onésime, qui autrefois t'a été inutile, mais qui maintenant est utile, et à toi et à moi. » Grâce à la conversion d'Onésime, l'apôtre pouvait demander à Philémon de recevoir l'esclave repentant comme son propre enfant, de lui témoigner une affection telle qu'il retourne chez son ancien maître, « non plus comme un esclave, mais comme supérieur à un esclave, comme un frère bien-aimé ». Il exprimait en outre le désir de retenir Onésime pour qu'il le serve dans les chaînes comme l'aurait fait Philémon lui-même; mais il se passerait de ses services, si Philémon n'était pas décidé à l'affranchir.

L'apôtre connaissait bien la sévérité avec laquelle les maîtres traitaient leurs esclaves. Il n'ignorait pas que Philémon était fortement irrité contre Onésime; c'est pourquoi il essayait de lui écrire de manière à éveiller en lui les sentiments chrétiens les plus profonds et les plus délicats. L'esclave était devenu, par sa conversion, un frère en la foi de Philémon, et toute punition infligée au nouveau prosélyte affecterait Paul lui-même.

L'apôtre proposa d'acquitter la dette d'Onésime, afin d'épargner au coupable la honte d'un châtiment et de lui permettre de jouir à nouveau des privilèges qu'il avait perdus. « Si donc tu me tiens pour ton ami, écrivait l'apôtre, reçois-le comme moi-même. Et s'il t'a fait quelque tort, ou s'il te doit quelque chose, mets-le sur mon compte. Moi Paul, je l'écris de ma propre main, -- je paierai. »

Quelle belle illustration de l'amour du Christ pour le pécheur repentant! Le serviteur qui avait lésé son maître n'était pas en mesure de le dédommager. De même le pécheur qui a frustré le Seigneur en le privant des années de service qu'il aurait dû lui consacrer, ne peut rien faire pour annuler sa dette. Mais Jésus intercède auprès de Dieu en faveur du pécheur : « C'est moi, dit-il, qui paierai cette dette. Que le pécheur soit épargné. Je souffrirai à sa place. »

Après avoir offert de rembourser la dette d'Onésime, Paul rappela à Philémon qu'il se devait lui-même à l'apôtre. Il lui était redevable, en effet, de sa propre personne, puisque Dieu avait fait de Paul l'instrument de sa conversion. Et par un appel fervent et tendre, il suppliait Philémon d'être pour lui une source de joie et de tranquilliser son esprit, de même qu'il avait, par sa charité, réconforté le coeur des saints : « C'est en comptant sur ton obéissance, ajoutait-il, que je t'écris, sachant que tu feras même au-delà de ce que je dis. »

La lettre de Paul à Philémon montre l'influence de l'Évangile sur les relations entre maîtres et serviteurs. L'esclavage était une institution légale dans tout l'empire romain. Aussi, esclaves et maîtres se rencontraient-ils dans la plupart des églises fondées par Paul. Dans les villes, le nombre des esclaves dépassait fréquemment celui des hommes libres, et des lois extrêmement sévères étaient considérées comme indispensables pour les assujettir à leurs maîtres. Un riche Romain en possédait souvent des centaines, de tout rang, de toute nationalité, de toute qualité. Ayant tout pouvoir sur les corps et sur les âmes de ces êtres sans défense, il pouvait leur infliger à son gré n'importe quel châtiment. Et si l'un d'eux, pour se venger ou se défendre, s'aventurait à lever la main sur son maître, alors toute la famille du coupable risquait d'être cruellement sacrifiée. La plus légère faute, le plus petit incident, la moindre négligence étaient souvent punis sans merci. Certains maîtres, plus humains que d'autres, montraient cependant plus d'indulgence envers leurs serviteurs; mais la majeure partie des riches et des nobles, qui s'adonnaient sans frein à la débauche, aux passions, aux mauvais désirs, faisaient de leurs esclaves les misérables victimes du caprice et de la tyrannie. Cette institution tendait à un avilissement irréversible de la personne humaine.

Il n'appartenait pas à l'apôtre de renverser, d'une façon arbitraire ou par une action brusque, l'ordre ainsi établi dans la société. S'il avait essayé de le faire, il aurait pu compromettre les progrès de l'Évangile. Mais il enseignait les principes qui portaient un coup fatal au système même de l'esclavage et qui, s'ils étaient appliqués, détruiraient infailliblement toute cette organisation : « Là où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté. » (2 Corinthiens 3:17), déclarait Paul.

Une fois converti, l'esclave devenait membre du corps du Christ; désormais, il devait être aimé et traité comme un frère, cohéritier avec son maître des bénédictions de Dieu et des privilèges de l'Évangile.

Par ailleurs, les serviteurs devaient s'acquitter de leurs devoirs, « non pas seulement sous leurs yeux [des maîtres], comme pour plaire aux hommes, mais comme des serviteurs de Christ, qui font de bon coeur la volonté de Dieu » (Éphésiens 6:6).

Le christianisme établit un lien très étroit entre le maître et l'esclave, entre le roi et le sujet, entre le ministre de l'Évangile et le pécheur indigne qui a trouvé son pardon en Christ. Tous ont été lavés dans le même sang, vivifiés par le même Esprit, et tous sont un en Jésus-Christ.